‹ Le grand pécheur converti, représenté dans les deux états de la vie de M. de Quériolet, prêtre, conseiller au parlement de RennesChapitre 49 sur 56 · CHAPITRE XLII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLII

Son humilité.

Lh.Fils de Dieu étant 1p Docteur de riiumilité qui s'est anéanti soi-même, pour ainsi dire et pour parler selon l'Apôlre, pour nous apprendre celte vertu que les Pères de l'Eglise appellent par excellence la vertu de Jésus-Cbrist, il ne faut pass'ttonnerque M. de Qi;ériolet, pendant qu'il n'a eu aucune connaissance de Jésus-Christ ni de Dieu même, se soit revêtu des qualités toutes contraires, de la vanité et de la superbe , qui sont les premiers apanages de l'homme aussi bien que du démou. Mais, ô changement de la droite du Tout-Puissant ! il ne fut pas plutôt éclairé de celte lumière, et il n'eut pas plutôt ressenti ce feu consumant , que le voilà tout liquéfié et confondu dans l'abîme de son néant. « Il n'y avait en lui que de la vayt nité et de la superbe , dit le démon , et à présent » il n'y a que des guenilles et de la gueuserie. O chan- )i gement étrange ! voilà de quoi faire crever tout » l'enfer de dépit. Otes-toi de là, je suis las d'être V dans une aumôneriej cela n'appartient qu'à Dieu » de toucher un cœur de la sorte. »

Mais comme ce maudit serpent glisse toujours son

( 268 ) venin partout, et le cache d'autant plus subtilement et sûrement sous des habits pauvres et des conditions ravalées, qu'on l'y soupçonne moins; il pensait encore le perdre sous ces belles apparences de vertu; mais Die» seul qui avait résolu de lui faire tirer ?on salut de ces esprits malins qui en procurent 1h perte aux autres qui s'en laissent conduire , voulut qu'en même temps ils lui donnassent le contre-poison à cette vanité, u Ecoute, lui dit-il un Jour, je t'avertis d'une » chose, quoique ce ne soit pas pour la bonne voy îonté que j'ai pour toi : ton humilité est grande, » mais tu sais que Dieu demande un cœur caché. »

Comme on ne peut être chaste sans un don spécial deDieu, il est aussi très-difficile d'acquérir la vraie humilité qui en est la mère, au moins la fidèle gardienne, «ans une pareille grâce, c'est une des principales qu'il demanda à Dieu au commencement de sa couversion.

« Tu lui as fait de grandes demandes , lui dit le dé- » mon; tu lui v.s demandé Tesprit de pauvreté, et in a grâce d'oublier ce que tu as été et de n'y plus penser, 2> vivantdans la connaissance de ton néant. n Et comme nous n'avons point d'ennemi plus fier et plus assidu que la supei^be, commune à tous les enfans d'Adam, quoiqu'en toutes autres choses nous soyons dissemblables d'humeurs et d'inclinations, autant que de visage , notre humble Pénitent par excellence a remporté autant de palmes sur cet ennemi irréconciliable qu'il lui a livré d'assauts. En effet, il ne pouvait plus trouver prise sur lui, étant tout anéanti en soi-même. Quand on le voyait dans les églises, c'était en la posture du pauvre Puhlicain, le cœur au Ciel et les genoux en terre.

«Viens donc puant, n lui disait le démon, le voyant

en son chctîf équipage, «afin que je n'aie point la

r peine de t'aller clierclier si loin. Que Its genoux te

«» puissent tombrr? Ah! que tu es laid ! Quand tous

V vovez un homme qui se dédaigne et qui se méprise, » 'îites hardiment (|ue le dedans est préparé pour re-

VI cevoir son INIailre. Autant de pas qu'il fera, '1 mar- » chern sur tous les diables.»

11 affectait de païaître incivil et malpropre particulièrement dans les lieux oii il n'était pas connu, afin de se taire rebuter de chacun , jusque-là qu'on lui a souvent refusé l'entrée des maisons et des hôtelleries , lorsqu'il y voulait enti er pour prendre quelques rafraîchissemens : on aimait mieux quelquefois lui lionner quelque morceau de pain à la porte par ai»mône, sans le laisser entrer plus avant, que de lui en donner au-dedans pour son argent ; ce dont on l'a vu bénir Dieu comme d'une grande faveur, et même en pleurer de joie.

