CHAPITRE XXXII
Sofi amour pour Dieu.
Notre illustre Converti avait continuellement son âme toute remplie de l'amour de Dieu ; mais cette excellente vertu étant la perle précieuse dont il est parlé dans l'Evangile, et qui est cacbée le plus souvent aux yeux des hommes : il est difficile de connaître l'excellence et le haut degré auquel il était parvenu. Nouspouvons néanmoins en découvrir quelques étincelles par les beaux effets et les témoignages qu'il en a toujours donnés. La crainte de Dieu, dont son âme était remplie, et qui est le commencement de la sagesse aussi bien <]ue son couronnement, l'horreur qu'il avait de ses péchés passés, l'appréhension d'y retomber et le regret qu'il avait de s'être si souvent séparé de Dieu par ses crimes, étaient autant de témoignages de l'excellence de son amour envers Dieu. Mais , comme l'amour du prochain et l'assistance chrétienne
( 205 ) qu'il lui rrntlail diiussfs besoins, c'est-à-clirr, corporellenient et ppirituellemrut, est une des pl;.s cviclentes inarques de l'amour de Dieu, nous pouvons dire qu'il y a excelle, puisqu'il a eu tant de cliarile' et de compassion pour son procliain ; car quelle plus grande charité, envers le procliain , peut-on désirer que la sienne, qui a servi d'œil à l'aveugle, de pied au boiteux, de main au manchot , et qui souvent a courbe ses épaules pour porter les malades dans les hôpitaux et dans sa maison ; qui l'a dépouil'é pour les revôtir , lui a ôté le pain de la bouche, et Ta fait jeûner Ircsaustèrement pour les nourrir, qui Ta appauvri ponr les enrichir, qui lui a fait prendre souvent la qualité de mendiant, pour l'ôter à ceux pour qui c'était un opprobre.
Mais s'il n'v a point de charité plus grande que d'exposer sa vie pour la personne qu'on aime, je sais que souvent il ne l'a pas épargnée , et que , de plus, il a prodigué son honneur pour l'assisfance spirituelle et corporelle qu'il a rendue au prochain pendant tout le temps de sa conversion.
Qui l'a confine dans la solitude, sinon l'amour de son Dieu , afin de lui pouvoir parler cœur à cœur, et de pleurer enabondaxiceses premières idolâtries? Qui lui a fait em])rasser tant d'austérités , souffrir tant de contradictions, de rebuts et de confusions, sinon l'amour? Qui lui a fait fîùre tant de chemins , entreprendre tant de voyages si longs et si pénibles , sinon l'amour de son Dieu qui devait le consumer? Car, quoique le martyre lui ait manqué , il n'a pas manqué d'amour pour le martyre, en ayant tenté toutes les voies possibles, et un des plus grands souhaits qu'il a
( 206 ) fait paraître, dtait d'aller planter la Croix au lieu même où Jésus- Christ l'a portée et a souffert la mort, pour y mourir aussi après lui; et il n'attendait que l'heure et l'occasion favorables pour l'effectuer.
Depuis que son cœur, qui avait été long-temps plus dur que le fer et Je bronze fut touché de la charité , il en demeura tellement blessé , qu'il ne menait plus qu'une vie languissante, souhaitant avec l'Apôtre, l'entière séparation de son âme d'avec son corps, pour se pouvoir unir parfaitement à son premier principe et h sa dernière (in j et quoiqu'il ait tâché de couvrir sous la cendre ce feu qui le dévorait; il ne put pourtant empêcher dans sa dernière maladie que cette flamme cachée ne vint à paraître, priant Notre Seigneur du plus intime de son cœur de l'attirer à lui, et quoiqu'il fût dans les dispositions d'un saint Martin et du grand Apôtre, pour ne refuser aucun travail, qui fût nécessaire à son prochain (n'ayant épousé d'autres intérêts que ceux de Jésus- Christ et de SCS membres), il estimait pourtant avec saint Paul , trouver un plus grand avantage pour lui dans la mort , non pas tant parce qu'elle lui devait ouvrir la porte du Ciel, pour jouir de Dieu, que parce qu'elle fermerait celle par oii entre le péché : car comme je lui représentais que sa vie et sa sauté étaient bien nécessaires aiix pauvres, qui faisaient des prières à Dieu pour la lui rendre ; et qu'aussi de sa part il y devait contribuer de tout son possible ; il me répartit : Ah ! ne vaut-il pas mieux mounr que de vivreplus longtemps . quand je ne devrais commettre que le moindre péché véniel.
