‹ Le grand pécheur converti, représenté dans les deux états de la vie de M. de Quériolet, prêtre, conseiller au parlement de RennesChapitre 46 sur 56 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

JLa crainte quil a eue des Jiigeniens de Dieu.

Sa plus solennelle profession ayant été autrefois de braver tout le monde, et de vouloir faire trembler la terre sous ses pieds et sonaadace diabolique Tayant porté vers le Ciel , non pas pour s'y élever iitsqu'au premier trône comme Lucifer , mais pour lui faire la guerre à l'imitation de ces premiers Babyloniens , et en abattre le Seigneur s'il eût pu , y tirant df^ coups de pistolet, comme nous a'vohs dit.

. ( 243 ) Voyoîis maintenant ce nouvrau S;iul rmvprf-é rt prosterne en ten-e , si Imnhlaiit et t>i cjjouvanlé (|u'il n'a jamais depuis osé lever les yeux en haut (|ue pour considérer les foudres et les tonnerres qui devaienf l'écraser et le réduire en poudre. La crainte lui tenait toujours les yeux en Irrre, et il &'t attachait fortement pour se rafraicliir la mémoire de l'horrihle vision qu'il avait eue de l'enfer, où sa place éUiit déjà marquée , et où il eut été pour jamais ei Dieu l'eût chàlié selon l'énymité de ses crimes. Son aidace, qui l'avait rendu fier comme un lion, s'était cliiingée en la faihiesse et m la timidité d'un agneau, mais une timidité et une faibhsse qui, dbns la voie de Dieu, l'ont lendu invulnénihle à tous les traits et à toutes les attaques du monde rt de l'enfer.

Voyant qu'il n'y a'* ait rien au monde qui fût digne de crainte que la colère de Dieu et la perte de son âme, il ne rctlécl issail nullrment sur la peine et sur la douleur présente qu'il ressentait pour ses péchés 5 mais il appréhendait extrêmement de tomber entre 1rs mains d'un Dieu courroucé contre lui. Il disait souvent qu'il fallait J'apaiser par une satisfaction con— Ibrme à la grandeur de ses péchés , avant que d'être présenté à son redoutable jugement.

Comme je lui demandais un jour par quels motifs il s'animait davantage au service de Dieu, sur qi.els principes et sur quelles maximes il se fondait plus fortement pour persé\érer dans ses exercices, et en^n queHe pensée de D.ieu l'occupait davantage j il me répondit que c'était la pensée de ses jugemens, vu l'énormité de SCS péchés, la force oe ses tentations et l'expérience de ses faiblesses} puisque à peine le plus

( 244 ) juste se pourra-t-il jusiifier devant sa présence. I répétait souvent, rt encore pendant sa dernière maladie, ce verset de Job : uLa crainte de la mort et des ■ jugemens de Dieu me saisit d'effroi quand je vois que • j'accumule chaque jour pccbé sur pécbé, sans en » faire aucune pénitence, et sans en concevoir le ren gret et la douleur que j'en devrais avoir." Et considérant avec le roi Pénitent, que Notre Seigneur se comporte envers les hommes, comme un bon père de famille envers sesenfans, châtiant grièvement ses serviteurs rebelles en leur présence; alin de les rendre sages et obcissans aux dépens des autres j il craignait d'être du nombre de ces désobéissans sejviteurs, et non du nombre des enfans. Les exemples dont il entendait faire le récit ou qu'il voyait tous les jours, lui en laissaient de si vives impressions , qu'il n'avait pas besoin de feuilleter d'autre» livres pour s'y rendre savant.

Pendant une de ses dernières maladies qu'il eut dans le couvent des Carmes de Sainte- Anne , après être revenu ua pf'u en convalescence, il pria un Religieux qui était allé le voir dans l'infirmerie, de lui lire les gazettes imprimées qu'on lui avait prêtéps. Ce Religieux, assez simple , fut tout surpris de sa demande, et lui témoigna même son étonnement. M. de Quériolet ne voulut pas s'expliquer davantage ni lui dire son intention, qui n'était autre, selon qu'il me l'a déclaré puis après, que d'apprendre par cette lecture quelque nouveau sujet de se confirmer dans l'esprit de sa vocation et de son abandon du monde, qui n'a pas plus de fermeté que le roseau qui s'agite au gi é des vents.

