CHAPITRE XXXVII
Sa simplicité.
Suivant la doctrine de Notre Seigneur quî veut que nous devenions simples comme de petits enfans, pour entrer au royaume des Cieux, notre Pénitent voulut devenir enfent volontaire, pour mieux croître ensuite dans toutes les perfections d'un homme consommé en vertu. Il a bleu voulu faire le fou en quelque façon devant les hommes pour acquérir la sagesse des Saint-. En effet, si chacun cherche sonsemhlable avec qui l'a-t-on vu converser familièrement et plus joyeusement qu'avec ces pauvres insensés, leur faisant mille caresses , afin de les faire mieux venir à lui. Il avait toujours en main quelques pièces d'argent pour donner aux pauvres petits enfans, qui pour cela s'ctant bif n apprivoisés avec lui, allaientlui faire des caresses et jouer autour de lui , et lorsque leur père ou Ifur mère les voulaient empêcher, de crainte qu'ils ne fussent importuns, il leur disait : «Laissez, laissez-les venir h mol , les petits enfans, ce sont les amis de Jésus-Christ qui ont part à son royaume. »
Il les aimait tant, comm^ on a remarqué , qu'il entretenait toujours quelques pai.vres p-lits orphelins en sa maison -, il les considérait comme un mémorial , tant de son innocence et de la grâce baptismale qu'il avait si souvent perdue , que de celle qu'il avait recouvrée par l'abondance de ^es larmes et par l'austérité de sa pénitence; enfin il les regardait
comme des exemples que le Fils de Dieu propose à tous pour imiter, non pas en nous revêtant de leurs faiblesses et de leurs imprudences i mais en devenant simples, doux et sans malice, tels que nous hs voyons, et selon que l'Apôtre nous l'en'îeigne et nous l'ex pîique . Regardant toutes choses avec cet œil simple de la colombe, il n'est point tombe dans les erreurs df la plupart dessp'rituel^du temps quis'ingèrent avec empressement de jiiger de tout, et jusqu'aux plussrcrètes pense'es qui no sont connues (jue de Dieu. On ne l'a jamais entendu parler mal dt* personne, ni jugor dp leurs manquemens; et comme ils'elait fort adonné au ?iîence, on ne l'entendait point parler d-cs autres, si ce n'était à leur louange ; ses discours ordinaires n'étant (ji'.e de Dieu et de ses miséricordes envers lui, de l'aumône que les ricbes sont obligés de faire, et de la pénitence et satisfaction que tous les pécheurs doivent faire à Dieii , et lui particulièrement qui s'estimait le plus graud de tous.
Revenant un jour d'un de ses voyages, il trouva entre Nantes et Pont-Château, le petit enfant d'un paysan , qui était assis au coin d'un parc sur un fossé , près du grand cb'eniin où il passait, ses pareus l'y ayant laissé pendant qu'ils étaienlalléstravaillerdans l'iiutre bout de la même pièce de terre; s'approcbant de lui , selon sa coutume, pour le divertir en le caressant, l'enfant qui n'était pas fait à de tels jeux , surpris par une timidité naturelle, voyant une personne qu'il ne connaissait points'approcherdelui, commença à crier si éperduement, que ne le pouvant apaiser par aucune parole ni par aucun présent qu'il lui offrît, il le laissa, voyant que tous les paysans accouraient après lui pour
( 236 ) le battre et l'assommer de coups, le prenant plutôt pour un eucbanteur que pour un saint Prêtre , tant le démon , qui 1p poursuivait partout, lui tendait de piegf^s , même dans les plus beaux cbemins. M. de Queriolet ne sVn émut aucunement, et n'en voulut point bâter le pas. Mais, comme ]\otre Seigneur ne Toulait pas payer une action si simple et si débonnaire par une récompense si cruelle, il permit f|u'u:i gentilbomme traversa en même temps le cbemin, qui, les détourna de leur pernicieux dessein , r-t convia notre pauvre pèlerin avec tant de civilité et de cbarité de venir se reposer cbez b,i, qu'il fut obligé de p! en.Ire logement dans sa maison, parce qui! était déjà sur le soir.
