‹ Le grand pécheur converti, représenté dans les deux états de la vie de M. de Quériolet, prêtre, conseiller au parlement de RennesChapitre 48 sur 56 · CHAPITRE XLI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLI

Force et grandeur de son courage.

Je ne parlerai plus de ce courage martial de notre cavalier, si délicat au moindre point d'honneur qu'il ne le fallait pas piquer deux fois en un endroit pour mettre la main à l'épée , car ce n'est plus lui qui vit animé de ce courage et muni de ses premières armes, souvent renforcées de celles de l'enfer ; mais c'est Jésus-Christ qui vit en lui et qui a conquis le monde non parle fer et le glaive, mais par la patience et sa n»Ort sur la Croix.

Que les forts et les braves du monde se glorifient tant qu'ils voudront dans leur force, dans leur adressa €t ^DS leur vaillance, pour lui il ûe se vaAte plus que

( 260 ) des ignomiups , de l'humilité et de la patience de Jésus-Christ , et c'est par ces armes qu'il a remporté de glorieuses \icto rcs sur le diable, sur le moudeetsur la chair.

Mais voyons jusqu'à quel degré sa générosité est montée par les épreuves qu'il en a faites et les victoires qu'il en a remportées, selon l'aveu même de son capital ennemi.

«Il est vrai, mon gueux, lui dît le démon, c'est )i une cuirasse que ton corps; te voilà bien changé, dé- » licat : voilà un changement étrange! Le temps a été » qu'il ne fallait pas piquer ie conseiller deux fois au » même endroit, et à présent il porte la marque » d'une peau bien dure, n Qui ne jugera cette action bien généreuse, qu'un homme à la fleur de son âge , avec tous les avantages qu'il avait de biens, de charges, etc. ; celui que toutes les dames prévenaient avant qu'il leur fit la cour, ait tout abandonné et sur-lechamp, pour se revêtir d'un sac dans les lieux où il pouvait vivre inconnu, et dans les autres où il ne pouvjait se cacher porter des habits de pauvre Prêtre, des chpmises de la plus grossière toile qu'il put trouver, qu'il laissait pourrir la plupart du temp? sur son dos, et qui devenait aussi cuisante qu'aucune haii^ ou cilice, et vivant dans un tel abandon pour sa nourriture, que les pauvresétaientaussï bien et mieux pourvus que lui, au point qu'il a fallu des ecpèces de miracle pour le nourrir dans ces déserts.

Mais c'est sans doute un trait de générosité beaucoup pius grande et d'une générosité chrétienne, qu'il se soit tellement retiré en soi-même, qu'il n'ait fait ni dit aucune chose depuis sa conversion qui ne fut à la

( 2Gt ) plus grande gloire ùc Dieu, et 'a plus conforme à son hoii plaisir et à rt-dification du prochain.

On a reuianjué assez souvent que lorsqu'on allait lui parler, il semblait qu'on le réyeill.it d'un profond sommeil , mais d'un sommeil semblable à celai de l'Epouse sacrée qui dort aux yeux du monde , pendant que son cœur est éveillé et fort attentif aux entretien» de son Epoux. Je l'ai vu dans certains momens, si recueilli, les yeux appliqués sur quelques versets qu'il l'sait dans son bréviaire, et sans ouvrir la boucbe pour proférer un seul mot, qu'il passait des demi-heures entières sans tourner le feuillet. L'abord de toutes sortes de personnes lui était insupportable pendant le temps de ses prières , l'ayant tout consacré à Dieu. Quoique sur toutes choses 11 eût en aversion les corn— plimons et ies entretiens des femmes, il n'a pas laissé de leur donner tout lo temps nécessaire pour conférer avec elles, lorsqu'il y allait delà gloire de Dieu, de leur salut et de l'uiiiité des pauvres. Aux dames de rjUcdifé qui rrchercliaient ses entretiens, il leur disait .souvent rt presque toujours : Vanitas çanitatum etomnia i>amias , toutes choses sont vaines, hors le service de Dieu.

Quelle force ne fallait-Il point pour un si long silence? Mais plutôt quelle force ne retirait-il point de son sil: née et de sa confiance en Dieu, qui en sont comme le père et la mère; quelle force lui fallait-il pour souffrir tant d'Incommodités, et une pauvreté d'autant plus étrange et plus sensible, que pouvant y remédier par soi-même , il s'abandonnait à la providence, et Dieu semblait souvent l'abandonner au.x plus rudes attaques, mais c'était

( 262 ) pour lui donner un plus grand sujet de mérite. Quoiqu'il ait marché si long^temps dans le chemin d'une extrême pauvreté d'esprit , on n'a jamais remarqué qu'il ait fait un pas en arrière. Dieu lui donnait mille adresses et mille industries pour cet effet ; et ce lui était assez d'avoir découvert les voies de Dieu pour y courir, franchissant tous les obstacles et les difficultés qui s'y pouvaient rencontrer, dont voici une de celles qu'il a lui même déclarées.

