‹ Le grand pécheur converti, représenté dans les deux états de la vie de M. de Quériolet, prêtre, conseiller au parlement de RennesChapitre 47 sur 56 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Sa confiance en Dieu.

La crainte et 'a confiance étant 1rs deux pieds qui nous doivent conduire dans la voie du salut, de même que toutes les conduites de Dieu sur nous, sont accompagnés de juslice et de miséricorde; M. de Qué^ riolet n'eût pas marché long-temps dans ces sentiers épineux qu'il avait entrepris, sans faire quelques faux pas , et sans tomber dans le désespoir, s'il n'eût voulu s'appuver que sur le pied de la crainte, sans se fonder sur celui de la confiance.

Il espérait donc en craignant , et craignait en espérant. Il craignait la justice, et espérait en la miséricorde , qui sont les deux bassins de la balance où Dieu pèse les mérites et les démérites de chacun. Néanmoins comme il savait que la charité et la miséricorde de Dieu étaient balancées et portées à nous faire du hien, par le poids des mérites du sang et de la mort de Jésus-Christ ; et que la justice de Dif^u était chargée de la mesure de nos offenses : quoiqu'il fût dans une inexplicable crainte de Dieu, il se tenait plus du

côlc (le la confiance en l;i miscricorde de Dieu, que (lu côté de la crainte de sa juslice. Cette fidèle confiance a paru dans le parfait abandon (ju'il a fait de tous ses biens et de tout lui-même, entre les mains de Dieu, tant à la vie qu'à la mort.

Sa cbarît(î envers Dieu, dont nous avons déyd parlé, est encore une autre preuve convaincante de sa confiance; la confiance ne pouvant être véritable sans l'amour, non plus que l'aniour ne peut exister îansla confiance. Dans cet esprit filial, il poussait continuellement des gémissemens inénarrables vers ce Père des miséricordes qui ne man(]uail jamais de l'écouter. Les périls dont il a été délivré dans tous ses longs voyages et qu'il rencontrait souvent et reconnaissait pour des effets de la miséricorde de Dieu à son égard, sont aussi des témoignages évidens de sa confiance.

Ce que Dieu garde est bien gardé, et le démon l'a avoué lui-même, ainsi que nous avons dit en parlant de la conversion de M. deQuériolet, et i.i les diables , ni les homùies les plus diaboliques ne peuvent nuire à ceux que Notre Seigneur prend sous sa protection. // les garde comme la prune! lo de ses yeux et les coui>re de ses ailes , pour user des termes dii Prophète. Nous avons déjà vu une partie t^es périls de mort évidens, «on- seulement quant au corps, mais aussi quant à lâmej dont Notre Seigneur l'a délivré par le seul excès de sa bonté , sans qu'il l'eût jamais reconnue, bien loin de l'avoir remercié; ce qui arrive communément à la plupart des pécheurs. Considérons maintenant ceux dont sa confiance , aidée de de la grâce , l'a préservé aussi admirablement.

M. de Quériolet ayant toujouis eu un grand zèle

( 252 ) pour soutenir la justice , et une extrême compassion des affligés qui le pressait de s'armer contre ceux qui les opprimaient tyraiiniquement, uu gentilhomme de ses voisins qui était riche et puissant, se déclara hautement son ennemi , disant qu'il aurait raison de lui par quelque moyen que ce fût, parce qu'il avait délivré un pauvre pavsan des oppressions qu'il souffrait par tles procès injustes que ce gentilhomme lui avait suscités. Mais lui qui se tenait toujours assez fort en tenant le parti de Jcs;is-Clirist et des pauvres qui sont ses membres, ne se mit pas en peine de ses menaces. Ce gentilhomme, qui ne pouvait vaincre la haine qu'il avait conçueconti e M. de Qucriolet, s'avisa après plusieurs inventions qu'il avait machinées pour le perdre , qu'il ne pouvait mieux venir à hout de son dessein , qu'en le surprenant à l'écart et de nuit. Il l'attendit donc un soir fort tard, à son retour de cette Chapelle dont nous avons déjà parlé , où il avait coutume de passer toutes les soirées jusqu'à neuf ou dix heures; et s'étant campé au has d'une petite colline par oii il devait passer ; il n'entendit pas plus tôt notre Pénitent, qu'il poussa, le pistolet à la main, son cheval contre lui, en criant qu'il le voulait tuer, et proférant quantité d'horribles blasphèmes; mais lorsqu'il fut à dix ou doi/ze pas de M. Quériolet, son cheval venant à tomber, jeta bien loin et renversa parterre son cavalier qui , en se relevant, se trouva désarmé. Cependant M. de Quériolet qui avait entendu sa voix, s'étant arrête sans se trouh!er pour attendre le coup de sa furie , armé du signe de la Croix , voyant son ennemi couché par terre, courut au-devant du cheval pour l'arrêter p=<r la bride, et se tournant vers ce gen-