Passant im jour par la ville de Rennes pendant l'un de ses longs voyages, oii il prit pour logement le Cou^ Tcnt des Carmes, le Supérieur qui y était pour lors et qui le coniiaiss^ait depuis long-temps, même avant fa conversion, s'avisa de l'éprouver par des paroles assez mortifiantes, lui disant qu'il craignait fort qu'il up fût trompe, le voyant plein de ses volontés, prompt àses humpurset trop grand parleur^ et que nonobstant saconversionapparente,il n'avait pointcorrigé ses défauts j cf dont M. de Quériolet le remercia, sans alléguer aucune excuse, et quoiqu'il eût déjà pris congé pour son départ, il resta encore la journée entière, afin de recevoir de nouveaux avis, et de trouver plus de matière de s'humilier.

La cité du diable prend ses fondemens d'en haut par la superbe pour se terminer jusqu'au fond des enfers ; celle de Dieu au contraire qui n'a point d'autre fondement que rhumilité de Jésus-Christ , selon la doctrine du grand saint Augustin, et la foi de l'Eglise , élève ses mérites jusqu'au plus haut du Ciel. C'est dans cette vue que M. de Quériolet a tellement formé tous ses pas et réglé toutes ses actions au niveau de cette pierre fondamentale et angulaire', par tontes sortes d'humiliations , de mépris , de confusions et d'anéantissemens , tant par ses propres inventions , que par celles dont Dieu se servait pour achever de le polir , que tous ses soins et ses études semblaient aboutir à cette fin principale, encore ne croyait-il pas avoir fait une démarche dans ce chemin royal , protestant lorsqu'il fut arrivé au dernier période de sa vie , qu'il n'avait fait aucune chose qui fût digne de la moindre récompense : n'appuyant toutes ses espérances que sur les abaissemens de Jésus- Christ , s'y unissant autant qu'il pouvait, et à la Communion de l'Eglise , et sur les prières des pauvres. Ce qui l'anima et le fortifia puissamment en ce dernier sentiment , ce furent les merveilleuses réflexions que je lui entendis faire un jour de fête de la sainte Vierge sur les paroles suivantes qu'il trouva au sermon que saint Ambroise a composé des Vierges , en parlant de la reine des Vierges , et dont l'Eglise se servait dans l'office canonial. Virgo corde humilis} et non în ïncerto dwitiarum, sed m prece pauperis spem reponens.

Si la plus humble , disait-il , la plus parfaite de toutes les pures créatures , croyait avoir besom de la

( 271 ) prière du pauvre •, au sentiment de ce père, les pauvres étant comme le bras droit de Jésus-Christ; quels égaremens Pt quelles chûtes ne devons-nous point craindre, s'ils ne nous liennont par la main, et s'ils ne nous rappellent par leurs prières et par leurs cris. C'était peut-être pour cette raison , qu'on le voyait presque toujours environne de cette pauvre et pieuse populace , qui lui servait de courtisans sur la terre, et devait être après dans le Ciel un des plus beaux fleurons de sa couronne.

Quoiqu'il eût un zèle extrême pour le salut des âmes, il avait avec ce'a une si grande humilité qu'il eût plutôt choisi la mort que d'accepter aucune charge et dignité ecclésiastiques, selon qu'il me l'a témoigné. En effet, il j en a si peu qui s'y sauvent, que, selon le grand S. Chrisostôme, à peine en trouvera-t- on un seul; ainsi il ne faut pas tant s'étonner quil soit entré dans ce sentiment, puisqu'il y en a tant d'autres qui en sont très-cloignés et qui recherchent ces dignités de toutes manières.

Il ne perdait jauiais de vue ses péchés passés, et de l'abîme des abominations dont Dieu l'avait retiré, ce qui lui couvrait le visage d'une sainte confusion : et se considérant encore sur le bord des plus grands précipices, il était plus mort que vif : mais ce qui le faisait trembler d'une aussi humbie que yéritable crainte, c'est qu'il se voyait plus dépendant de la grâce et de la miséricorde divines pour opérer la moindre bonne oeuvre , que les rayons du soleil ne le sont de la lumière , laquelle demeurant renfermée dans les trésors de sa sagesse éternelle, qui la distribue par mesure à qui bon lui semble; il disait à toute

( 272 ) heure et à tout moment , avec le Prophète royal : c'est maintenant que je veux commencer tout île bon à servir Dieu et à faire pénitence, rt en mêmetemp'S il invoquait la grâce de son Dieu, dont ii se reconnaissait toujours de'pendant.