«De même disait-il, qu'un voyageur, ou quelque messager, ou un ambassadeur dépu'.é par son prince pour une affaire de grande importance , lorsqu'il trouve dans son chemin quelque mauvais passage, étroit, et environné d'épines, ou quelque grand bourbier; ne s'en détourne pas bien loin pour prendre une autre route , et chercber un plus beau passage ; encore moins retourne-t-il jusque dans la maison de son maître par lâcheté, quand l'afiaire est pressée et ne peut se remettre à un autre temps, mais il passe hardiment , tjuoiqu'il lui en doivent coûter ; tous ces maux et toutes ces fatigues n'étant l'ien en comparaison de la louange qu'il espère en retirer pour l'avantage de la gloire de son Seigneur. De même aussi quand il se présente k moi quelque répugnance ou difficulté épineuse en matière de vertus et du service de Dieu , je me flatte au commencement de quelque récompense , comme faisait le prophète Dayid; me proposant le repos et la satisfaction de conscience que j'aurai , après avoir vaincu cette difficulté, la gloire que Dieu en retirerait, et la victoire que j'aurais remportée sur moisn^îme , et sur mes ennemis : ou au contraire les re-

( 2G3 ) proclips que Dieu et ma conscience me feraient tlo ma lâclielé et de ma faiblesse de cœur et d'amour , et la confusion qu'il Hi'eu resterait pour toujours, si je m'étais laisse vaincre et surmonter par mon ennemi ; mais comme ces molifs n'avaient pas toute la pureté de l'amour, il ne s'en servit aursi qu'au commencement de sa conversion , et il ne parKiit pas de l'étal présent de sou âme n'ayant garde de faire connaître le secret caché entre Dieu et lui , comme nous le dirons après.

Celui-là connaîtrait mieux sans doute sa force et sa générosité qui pourrait découvrir les diflicuUcs qu'il a souffertes dans ce chemin depuis que Dieu l'eut appelé par sa conversion , et qui le pressaient toujours de tous côtés et de la part de toutes sortes de ])ersonnes , tant des démons que des pécheurs qui contrariaient ses œuvres et le maltraitaient ; que de la part de bons mêmes, Dieu permettant souvent que les Justes se fassent la guerre quoique par des motifs innocens , afin qu'ils se servent l'un à l'autre. Cette persécution est sans doute difQcile à supporter, mais la plus fâcheuse de toutes et celle où il a fait paraître le plus de générosité, est celle qu'il s'est faite à soi-même, commençant sa vie pénitente par ce vœu et cette résolution austère de faire à son corps les plus mauvais traitemens qu'il pourrait souffrir. Ce qui a rendu ses générosités parfaites, c'est qu'il n'aeu ni désiré aucune consolation dans sa conduite , voulant servir son Seigneur pour l'amour de lui-même et pour la seule considération de sa Majesté, sans courir le danger de se Ker tant soil peu de volonté ni d'affeclion à aucune créature.

( 264 ) Quelque grauds et que'q^ue fréquensquc fussent les murmures qu'il entendait faire contre lui ou qu*on lui rapporlail, les uns le faisant passer pour un fou, les autres pour un bigot ou pour un hypocondriaque, il n'apporta jamais d'excuse pour se justifier, et il prenait garde d'occuper ses pensées et d'épancher son cœur sur ces matières, et au lieu de les recevoir comme des traits de ses ennemis , il les prenait pour des faveurs, n'estimant dangereux et mortel que ceux qui le flattaient de quelque louange et de quelque estime. Aussi fuyait-il tant qu'il pouvait les occasions d'être connu, et il ne te souciait poiut des visites et des coniplimens des personnes de qualité, montrant dans ces rencontres, avec toute l'humilité et la modestie requise, qu'il ne se plaisait pas à ces diverlissemens, à cause que la plupart n'étaient pas impcrtans pour la gloire de Dieu, ni pour le salut du prochain.

On l'avertit un jour qu'un grand prélat d'une rare piété qui le connaissait et avec qui il avait eu des rapports , ayant mangé à sa table, souhaitait fort de le voir dans le Couvent ou dans l'cglise des Carmes de Sainte-Anne, où il était venu en pèlerinage pour exécuter un vœu qu'il y avait faitj mais il ne fit pas seulement un pas pour l'y aller trouver, quoiqu'il n'y eût qu'une lieue de chemin , craignant peut-être de ne retirer d'autre fruitde son voyage que de purs complimens, selon qu'il me témoigna à la première rencontre.

