CHAPITRE XLin
Sa persévérance.
Je pourrais dire qu'une des preuves les plus seu-
( 278 ) sibies que M. de Que'riolet a persévéré inviolablement dans l'état de la justice et de la sainteté de vie où Dieu l'avait appelé par une grâce aussi miraculeuse , qu'il était auparavant abîmé dans le crime, c'est son humilité qui paraissait aux yeux de tout le monde. Humilité , qui Ta^ ant tenu stable et immobile dans son néant, l'a aussi rendu un sujet continuel de grâces et de bénédictions de Dieu. Mais notre humble pénitent, sachant bien c|ue la grâce de persévérance n'est due à aucun homiue, non plus que la première grâce, il faisait souvent mille vœux et mille prières à la sainte Vierge mère de Dieu , notre souveraine médiatrice , pour obtenir par ses boutés la grâce de bien mourir, la grâce du moment précieux dont dépend notre éternité.
Il n'a jamais envié ni souhaité ces états et ces conduites extraordinaires d'extases, de ravissemens, de goûts, de visions, dont plusieurs font tant d'estime, et auxquelles ils aspirent comme à des choses bien sublimes, qui souvent ne leur servent que de précipices pour tomber jusqu'au fond de l'enfer, par des réflexions, des complaisances, et des appropriations diaboliques qu'ils font sur eux-mêmes, dérobant ainsi la gloire qui n'est qu'à Dieu seul.
Il ne s'est pas emporté non plus comme certains zélés indiscrets et trop ardens, qui veulent d'abord dévorer toutes les diificultés, qui condamnent ceux qui ne vont pas leur ti'ain , et qui au bout de quelque temps deviennent tous lâches et sans cœur, semblables à ces turrens d'un jour, dont le cours enflé cause plus de perte qu'il n'apporte de profit, et qui ne sont pas comparables au moindre filet d'eau courante d'une
( 276 ) source qui ue tarit jamais par aucune ardeur du soleil. En effet, Dieu n'eut pas plutôt fait cesser les vents impétueux de ses uas^ions, et fait souffler le doux zépliir de son saint amour dans le jardin de son âme , ou pour mieux dire frappe son cœur endurci comme le rocher , qne les veines d'une eau vive de saintes affections commencèrent d'en rejaillir, lesquelles se sont toujours grossies par un flux continuel, €t répondues dans une grande partie de la terre > par un rare exemple qu'il a donné, de toutes sortes de rertus, sans aucune interruption, jusqu'au dernier moment de sa vie.
La miséricorde spirituelle et corporelle qu'il a exercée envers les pauvres jusqu'à l'extrémité, est une preuve de sa persévérance aussi convaincante qu'elle est sensible , et comme c'était le premier exercice où Dieu l'avait appelé quand il s'est converti , comme tout le monde l'a vu, de naê-me çà a été le dernier dans lequel il a passé ses derniers jours; et s'il eût eu quelques regrets de quitter cette vie, c'eût été sans doute parce qu'il en laissait plusieurs pauvres privés des assistances qu'il aurait pu leur rendre , ce qui était sa sollicitude après celle de son salut.
Mais ce qui relève merveilleusement sa fidélité en la persévérance , c'est qu'il a toujours marché à travers les épines de mille difiicultés, non pas comme . un enfant tendre et délicat, mais comme un homme fort et robuste : il allait au-devant sans les attendre. S'il fallait assister les malades, il allait toujours aux plus abandonnés, et à ceux dont tous les autres ue voulaient pas approcher. Quand il fallait être eu quelque lieu, il prenait toujours la plus incommode et la
( 277 ) dernière place , croyant qu'elle lui tUait due plus qu'à tout autre.
Il avait tellciaent réglé tout son temps pour ses exercices, tant intérieurs qu'extérieurs, que tous ses inomens étaient comptés, en prenant très-peu pour son repos. Il a prrsévéré ainsi vingt-ciuq ans sans relâche; quoique ceux qui en ont connu l'austérilé, les aient jugés plus admirables qu'imitables. Je suis témoin de plusieurs de ses seutimens, les ayant entendus de sa propre bouche, comme autant de sentences capables d'animer les cœurs les plus laoguis^ans; n)ai8 ceux qu'il me dit le jour de l'Exahalion de la Sainte- Croix, pendant un petit voyage qaie n«ous finies ensemble, qui fut trois semaines avant sa mort, me semblèrent tout-à-fait divins, ui'entretenant des marques d'un vrai et lidèle serviteur de Dieu , il me dit ({ue pour lui il en mettait la première et la principale dans la persévorance en i'amour de la Croix , puisque J^sus-Christ mèiue y avait posé le plus haut point de la gloire eu s'aneantissant et en en mouiant pour les homm»'s , afin de leur servir d'exemple.
Jamais aucun travail, aucune douleur ni mu.'adie ne l'a pu détourner de ses occupations avec Dieu, et lorsqu'il ne se pouvait entretenir de prières vocales ou autre exercice sensible, c'était alors que les foi ces de son esprit semblaient toutes se ramasser pour monter plus vite à leur première source, ainsi que Jésus- Christ nous eu a donné l'exemple dans son agonie , pendant laquelle il a prié plus long-temps et avec plus de ferveur. Voyant notre Pénitent approcher de son agonie, je lui parlai de celle de Jésus-Christ, et lui ayant dit que son Père éternel lui présentant le calice
( 278 ) de sa passion et do sa mort, qu'il devait Loire en peu d'heures , il en fut si vivement touché qu'il en sua sang et eau, et pria trois fois ses Disciples de ne point l'abandonner. Il me témoigna en deux mots qu'il s'abandonnait absolument entre les mains de Dieu pour passer ce torrent , qu'au reste , il se trouvait honoré de pouvoir entrer en participation des tristesses et des abandons que Jésus-Christ avait soufferts pour lui.
