‹ Le grand pécheur converti, représenté dans les deux états de la vie de M. de Quériolet, prêtre, conseiller au parlement de RennesChapitre 37 sur 56 · IV · texte numérisé non relu

IV

Quelques circonstances remarquables de tous ses voyages.

Le patriarche Joh voulant nous former le modèle d'une âme vraiment religieuse , ne !a put mieux représenter qu'en disant qu'elle travaille sans cesse à chercher et à se bâtir des solitudes dans lesquelles elle puisse en silence mourir à soi-même et à toutes les créatures, pour vivre à Dieu seul, qui fait le comble de ses peusées, et de tous ses désirs; c'est ce que M. de Qucriolet a exactement pratiqué dans tout le cours de sa vie pénitente; car dès le commencement il crut fermement que ces trois paroles lui furent dites à loreiile du cœur : Fuge y tace , çuiesce, « Fuyez, gardez le silence, demeurez en repos.» Il fuit donc toutes Its créatures du plus loin , et le plus souvent qu'il put; et si la nécessité l'obligeait par fois de converser avec les hommes , il est certain que demeurant de corps , son cœur n'en a contracté aucune souillure , parce qu'il l'avait entièrement dévoué et consacré à l'amour de son Dieu. Il demeura si fidèle dans la pratique de ses promesses et de ses résolutions , qu'il ne voulait faire aucune connaissance quelle qu'elle tût , s'il ne voyait clairement que la volonté de Dieu l'y obligeât, et il disait à ceux qui lui

( 187 ) en parlaient que bien loin d'en faire de nouvelles, il eût voulu oubliei' toutes les anciennes, et tout le monde ensemble , pour n'en faire et n'en avoir que dans le Ciel, qui sont les seules exemptes de tout danger, et qui nous peuvent aidera y aller j au Heu que celles delà terre nouS/retardent, et peut être nous empêcbent entièrement d'y parvenir. Pour prouver et confirmer cette divine résolution , il n'a jamais voulu aller voir ni saluer la reine-mère, quelques inslantes prières que lui eu ai fait M, Vincent, lui disant même qu'elle souhaitait de le voir, k quoi il semblait être autant obligé par respect f^e par pieté. Il continua do:)c son voyaj^e au travers de tous ces déserts , où l'esprit de Jésus-Christ le conduisait, ne se proposant point d'autre terme que les tombeaux des saints Mai tyrs, pour les connaître, disait- il, et se faire connaître d'eux, afin qu'ils ne l'oubliassent point à l'heure de sa mort , puisque petulanl sa vie il les avait eu dans sa mémoire et avait visité leurs tom!)caux.

L'esprit qui conduisit Notre Seigneur Jésus-Christ dans le désert, et ensuite par tous ses pénibles voyages , étant celui de la pénitence dont il venait de lever l'enseigne par son baptême, fut le même qui anima M. de Quériolet pour entreprendre tous les siens, nonobstant tous les grandis travaux et toutes b's grandes difficultés qu'il y soufifrail continuellement , étant résolu de perdre la santé, et la vie même pour le service de Dieu ; et répondant à ceux qui lui disaient qu'il se devait modeler pour vivre plus longtemps , et ne se pas rendre inutile par trop de ferveur et d'indiscrétion , qu'il ne souhaitait rien tant que de se voir entièrement brisé de corps et d'esprit

( «8 ) pont rnoiinear âe Dieu. Quand on le reprenait tle cô qu'il s'exposait à tant de périls évidens dans les cbemins et de ce qu'il osait passer par les villes étrangères, et au travers des ennemis, sans prendre aucuns passeports; qu'il ne pouvait pas honorer Dieu par une telle conduite ; mais qu'il le dcslionorait plutôt, en voulant le tenter et l'ohl'ger à faire des miracles «ans nécessité ; il répondait qu'il ne pensait pas à, cela, mais bien qu'il éprouvait on ces abandons , qu'il avait en effet de la confiance rn Dieu , puisque ne prétendant aulre chose que de plaire seulemetit à Dieu , il s'abandonnait avec toute indifférence à la disposition de l'amour qu'il savait que Dieu lui portait.