Avant appris, dans sa dernière maladie, qu'un grand homme d'état de sa connaissance particulière était mort depuis quelques jours, et per.dant qu'il faisait une négociation importante, il me demanda par trois 011 (juatre différentes fois, si je n'avais point appris les circonstances de sa mort, craignant qu'il n'eût reçu quelque bouleversement de fortune qui la lui eût avancée ou rendue plus amère. Mais conmie c'était un personnage aussi pieux que snge , qui n'avait jamais envisage d'autre but que la gloire de DielTet le bien du public, il était au-dessus de tous ces orages de la foitune , et enfin, il a heureusement achevé ses jours et ses années en paix.

Un de ses exercices mtériours était d'adorer les jugemensde Dieu, qui laisse croupir les uns dans l'abîme des ordures et des péchés , comme les objets de sa colère , et qui en relève les autres jusqu'au plus haut degré d'honneur par son incompréliensible bonté. Il n'a jamais quitté ce livre , je veux dire ce bel ordre de la divine Providence qui lui servait de guide et de sauve-garde contre les ennemis de son salut. Il avait tellement ce sentiment de crainte de Dieu imprimé au fond de son âme , qu'étant arrivé au port il croyait encore ne pouvoir éviter le naufrage , s'il ne se fût tenu fortement attaché à cet ancre de son salut.

Il passait et repassait souvent en son esprit ce qu'il avait lu et entendu prêcher touchant le petit nombre des élus; et il disait qu'il n'avait point de peine à croire toutes les révélations qu'en ont eu tant de saints. Il pensait sans cesse à la rigueur des jugemens de Dieu , à Ihorreur de la mort , à la rage des damnés, et aux peines inconcevables des âmes qui sont

( 246 ) dans les flammes du pKrgatoire, se plaisant à lire particulièremeui les livres qui traitent de nos quatre fins dernièree, afin d'éviter toutes sortes de péclie's , selon l'avis que nous en donne In sage , persuadé que sans cet ai^illon continuel , il se relâcherait bientôt, et qu'il deviendrait délicat et trop sensible à toutes les souffrances qu'il trouvait dans le cours de sa vie pénitente 5 mais que les comparant à celles de l'autre vie , elles lui sembleraient légères , disant avec l'Apôtre, que non seulement nous nous acquérons un poids immense et éternel de gloire par un moment d'une légère douleur; mais encore que par lestribulalions que nous souffrons dans cette vie pour l'amour de Dieu , nous rachetons toutes les peines de l'enfer, et ahrcj^eonsde beaucoup celles qui nous 7e;leront à payer dans le purgatoire. Plus il allait en avant et plus ces pensées s'enracinaient dans sou esprit par la connais^ance du continuel besoin qu'il en avait pour arrêter l'impétuosité violente de sa nature , qu'il éprouvait plus rebelle que jamais ; ce qui le mettait dans une épouvante et un étonnement lacrveiiieux ; car il s'élait proposé au commencement de sa conversion , qu'il n'aurait à combattre que les trois ou quatre premières années , et que les habitudes de ses vices se changeraient en habitudes de vertu , après plusieurs actes et exercices qu'il en aurait pratique ; mais il trouvait le contraire : c'est pouî'quoi il châtiait continuellement son corps , refrénait ses appétits, et les réduisait en servitude sous les lois de l'esprit, croyant que s'il eût manque d'user à toute hei;re de ces violences, il aurait couru le danger de perdre en un moment tous les travaux et

( 247 ) les fruits de plusieurs années de pénitence , et que ia fidélité et la ferveur étaient plus nécessaires pour l'aclicver que pour la commencer. Quand il considérait avec combien d'empressement et de fatigues les hommes servent le monde, et recherchent les vains honneurs et les richesses périssables , il devenait tout confus du peu qu'il souffrait pour acquérir le royaume des Cieux, et pour éviter les supplices éternels.

Dans les premières années de sa conversion , il lui survint des maux très-dangereux aux genoux , parce qu'il s'y tenait la plupart du temps en oraison, ce qui l'obligea de se mettre entre les mains des chirurgiens, Jtpïi jugèrent qu'il était d'une absolue nécessité d y appliquer le fer et le feu, afin d'en évacuer et dessécher les hunxeurs corrompues; il s'appliqua alors si vivement aux pensées du jugement dfi Dieu et de ces brasiers éiernels qui brûlent les damnés sans les consumer, roulant dans son esprit ces paroles du prophète : Çuis de vohis hahitare poterit cum ardorihus sempitemis ? qu'il ne sentit jamais dans ces premiers traitemeiis , aucuiïe touche de feu ni aucun coup de rasoir, selon qu'il l'a dit à des personnes de grande probité qui m'en ont assuré. Mais il ne reçut pas le même privilège , lorsqu'il fut obligé de passer par leurs mains une seconde foi» ; car ayant négligé les avis que les chirurgiens et les médecins do son corps lui avaient donnés pour le conserver en santé; comme il était bien plus amoureux de celle de son âme que de celle de son corps, il recomniança tout de nouveau ses premiers exercices, et à prier aussi long-temps à genoux qu'il avait jamais fait, ce qui fit qu'il contracta les mêmes incommodités. Il eut beau s'entre-