L'humilité est la leçon qu'il a le plus étudiée à l'école pt à l'exemple de Jésus-Christ, la sagesse incarnée et incréée de laquelle iî a voulu lui-même être le maître , et que nous fussions ses disciples ; apprenant donc que c'est aux humbles et aux plus petits qu'il révèle les secrets de ses mystères, que c'est avec eux qu'il prend ses plus amoureux et plus agréables entretiens , que ce sont eux enfin qu'il veut élever jusqu'au plus haut de son royaume : il ne s'est pas humilié seulement autant qu'il a pu ; mais encore il ne pouvait comprendre l'aveuglement de ceux qui ne cherchent en ce monde qu'à s'élever au-dessus des autres , par toutes les inventions imaginables. Pour ce qui est de lui , il cherchait et prenait toujours les dernières places : et dans toutes les communautés où il se trouvait , il s'arrêtait le plus qu'il pouvait avec les derniers, et les plus simples pour s'entretenir avec eux. Quand on le voulait mettre à un autre rang, il lui semblait qu'on le faisait sortir de son élément , et il ne le pouvait faire sans quelque inquiétude, disant en lui-même que son royaume n'était pas de ce monde, et qu'il n'a'^pirait qu'à celui qui ne prendra jamais de fin.

Lu vertu ne s'acquérant qu'à vive force, et particulièrement celle de rbumilité, qui a plus d'ennemis qu'aucune autre et qui a à combattre Torgeuil , si naturel à tous les enfans des hommes, M. de Quériolet

( 273 ) n'a pu parvenir Jusqu'au drgré de celte vertu d'humilitë, qu'apn's avoir soutenu plusieurs assauts, et il a ressenti quelque inquiétude, et quelque petite indignation au commeiiceinent de sa conversion en entendant les murmures, les jugemens téméraires etle peu dVstime que chacun faisait desa vie et de toutes SCS actions , lors même (|u'il s'efforçait de mieux faire pour plaire à Dieu ; \fs uns l'estimant fou et extravagant, les autres disant que ses grandes aumônes , les mépris et l»*s fuites du monde, venaient plus de vanité et dVnvie de se faire admirer, que de vertu , et d'une sage conduite ; quoique, comme nous l'avons déjà dit , il ne se mît guère en poine à se mettre au-dessus detoutes ces critiques, au-dessus desquelles la nature se met difficilement, franchissant aussitôt tous ces obstacles , animé de la grâce et de l'exemple de Jésus-Christ , et abandonnant son estime et sa réputation , jusque-là qu il désirait plutôt d'être censuré et méprisé , que d'être loué ; et de passer pour l'opprobre des hommes , et le rebut d'un chacun , que de s'acquérir aucun honneur; enfin il est parvenu à cet état presque dès le premier moment de sa conversion , que ni les louanges ni le blâme ne passaient pas son manteau, disant qu'il eût été bien délicat de se fâcher des uns, el bien vain de se flatter des autres. Une des vérités qu'il s'était le plus imprimée dans l'esprit , était que pour arriver pli,itôt au Ciel , il fallait désirer le mépris , la confusion , la pauvreté , fuir et mépriser à l'extérieur tout le monde , particulièrement ceux qui y sont le plus élevés en honneurs et en dignités, aussi l'a-t-il fidèlement et continuellement pratiqué. Il disait que Ips grands ne pourraient jamais

Je mépriser autant qu'il le souliaitait, que pour lui il i les méprisait bien davantage , qu'au lieu d'envier leur j haute fortune, il en avait compassion, à cause de i l'abus et du mauvais usage que la plupart d'eux en font aux dépens de leur paix , de leur salut , et des intérêts de la gloire de Dieu.

Il recherchait les choses les plus simples dans le boire et dans le manger , dans son vêtement j et dans ses entretiens. Il voulut constamment passer 'pour un homme tout-à-fait grossier et incivil : en effet, plusieurs personnes de condition le prenaient pour tel , et quelque envie qu'elles eussent de l'entretenir, elles n'ont remporté autre fruit de leurs complimens, que des paroles rebutantes, lorsqu'il pouvait remarquer que la curiosité plus que la piété, les rendait si empressées.

Depuis sa conversion, il n'a jamais \oulu prendre séance ordinaire dans le parlement de Rennes, quoique Messieurs les présidens l'en aient souvent prié, pour mieux imiter l'humilité de Jésus-Christ, qui s'enfuyait sur les montagnes et dans les déserts, lorsqu'il voyait le peuple disposé à le faire roi , disant que son royaume n'était pas de ce monde : et lorsqu'il est allé par nécessité dans leur audience, ce n'a pas été eu qualité de juge, mais de procureur et d'avocat des pauvres , et pour défendre le patrimoine de Jésus-Christ.

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