tilhomrae, il lui dit : a Hé bien! monsieur, que touleï-vor.8 faire? Ne savez-TOus pas que jamais je n*ai tourné le clos.» A cela le gentilhomme lui rép;irlit : «Il est vrai, monsieur, sans ma cliûte je vous allais tuer; mais dorénavant je ne vous lialrai jamais, » Pour comble de sa charité, il l'aida à remonter à cheval , car il avait le corps si brisé de sa chute, qu'à peine pouvait-il se tenir debout et arrêter son cheval.

Passant un jour par la campagne, il entra dans un village pour demander quelque rafraîchissement ou un morceau de pain par aumône; un énorme dogue qui était altaclic à un coin de la cour d'une maison de ce village, se débattit si fort et so mit dans une telle furie, qu'enfin il rompit sa chaîne et courut après notre Pèlerin pour le dévorer. Les paysans coururent après lui pour le défendre; mais ils ne purent aller assez promptement pour empêcher le chien de lui faire du mal. Le chien cependant, au lieu de sauter sur lui (il est à remarquer qu'il ne portait ni verge ni bâton , et ne prenait pas même de pierre pour se défendre ni des hommes ni des bêtes ) , le cliieii s'arrêta seulement à le mordre au pied; et, comme son soulier n'y tenait guère, le chien l'emporta : ce qui donna le temps aux paysans de venir à son secours, tout étonnés de ce qu'il ne lui avait pas sauté au col pour l'étrangler.

Son abandon a toujours été parfait et entier entre les mains de la divine Providence. Aussi, quoiqu'elle ait semblé l'abandonner quelquefois pour un peu de temps, afin de le mieux éprouver et de le faire croître en mérite , elle n'a pourtant jamais manqué de le reprendre aussitôt, voulant lui être aussi fidèle qu'elle loi était juste.

La nuit Tavant surpris une fois, sans qu'ils sût «le quel côté tourner pour se loger; il arriva enfin à lu porte d'un monastère de religieuses qui étaient dans un lieu assez désert. Avant sonné la clochette qui était à la porte, alln de demander à loger pour l'amour de Dieu : on la lui ourrit, mais pour lui fermer apjès au nez , par le plus honnête refus qu'on lui pût faire : craignant ce qu'on ne lui voulait pys dire , qu'il fût quelque méchant homme, parce qu'on le voyait si mal hahillé que personne ne pouvait croii e qu'il fût prêtre. Ne sachant donc plus que dire ni où se retirer, il prit la résolution de demeurer à la porte, pour attendre au moins quelque morceau de pain, si on voulait lui faire ce\te charité, et puis chercher quelque coin pour passer le reste de la uuit un peu à l'abri.

Mais voilà qu'aussitôt un des chapelains du monastère , qui avait été autiefois son domestique , ren trant dans la maison , le reconnut sans qu'd fût reconnu de lut , f't le pria avec toutes les civilités possibles d'entrer dans son appartement , où il le traita avec toute la el.aritc et le respect qui étaient dus à sa piété et à .ses mérites. Les P>.eligieuses ne manquèrent pas ensuiie de li.i témoignrr toute sorte diC bienveillance , et lui de con côté , les édifia si bien d'exemples et de paroles, qu'elles le conjurèrent de rester quelques jours dans leur maison pour se reposer, et de les favoriser de ses visites autant de fois que sa commodité le lui permettrait.