Il avait l'esprit si fort qu'il ne déclarait ses peines et ses afflictions à personne , ne cherchant aucunes consolations des ci éatures , se plaisant feulement dans les souffrances cl les Croix. Il ne se plaignait pas d'à-

{ â6S ) cun ui.tI «ju'il eoduiût et n'en paraissait pas plus afiligé , demeurant toujours au-dchors el au-drnans dans une iiiêiue ée;alitt' d'esprit, quoique ïicanuioins, pour l'ediheation du prochaic, il donnât quelques fois connaissance de certaines peines qu'il avait expérimentées par le passé, et même qu'il en ait dressé quelque mémoire. Lorsqu'il était malade de la fièvre, il la guérissait le plus souvent par la diète, ne négligeant pas pour cela ses exercices ordinairrs; mais ce qui a surtout signalé sa force , et rendu son courage redoutable aux démons, ainsi qu'ils l'ont confessé euxmêmes, ne l'avant janiais osé attaquer, outrager en sa propre personne , c'est la patience excessive qu'il a exercée à l'égard de tous ceux qui l'ont attaqué en mille manières, ne rendant jamais injure poi:r injure; mais toujours lel)ien jioiir le mal, suivant la i ègle que Jésus-Chiisl nous a prescrite; il s'élevait même tellement au-dessus de tous ces orages, qu'il ne se souvenait presque jamais d'aucune calomnie.

Jamais il ne quittait aucun exercice, quoiqu'il en prît un nouveau, s'il n'était incompatible au premier ; et quoiqu'il ne fit un jour que ce qu'il avait fait le précédent et devait continuer le jour suivant, c'était pourtant Lien d'une autre manière et bien plus parfaite , montant tous les jours de vertu en vertu.

Quoi({u'il ait ressenti plusieurs blessures et mauvais traitemens dans son corps, dans ses biens et dans son bonneur, son âme était cependant si bien cacbée en Dieu , ne vivant qu'en lui et pour lui, que l'amour qu'il lui portait, étant mille fois plus fort que la mort, l'a fait tellement mourir à soi-même et à son amourpropre, que depuissa conversion il n'a eu aucun ressen-

( 266 ) friment de toutes les injures qu'on lui a faîtes, quelque graïides qu'elles fussent, et c'est ce qu'il a voulu me témoigner étant près de recevoir ses derniers sacremens; caf, lui ayant demandé, selon notre coutume et selon les cérémonies que nous pratiquons pour nos Frères, s'il ne demandait pas pardon à ceux qu'il avait pu offenser, et s'il ne pardonnait pas aussi de bon cœur toutes les injures et les torts qu'on lui avait faits : «Ali, » mon Père, me répartit-il, je demande bien bum- « bleraent pardon pour moi; mais depuis ma couver- )' sion , grâces à Dieu , je n'ai jamais eu besoin de » pardonner à personne , ne croyant point avoir été » offensé. « Il en avait pourtant bien eu des sujets; mais son humilité et l'excès de sa cbarité ont couvert tous les défauts de son prochain, s'estiniant le plus méchant de tous, et l'homme le plus indigne do vivre que la terre eût jamais porté, tant il était anéanti en lui-même. Où en pourrons-nous donc trouver un semblable?

La pratique qu'il entreprit au commencement de sa conversion de mépriser tout ce qu'il avait le plus aimé, et d'aller tout au rebours de ses premières inclinations, prouve bien assurément tout ce que nous venons d'alléguer, selon qu'il a dit et fait. « Voyant donc, disait-il, que j'avais beaucoup offensé Dieu, je jugeais qu'il me fallait faire une grande pénitence, tu même que j'étais déjà bien âgé, et que peut-être tout au plus il me restait encore une vingtaine d'années à vivre ; de sorte , qu'au lieu qu'avant je ne cherchais que l'honneur et la réputation, je commençai à ne chercher que le mépris et la confusion, au lieu qu'auparavant je ne portais mes jeux que pour voir et re-

( 2G7 ) gurder les femmes et consîdcrer leur beauté, je ne les employais plus qu'à regarder la terre ou le ciel ; au lieu de tous 1rs meurtres que j'avais commis, je ne chercLais plus que les occasions de mourir pour Dieu; et au lieu que je n'avais pensé qu'aux biens de la terre , je ne pensais plus qu'aux biens du Ciel.

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