Si la vraie charité consiste à aimer Dieu pour la-
( 207 ) •jioiir (le lui-ni»*me, je ne sais (juelles niar(|ues plu* prandos notre saint Amant aurait pu donne)' (|u'il îainiait de la sorte , puisque le Fils de Dieu n'en n pas demande d'autre au premier des Apôtres pour le canoniser, et l'étahlir pa sieur de son troupeau : encore disait-il souvent, fjue non seuleuient , il aurait mieux aimé niouiir que d'offenser Dieu , mais qu'il aurait encore plutôt choisi les peines d'enfer que de se a oir prive de son amour, puisque le grand Pape et docteur de l'Eglise Saint-Grégoire, nous assure après le Fils de Dieu , que la meilleure marque du parfait amour consiste dans la violence de la douleur qu'on souffre en effet, ou qu'on désire souffrir pour la personne aimée. Je puis dire que l'amourde M. de Quériolet envers Dieu a été le plus parfait qu'on puisse imaginer, puisqu'il a été un homme plein de désirs de souflrir pour lui, et que l'ardeur de ses désirs l'a miné peu à peu, jusqu'à une entière consommation.
Il brûlait d'en\ie de souffrir , et il a souffert en effet, comme iious avons déjà dit, en parlant de sa pénitence en général et en particulier; m;iis tout ceta étant bien au-dessous de ses désirs, il croyait n'a^ oir pas encore fait un pas dans la ^ oie drs souffrances, lorsqu'il était déjà au hout de sa carrière. Il dit qu'il n'a pas versé une larme, ni répandu une goutte de sang , ni reçxi un coup de fouet pour Tamour de son Dieu et de son Réd^^mptcur. Il s'en afflige, il gémit, et il perdrait presqife tout-à-fait courage de n'avoir encore rien souffert , sans l'espérance qu'il a (|ue Dieu aura égard à sa faiblesse, et agréera ses bons désirs. Il le» porte coiame à l'infini parla direction et mul-
( 208 ) tipUcation d'inteniion, par laquelle il s'offre de porter autant qu'il est en son pouvoir toutes les pemes et les'afilictions de corps et d'esprit de toutes les créatures de la terre et des enfers-, si tout cela pouvait contribuer à la plus grande gloire de Dieu , et payer et satisfaire pour tous les pécheurs à 1 :m,tat.on de
Jésus-Christ. , • *
Il animait tous ses exercices d'oraison , ae jeunes , de pénitence, d'aumônes et tous les autres de ce mênie esprit et de cette intention mult.phee; alm disait-il, que Dieu qui voit nos cœurs agt^éat sa bonne volonté, puisque de uous-même nous ne pouvons fa.re ni penser aucune chose de bien : au reste il s abandonnait entièrement entre les bras de sa divine pro-
vidence.
Quoiqu'il ait toujours été touche de compassion pour les misères et les afflictions des pauvres , même pendant sa vie licentieuse, et que depuis sa conversion il se soit applique sans relâche à leur soulagement pour toutes Ipurs nécessites autant qu ,1 a pu ; il a néanmoins ressenti tant de répugnances et de contradictions de la part de la nature et des démons dans cet e:.ercice de charité fraternelle, que si le pur amour de Dieu ne l'eût animé et fortifie, i n J eu pas long-temps subsisté ; car il disait souvent que s . l eût eu un empire à gagner, il n'aurait pas voulu m pu pratiquer tous ses exercices; il a eu souvent la tentation de tout quitter , de fermer la porte , e de se décharger de tant d'embarras, qu'il a pourtant continués jusqu'à la fin de sa vie; car les pensées Im venaient que ces pauvres lui étaient envoyé ae Dieu, qu'ils étaient ses membres , et qu'ainsi il ne les pou-
( 209 ) vait rejeter sans reuoiicer au Chef, et sans se priver de ses grâces et de ses laveurs , et que de cela dépendait son salut, qu'il ne pouvait espérer par aucune autre voie, il s'encourp.gpait et se résolvait à ne point les abandonner. Il a dit ({uelquefois à ses plus conQdens , qu'un de ses grands souhaits était qu'il plût à Dieu de permettre qu'il fût accusé des crimea les plus atroces et des plus honteux, et qu'étant condamné aux supplices les plus cruels et les plus infâmes, il lui fit la grâce de les subir au lieu de sa naissance , et en présence de tous ceux qui le connaissaient , afin de mieux réparer IL^s mauvais exemples qu'il avait donnés dans toute sa vie.