Toutes ses fer>eurs et saillies d'esprit ne l'eussent pas empêché de lâcher le pied , et de retourner en arrière , aussi bien nue saint Pioire son patron, qui promettait de mourir plutôt avec son maître que de le renier, s'il n'eut mieux connu que lui l'infirmité de sa cliair, et les tempêtes violentes de ses passions, qui l'obligeaient de crier sans cessé; u Sauvez-moi, Seignpur, car autrement je suis Fur le point de faire le dernier naufrage ; et Dieu pour l'en délivrer et animer son courage de plus en plus, lui inspirait île pieuses pensées au fond de son cœur, qu'il tirait par des comparaisons sensibles, sur l'exemple des sa'nls et des serviteurs de Dieu. Quelquefois considérant un saint Guillaume, duc d'Aquitiine, qui fit le voyage de Rome et celui de Jérusalem, dans un équipage bien plus rude et plus mortifiant que celui où il était puisqu'il était armé à uudde pied en cap d'une cotte de fer ; qu'il couchait dehors, vivait inconnu et exposé à la merci de tous les passans , marchant sans

( ««9 ) MTgent) tout prince qu'il étaitj ilse disait à Itii-niéine qu'il était bien tloignë Jetout cela. Il se représentait une autre fois qu'il n'y avait aucun cvéque, aucnu abbé, ni curé qui n'allât volontiers à Rome à pied, et plu«austèrement que lai , si autrement il ne pouvait être pourvu de bénéfice , et qu'il n'y avait point de criminel qui n'en fît encore davantage , s'il était absolument nécessaire pour être absous de ses crimes etpouréviterledprnier supplicejct d'ailleurs que voulant visiter les tombeaux des princes des Apôtres , il n'était pas convenab'equ'il y allât en meilleur équipage, qu'ils avaient marcbé contre les dangers de la mort, des galères et des voleurs; il disait que le bon soldat ne désire rien tant que de mourir en une bonne rencontre pour son prince ; et ainsi animé qu'il était au lieu de craindre , il soubailait la mort, la servitude des Turcs et leurs cbaînfs : il n'a point eu de plus forte passion que de les porter jusque dans la Terre Sainte, et d'y mourir comnie son bon Maître, disant que si Dieu lui eût accordé cette faveur, qu'il lui demandait de tout son cœur , il eût dit avec le martyr saint Clément : Non vieïs me nu'sit Domi'nus uestns coronis participem me Jieri. Se jugeant tout-à-fait indigne de ses grâces , il demanda celle d'être enchaîné avec les captifs, pour tâcher de les encourager à persévérer dans leurs souffrances , r t il souhaite même d'être chargé de toutes Irurs chaînes, afin de les délivrer; se confessant inuti'e pour tout autre chose; et dans cette ardeur, il marchait hardiment contre toutes les difficultés que les rigueurs du temps , et les autres accidens pouvaient lui faire craindre, estimant que tout cela était les meilleures dispositions pour

( 190 ) approclier et arriver enfin ad limina apostolorum ; ce sont les termes dont il se servait ordinairement, quand on lui demandait ce qu'il allait tant chercher à Rome , et s'il ne devait pas se contenter d'y avoir été une ou deux fois; il répondait qu'il voudrait y avoir été trente ; et que si les princes et les souverains ont tant de courriers et de postillons, pour lui il voulait être un courrier de Dieu et un vagabond sur la terre, pour toute sa vie sans retraite ni aucune demeure : comme-les apôtres ni leur maître n'en avaient point eu, et que pour lui dorénavant il ne^vait point en avoir d'autre que dans le Ciel, '^jé même ecclésiastique qui a pris le soin de calculer à peu près le nombre de pauvres qu'il a nouris et vêtus, et l'argent qu'il a employé , a voulu faire aussi le calcul des lieues de chemin qu'il a fait pendans l'espace de quinze ans , et eu a trouvé jusqu'à vingt-cinq mille , qu'il fit toujours à pied.