Passant un jour par une petite bouruide , il trouva encoi'c un enfant dans la rue , qui à son abord tomba dans une pâmoison si grande, que pbisieurs personnes qui s'y assrdnblèrf ut crurent qu'il allait mourir, et sur ce bruit, le père de l'enfant , qii éiaif un cordonnier, étant venu arec beaucoup de pi écipitalion, commença de courir tout en f. rie après lui , tenant un bâton en main pour le battre. M. d^ Queriolet se tourna vers lui quand il le vit approcher, et lui dit qu'il n'avait nullement toiicbé son enfant; qu'il élait Prêtre, et qu'il ne le frappât point ; cet bomme s'arrêta sur le cbamp, 1 1 lui ayant dit « que sans son carroctère il l'aurait bien étrillé^» i! ne lui répliqua rien autre cbose , sinon qu'il le remerciait Lien de ce qu'il respectait son caractère.
IMarcbant toujours dans ces mêmes voies de simplicité, il allait à pas égal , rempli de confiance tant eu cette rencontre qu'en toutes les autres où il a
( 237 ) passe. J'ai appris d'un très-vertueux ecclésiastique , que nous voyous ajourd'hui, un de ses plus parfaits imitateurs , et qu'il a eu pour compagnon uni((ue dans quelques-uns de ses voyages, témoin oculaire de sa conduite et des pratiques qu'il y gaidait, qu'il a ressenti à son sujet, dfs protections de Dieu si signalées et si continuelles, qu'elles pourraient passer pour autant de miracles, et qu'il n'eût jamais craint de le suivre au milieu des plus grands dangers, s'ctant tellement abandonné à l'esprit divin , qu'il semblait qu'il le portât entre ses bras, au travers d'une mer de périls.
Aussi ressentit-il une telle métamorphose au temps de sa renaissance spirituelle , et dès le moment de sa conversion , qu'il a dit depuis , que cela seul était capable de liil faire confesser qu'il y avait un Dieu , et il n'aspirait plus qu'au lait de celte douceur et mansuétude des petits enfans.
Tous ceux qui l'ont connu et qui ont conversé avec lui , ont toujours remarqiié une simplicité noinpareiîle dans toutes ses actions, et dans ses p?rol<^s une candeur conforme aux sentimens de son cœur et de sa fol. Oh remarquait sur son visage une certaine joie qu: éîait la marque de celle de son creur, et !a sainteté de sou àme , selon les signes que le sage et le Pioi prophète nous en donnent. Sou ils était tout ir.nocent et sans éclat, comme celui dun petit enfant, et il découvrait avec la même indifférence les plus grands péchés de sa vie , que les grâces les plus extraordinaires qu'il avait reçues de Dieu, et par l'.nterce?sion de la glorieuse Vierge et des Saints, et même quelques bonnes actions de vertu et de pénitence, dans
( 238 ) le seul motif de be'nir et remercier Notre Seigneur , et d'éJifier sou prochain , pour l'obliger à se convertir à Dieu , et à l'aimer de tout son coeur et de toutes ses forces.
Mais quand il se trouvait quelqu'un qui lui applaudissait trop , ou quand il remarquait qu'il ne faisait ses demandes que par curiosité , il se taisait sur l'heure ou changeait de discours , ou pour le moins il se retii'ait.
Une fois qu'il entra dans un Hôtel-Dieu , desservi par des filles religieuses hospitalières, la portière, qui ne le connaissait pas, après lui avoir ouvert la porte et considéré ses gestes et toute sa posture négligée , s'en alla dire aussitôt à ses soeurs, qu'elle venait d'ouvrir la porte à un vrai bigot. Ces bonnes filles, qui connaissaient la simplicité de leur sœur et colle de M. de Quériolet , ne manquèrent pas , dans la première rencontre, de liû dire pour qui leur sœur portière l'avait pris , et au lieu de s'en fâcher, il ne fit que rire , et il conçut depuis une affection si particulière pour cette pauvre fille, à cause de sa simplicité , qu'il ne la rencontrait jamais , sans la faire ressouvenir en riant de ce qu'elle l'avait appelé bigot; mais il le faisait d'un air et d'un accent qui donnait bien à connaître que la simplicité était une de ses plus chères compagnes, et que sa plus agréable conversation était arec les simples.