L'amour qu'il avait pour son maître, étant mille fois plus fort que la mort. Il lui faisait plus appréhender la moindre infidélité dans son service, que les souffrances des plus cruels supplices : et comme dans le temps de ses ténèbres et de ses égaremens, il n'avait rien eu tant cri horreur qu'un coup de trahison qu'il tenait pour ladernière lâcheté ; quand il se vit rétabli dans la maison de son Père céleste, ainsi qu'un de ses serviteurs et de ses enfans bien aimés; ce fut alors que le zèle qu'il avait conçu pour sa loi et pour la gloire de son nom, le faisait sécher sur pied , comme cet autre fidèle amant que Dieu avait trouvé selon son Cœur, vovant le peu d'estime que ses ennemis faisaient de ses commandemens , et les grandes perfidies de ceux-là même qui se disaient ses amis, et qui étaient du nombre de ceux dont Jésus-Christ s'est tant plaint dans la personne du traître Judas : ce sentiment est un de ceux qui occupaient davantage son esprit afin de ne pas tomber lui-même dans un si détestable
( 210 ) malheur. Je ne m'an^êteral pas a fdire un traité particulier de sa foi he'roïque qu'il faut par nécessité supposer pour le fondement ferme et solide de l'édifice de tant de vertus admirables , et de saints exercices dout nous avons parle , et dont nous parlerons encore, eu traitant de chacun en particulier.
Puisque l'apôtrre saint Paul a attribué à la ?eule vertu de la foi tous les généieux exploits de ces houimr-s illustres en sainteté de l'Ancien Testament, et dont le monde n'élait pas digne , desquels il a fait la description dans son épitre aux Hébreux. Je dirai seulement qu^il était tellfimenl éclairé de cette divine lumière , qu'il discernait aussi facilement les vérités de la foi de toutes les autres , qu'il discernait le jour de la nuitj sans avoir jamais eu depuis sa conversion a icune crainte, ni aucun doute, nonobstant toutes les nou\ elles et fausses doctrines qui depuis ont été semées de tous côtés , disant qu'il voyait clairement son chemin en tout ce que l'Eglise ordonne de croire . et que s'il arrivait ( chose impossible ) , qu'un nombre innombrable de Chrétiens vint à s'é- ])ranler datis la foi , il s'y affermirait davantage par leur chute, et en acquerrerait une plus grande reconnaissance des grâces et des lumières que Dieu lui donnait.
I! disait quelquefois qu'il connaissait particulièrement le peu de foi des Chrétiens par le défaut de pratique de ces deux vérités évangéliqaesj que u c'est une chofe bien plus heureuse de donner que de recevoir ; » et que « celui qui s'humiliera sera élevé, >» et non autrement j car combien en voît-onqui suivent ces luni'cres? L.r. nombre sans doute eu est fort petit.
( 211 ) Il disait aussi que les iiiunnures , les dcrèglemens , Ii'S dchordcmens et les mauvais exemples de tout le monde et de toutes les cond't:ous , eomme d'Ecclésiastiques , de Religieux et des autres, ne le scandalisaient et ne le ralentissaient point du tout, n'arrêtaient en rien sa ferveur et son activité dans le chemin de la vertu, et de ses exercices de mortifications j mais que tout cela lui servait au contraire d'éguilfons pour doubler 1'^ p;is, et le porter d'avantage à Dieu, et [lour s'abandonnera son service ; d'autant p us<|u'il en voyait de lâches et de traites qui le quittaient et qui le trahîsalpnt , reconnaissant par leur chute que sans une giàce extraordinaire que Dieu lui taisait, il serait plus méchant, et ferait pis que tous les autres ensendjle.
li a conformé toutes les actions de sa vie à celte règle de foi, qui devint si épurée, et si simplifiée, qu'il nenvisagrait plus enfin que Dieu et lui-même. Dieu avec son amour éternel et infini, et toutes les souJfrances et la mort de Jésus-Christ; et lui-même , comme s'il eût été l'unique objet de ses amours et de cette mort , afin de mieux mourir, et de ne vivre plus qu'en Jésus-Chrisl ; et Paul nous apprenant qu'il ne sulHt pas d'avoir la foi au fond de nos cœurs ; mais i qu'il est nécessaire que nous en rendions témoignage au-dehors j tant par nos paroles que par nos actions, si nous voulons être sauvés j nous dirons en d'autres {lieux les victoiies qu'il a remportées sur les ennemis I visibles et invisibles de son salut et de sa vie, par les s^^ules armes du Chi étien , et sans coup férir, se contentant de les porter comme un cachet sur son cœur et sur son bras. C'est pour cela qu'il tenait toujours.
( 212 ) son cliapelet à la main , et qu'il faisait le signe de la croix sur lui à tout moment, qu'il le réiteraitdans tous les dangers où il se trouvait, selon le besoin qu'il en avait, disant qu'un bon soldat doit toujours avoir les armes à la main , et mourir en les portant.
Les grâces sensibles qu'il a retirées souvent de cette pratique l'y ont entièrement confirmé.
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