Ayant été attaqué un jour d'une violente dyssenterie pendant l'un de ses voyages, «lie l'affaiblit tvlleraer4t qu'il fut contraint de demeurer cinq à sii jours au coin d'un fosse, abai'donncde tout le monde j

256 ) mais enGu il fut s^'couru du Ciel, car Noire Seigneur, en qui il avail mis toute sa confiance, l'en releva par la vertu de sa parole.

Lorsqu'il sentit les atteintes de la mort, que les plus saints et les plus assures ont peiHC à envisager sans frayeur il n'eii fut pas entièrement exempt , non qu'il eût encore quelquculésir de vivre, ou quelque crainte de mourir, car il ne souhait.iit rien avec plus de passion , que de mettre fin à ses 'pêches, ce qu'il ne croyait pouvoir faire que par la mort ; mais il craignait, parce qu'il se voyait prêt dêtre présente au jugement de Dieu, sans avoir fait les satisfactions qu'il devait, et telles qu'il s'était résolu de les faire; ce qui m'obligea de lui parler de la grande miséricorde ,qui se rend victorieuse sur les jugemens : voulant au moins dans celte occasion faire marcher de pair la confiance avec la crainte ; et après lui en avoir insinué tous les sentimens qu'il me fut possible , disant qu'elle était le sacrifice le plus agréable que nous puissions présenter à Dieu, qui n'aime rien tant qu'un cœur plein de confiance; et que nous ne pouvions trop y excéder, non plus qu'en l'amour; que nous n'avions enfin qu'à lui découvrir nos besoins, puisqu'i^ était plus prêt d'y apporter remède, que nous n'étions prêts de l'en prier. Comment, mon père, pensez-vous, me dit-il , que je me désespère ? Comme se plaignant doucement qu'on le prît pour autre qu'il n'était, et qu'on le fît passer pour ignoi'ant d'une doctrine qu'il enseignait aux autres; mais son humilité ne lui permit pas d'en dire davantage. Ce n'était pas non plus parce que j'eusse aucun doute qu'il manquât de contiance , que je lui en fournissais, et ranimais les pre- ,

( 286 ) miers motifs , lui entendant à toute heure en produire des sentimens au dehors , quoique le plus secrètement qu'il pouvait : mais c'est parce qu'elle est particulièrement ne'cessaire dans ces derniers niomens , auxquels il témoigna combien la sienne était forte.

L'heure étant venue de lui administrer les derniers sacremens , et de lui appliquer les indulgences, en vertu de quelques médailles qu'il possédait et de saintes Confréries dont J4 était membre, et entre autres celles du Saint-Scapulaire de Noire-Dame du Monl- Carme! ; comme je lui donnai avis de faire la rechrrcbe de quelque péché depuis sa dernière confession , ou d'autres qu'il eût déjà confessés, tâchant même de lui en découvrir quelque matière, afin de pouvoir l'absoudre et lui faire mieux gagner le fruit des Indulgences; il me répondit qu'il ne voulait pas se confesser davantage, s'élant confessé depuis sept à huit jours. Il était bien ceriain qu'il ne sentait sa conscience chargée d'aucun péché mortel, qu'il savait être la seule matière nécessaire de ce Sacrement, et il était trop humble pour ne pas croire en avoir quelques véniels, répétant assez souvent ce passage de l'Ecriture : Que le Juste tombe même sept fois le jour dans ses péchés les plus communs. Mais, soit qy'il n'en eût pas alors une réflexion assez grande, puisque, dans la dernière confession, à peine trouvai-je une matière suJhsante d'absolution, ayant eu besoin d'en recbeicher plus loin que de cinq à six semaines, soit aussi que les remarquant en particulier, il aimât mieux se jeter à corps perdu dans cet Océan immense de la bonté de Dieu; toujours est-il qu'à l'exemple d'un des plus admirables hommes dje notre siècle, dont il avait lu souvent :

( 2SÏ ) la vie pour s'y conformer, il crut qu'il ferait tuietil d'en user ainsi par une pure confiance en la bonté d«f Dieu , que de s'arrêter à mille i echerches scrupulf uses qui procèdent, dans la plupart des pcclieurs, plutôt de l'amour-propre et d'une défiance de la miséricorde divine, que d'un pur amour de Dieu et du regret de l'avoir offensé.