En effet , il parut si parfaitement résigné à 1^ volonté de Dieu , tant pour la vie que pour la mort, que dans sa dernière maladie il n'a fait que répéter cette parole de Jésus-Christ au Jardin des Olives : F/af poluntas tua , que votre volonté soit faite. Use mit dans ces résignation et abandon entre les mains de Dieu, auquel il se tenait fortement attaché, comme à l'ancre ferme et assuré de son salut. Et tofis les vœux et les prières qu'on voulait faire pour le rctablissemenl de sa santé ou pour l'adoucissement de son mal , lui étaient indifférens. lî avait confiance que tout réussirait à son plus grand honneur, en mettant ses intérêts entre les mains de son Rédempteur.
N'ayant jamais regardé derrière lui pour voir le chemin qu'il avait fait; mais regardant devant lui pour envisager toujours ce qui lui restait à faire, il n'a pu qu'avancer dans le chemin de la sainteté, en vivant chaque jour comme le dernier de sa vie, et le premier qu'il voulait consacrer à Dieu. Par ce moyen, il ne pouvait pas être surpris par la mort. Enfin, la crainte extraordinaire qu'il avait conçue, long-temps avant sa mort . de se relâcher d'un seul point du service de Dieu par quelque infidélité, et le désir continuel qu'il avait de s'unir parfaitement à Dieu qui le consumait,
( 279 ) ont achcTe d'épmer son âme et de le combler de mérites par une heureuse persévërauce.
Un des plus puis'^^ans motifs qui l'a fait marcher à grands pas dans la voie de la perfeclion, était qu'il ne croyait jamais avoir fait aucune oeuvre agrcahle à Dieu; Il 11 me semble , disait-il, que je n'ai rien fait, ou pour le moins que tout ce que j'ai fait depuis ma conversion est si peu de chose , que cela doit être compté comme rien. Car, quand je considère qu'avant ma conversion rien ne me paraissait difficile, que je passais des nuits entières pour servir mon ami ou pour satisfaire à ma passion , que je m'exposais à toutes sortes de périls pour oflcnspr Dieu , et que je sens aujourd'hui ma nature si rétive au service de Dieu, cela fait qu'il semble que je ne fuis rien pour Dieu , en comparaison de ce que je faisais pour me perdre et me damner, cela me donne lieu d'apprébender beaucoup. C'est pourquoi je n'ai jamais estimé ces ferveurs qui durent si peu , cela n'est qu'un feu de paille qui passe aussitôt. Et ce n'est pas êlre vertueux que l'être de cette façon. Mais quand on voit une personne qui, nonobstant les peines, 1rs afflictions, les tentations , les lassitudes et les bumiliations , ne voudrait pas s'être relâchée d'un point, qui avance toujours quoiqu'il arrive .* c'est par là que l'on reconnaît si un homme a de la vertu.
n Quand quelqu'un est bien frais et bien 'gaillard , que rien ne lui manque, ce n'est pas une merveille s'il continue •, mais une personne à qui il arrive tout le contraire , et , après tout , qui n'a rien pour se secourir, et qui nonobstant cela ne laisse pas d'aller, c'est là où repose ia vertu j et c'est ce que le diable
( 280 ) me déclara aussi par la bouclie d'une de ces posséde'es, me disant : « Nous en avons quantité chez nous )i qui avaient Lici commencé, et avec une grande » ferveur d'esprit, mais s'étant relâchées au bout de » quelques années, elles sont maintenant avec nous, » quoiqu'elles eussent déjà marché dans le chemin de 31 la vertu pendant des dix années entières, et qu'elles « eussent déjà un pied clans le Ciel ; et nous en attra- | n pons plusieui's de celle-là par nos persuasions, aux- ' rt quelles elles se laissent aller trop facilement. Nous )>.les laissons pour qiielrjue temps en )epos, et aloi-s i » elles s'imaginent que c'est une telle prière qu'elles I » ont fnites, ou une telle mortification qu'elles ont » pratiqué qui leur a fait accjuéiir la victoire qu'elles » croyaient déjà avoir acquise. Elles pensent déjà avoir n gagné une ville; mais elles sont bien trompées lois- » qu'elles sentent que nous recommençons de plus 1) belle à les tenter, ne prenant pas garde que nous ne » faisons cela (jue pour les 'faire tomber dans la va- » nité ou dans la complaisance; ce sont là nos i uses » les plus ordinaires, n
» Le démon n'a pas manqué de s'en servir à mon égard, mais ouvertement; car il me dit un jour par la bouche d'une de ces filles possédées : u Pourquoi » te donnes-tu tant de peine? N'y en a>^t-il point d'aun ti'es dans le Ciel qui se sont sauvés sans avoir fait ce » que tu tais? On peut se sauver sans prendre tant de » peine. Si tu continues tu te gâteras l'esprit; tu fe- » rais Lien de ne pas tant entreprendre. »
» Comm» j'entendis cela, la pensée me vint, et je dis en moi-même, ii y a ici quelque secret, et c'est ici une tentation : Non , non , je ne me relâchei'ai
( 281 5 point quand je devrais devenir fou ,- puisque c'est pour Dieu que j'ai entrepris de faire ce que je me suis proposé; je continuerai, et Dieu m'assistera, s'il lui plaît : d'ailleurs, lout mon désir est de mourir en le servant; de sorte que je ne respirai plus qu'après le» souffrances.