Lettre de M. de Quériolet , à M. Mignon , Chanoine de Sainte- Croix , à Loudun, auretour d'un de ses voyages.

MoNSÏETTR ,

J'eus une attaque de maladie au départ de chez vous pour Poitiers ; mais Dieu m'en délivra comme il a fait de cinq ou six autres pareilles, qui me sont survenues pendant mon voyage, lorsque vous croyant arrêté, puisque la maladie arrête les plus résolus et les plus forts , aussi bien que les plus faibles ; je vis le Père Alange à Tulle , qui s'étonna de n'avoir point de vos lettres, qu'il désirait fort , et il ne pouvait presque croire que je n'en eusse point. Mon chapeau me fut été par des soldats à une lieue de Limoges, et au-

( 191 ) delk trois carabins voulurent me détrousser; et enfin l'un d'eux me dégagea de ses conapagnons. C'était de bonne lieure rencontrer des aventures pour me décourager; mais par la grâce de Dieu , elles ne firent .«|ue me disposer à de plus grandes, comme la longueur et le danger des chemins et du pays ennemi et de la mer , où j'ai passé, m'en ont fourni , j'en ai été quitte pour la peur; j'arrivai à Rome trois jours après l'élection du Pape , et j'en partis neuf jours après pour Lorette ; ce fut le 26 de septembre , et je suis arrivé ici quarante jours après , ayant fait tout le chemin par terre tout seul, sans bouleille, et sans aucun passeport. J'ai entré et suis sorti de toutes les ■ villes d'Italie, tant ennemies qu'autres, comme à Milan, où j'allai visiter saint Charles et saint Arabroise , et delà à Verseil et Navarre , pour aller à Turin visiter le saint Suaire ; cela semble incroyable , puisque personne ne passe encore qu'avec peine, saus bons parseports , et si je n'ayais passé je ne le pourrais croire. A Verseil le conseil de guerre fut assemblé pour mon sujet; d'autant que j'avais entré , disant que j'avais un passeport , et quand il fallut le montrer, je ne produisis que mes confessions de Rome et de Lorette , que j'entendais me devoir servir de passeports, au lieu de ceux du gouverneur, ne voulant pas faire un pas pour les aller chercher, ni m'arrêler tant soit peu pour cela.

.La même chose m'arriva encore à Turin et à Milan ; si j'eufse été reconnu pour Français, et sans passeport , j'eusse été arrêté. Dieu voulut qu'ils me crussent idio-t ou simple; car après m'avoir gardé une nuit chez le gouverneur, ils me mirent dehors

( 192 ) le lendemain , lorsque le moins que j'attendais n'était qne la prison , et ainsi ù deux autres rencontres, ce qui me faisait clairement connaître que l'abandon poor Dipu est la mère de sûreté', car je n'y étais allé, et ne m'étais rngagé à ce périlleux cliamin ( nonob^ tant un avis qu'on me donna , que si je passais outre je ne pourrais éviter d'être mis tout nu , et assonimc par les ennemis qui étaient sur mon chemin) que pour visiter ie saint Suaire, et j'étais résolu de mourir en la peine .- mais grâces h Dieu , j'en sortis heureusement , et j'en fus quitte pour la peur , et de plusieurs autres outrages que souvent on m'a vou'u faire, le bâton m'ayant été souvent levé sur la tête , sans qu'aucun m'ait frappé. Je suis arrivé ici tout nu , et si M. GofFre ne m'eût habillé de pied en cap, il m'eût fallu garder la chambre et mon lit , étant revenu en meilleure santé que je n'y étais allé ; quoique j'aie toujours marché sous le Midi , et dans les plus véhémentes chaleurs, sans manger ni boire que le soir, ni reposer un seul jour. Voilà une partie des fruits de mon voyage , que je savoure à présent , et trouve plein de douceurs ; quoique dans l'occasion ils me semblaient très-amers et de fâchei;se digestion et saveur, vous priant me c: oire à jamais.

Votre, etc.

A P?jis, du Couvent des Billettes, ce 0 novembre 1614.

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