Il a dit h quelque personne en qui il avoît une confiance particulière, que dans la cmifession qu'il fit au temps de sa conversion avec tant de larmes et une si grande douleur, qu'à peiue put-il confesser la moitié de ses péchés, il crut très-assurément avoir rpçu de la grande miséricorde de Dieu la rémission de tous ses péchés, et de la même façon qu'il l'avait accordé à la Madeleine , à cause de l'excès de son amour 5 que depuis ce temps il n'avait été tourmenté d'aucun scrupule , mais qu'il avait conservé une tranquillité d'esprit et une telle confiance en Dieu , que le monde ni l'enfer n'aurait pu la lui arracher de l'âme ', il dit aussi à ce sujet que les âmes perdent souvent le temps en des recherches trop curieuses, parce qu'elles croyent n'avoir jamais tout dit , ni assez expliqué selon leur fantaisie, se confiant plus en leur soin et en leur in— dusirie qu'à la bonté de Dieu, et que quand on a fait tout son possib'e, il faut se reposer sur la miséricorde divine j qu'elles reçoivent aussi moins abondamment la grâce du Sacrenibnt , parce qu'elles s'en approchent plutôt par amour-f>ropre que pour l'amour de Dieu, qui souhaite un véritable esprit de contrition et un désir d'amender leur mauvaise vie : ce qui est l'unique fruit et la véritable essence du Sacrement de pénitence.

Il*

Celte pratique de confiance serait bonne à conseiller à plusieurs Chrétiens qui , dans des maladies dangereuses, au lieu de s'occuper avec inquiétude et avec scrupule dans des revues générales et particulières de toute leur vie , qui Lien souvent sont plus capables d'rmbarrasser leur esprit et de les porter au desespoir, que de les soulager et les porter à cette parfaite confiance aux promesses divines , qui est absolumeiit nécessaire pour olilenir pard.on de leurs pécltés, doivent y avoir pensé de meilleure beure, comme il avait fait , puis demeurer en paix dans l'assurance que Jésus-Cbrist est auysi fidèle dans ses promesses que véritable dans ses paroles. Il ue se mettait donc tant en peine du passé que des autres pas et déïnarches qui lui restaient à franchir, qui sont d'autant plus diffici le, qu'alors les démons ramassent toutes leurs forcespour nous vaincre, et queles nôtres sont aux abois.

11 se souvenait de l'avis que le diable lui avait donné au temps de sa conversion : «O ! que tu es cruel ! ô » que tu es cruel au diable! lui dit-il. Ne penses pas j' pourtant que nous ayons perdu le courage de te Il poursuivre. Quand tu n'aurais qu'une heure à vivre, r je ne désisterai pas , moi , ou quelqu'autre de mes )•» compagnons de te tenter. Crois-tu pour avoir dit » deux ou trois Chapelets , et entendu autant de » Messes, que tu doives pour cela te tenir assuré? Du T dernier jour et de la dernière heure dépend le coup. » Jusqu'à la sortie de ton âme qui sera sur tes lèvres, » nous te tenterons et te solliciterons; il ne faudra » qu'une frénésie qui te surprendra en mauvais état » pour venir chez nous. Il ne faudi'a qu'un désespoir » qui te prendra peut-être même en présence de ton » ban Ange et d'un Prêtre. Je ne suis pas confus jus-

( 289 ) » qu'à la dernière heure ; quoique je confesse à pré- »' sent ma faiblesse, étant sous tes pieds , je ne perds )' pourtant pas cour.-ig'». »

Dans le souvenir de ces avis extraordinaires et trèsvcritables, 11 ramassait toutes ses forces; et, comme il ne les croyait pas suffisantes pour résister k de si paissans ennemis, il l<*vait continuellement les mains vers le Ciel , d'où il attendait tout le secours qui lui était nécessaire , sacliant déjà par la fol que de ce moment dépendait son éternité bienheureuse ou malheureuse , et que toute sa vie pénitente ne lui eût servi de rien sans ce dernier secours et sans ce coup d'œil de la divine miséricorde qui vaut uii'^u'v que toute la justice et l'innocence de notre vie : Quoniam miseri' cordia tua super vît as.

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