( 248 ) tenir des pensées de rêtemite' et descendre eii esprit tout vivant dans les enfers ; cela n'empêcha pas qu'il îie sentît dans son corps toutes Ifs plus cuisantes douleurs de ces plus cruels traitemens : Dieu voulant aussi bien épurer son âme de foutes ses taches que purger son corps de ses mauvaises humeurs; et la grâce qu'il lui fit en cela fut bien plus grande que celle qu'il avait reçue à sa première guérison.

Pendant le cours d'un Je ses voyages, se trouvant proche d'uue ville, il rencontra trois pauvres soldats dans son chemin , qu'il vit venir après lui , et marcher à grands pas , ce qui l'obligea de leur demander pourquoi ils se hâtaient si fort j ceux-ci lui ayant répondu que c'était afin de pouvoir arriver à l'Eglise à l'heure de vêpres, et à la fin du sermon, pour pouvoir demander l'aumône à la porte de l'Eglise après l'office j et moi , dit-il en lui-même, ne marcherais-je pas plus vite, pour avoirpart aux prières de ces fidèles assemblés pour le service de Dieu, et pour obtenir pardon de sa miséricorde !

Peu de jours avant son agonie , je lui demandai s'il s'entretenait encore dans ses senti mens de crainte de la justice de Dieu , et si ses premières pensées ne s'étaient point effacées : Ah\ mon père j meréponditil , je serais bien Jdché que Dieu me les ôUît»

Il s'était trop bien exercé dans ces belles pratiques de crainte , autant que de patience , pour n'avoir pas remarque que nos actions les plus justes et les plus pui c?s , seront trouvés pleines d'imperfections devant les yeux de Dieu. Il me disait souvent qu^'tant présentés devant son tribunal les mains vides de bonnes oeuvres , nous n'aurons que celles Je Jésus-Christ à

( 249 ) lui prcsrnler,pour nous oljtenir miséricorde et pour mériter le Ciel , car il savait que toutes nos tribulations lie sont pas dignes df jj gloire qui nous est prcparce.

Lorsque dans ses derniTs inomens et dans ses plus cuisantes douleurs , je l'exîiorlais à la persévérance, et à demander à Dieu la gi âce finale , de laquelle dépend ahsoinmrnt notre bonlieur cleinel, sans que nous la puissions mériter , parce qu'elle dépend en~ trèrenient de la di\ine miséricorde : Ah\ mon Père j me répartit -il avec une Immilité profonde et ne crojanl avoÀi' jauuiis fuit aucune bonne œuvre, il ri est que de la vie\ il nest que de la vie ! voulant dire selon qu'il me l'avait dit autrefois, que comme l'arbre tombe toujours du côté de son pencîiîint; ainsi l'bomme qui en est la 6gure, meurt ordinairement dans l'amour ou dans la haine de Dieu , conformément aux bonnes ou aux mauvaises inclinations qu'il a eues pour le vice ou pour la vertu.

Il disait qu'il ne fallait pas se fier à la mort de ces grands pécheurs, qu'on voit mourir avec de si grandes marques de repentir j que l'on ne doit pas non plus juger en mal des chagrins , des tristesses et des dégoûts apparens de ceux qui ont bien vécu , d'autant que tout cela est renfermé dans ie secret des jugemeus de Dieu , et que le principal du salut dépend de la vie. Quand il parlait des pécbeurs qui n'ont de sentimens de pénitence qu'à l'extrémité de la vie, il disait : « Ah ! il ne faut pas se fier la-dessus, pour croire leur salut en assurance. Dieu permet peut-être , ou commande même, que ces pécheurs publics et scandaleux fassent premièrement ces amendes honorables

( 2S0 ) h Dieu et à leur prochain, pour tous leurs crimes, aTant que de les faire sortir des prisons de leurs i corps , pour les condamner aux supplices éternels : m tout ainsi que nous voyons dans le monde que les criminels de lèze-majesté, sont obligés, de force ou de gré , de demander pardon à Dieu , au roi , et à la justice avant que d'être exécutés par leurs miuislres et leurs bourreaux. »

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