‹ Le grand pécheur converti, représenté dans les deux états de la vie de M. de Quériolet, prêtre, conseiller au parlement de RennesChapitre 51 sur 56 · CHAPITRE XLIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIV

Sa vie cachée.

QtrELQrEs-uNs se persuaderont aisément que J'entreprends ici le récit d'un paradoxe, voulant faire passer pour une vie cachée celle qui a servi de speetacVe à la terre et au Ciel , aux hommes et aux anges, et même aux démons qui en ont été comme les hérauts, pour la publier par tout le monde. Quoiqu'elle se soit assez manifestée d'elle-même dans les lieux où. il a pas^é dans tout le cours de ses voyages, néanmoins il est très-constant que tout ce qui a paru en lui audehors , n'est rien en comparaison de ce qu'il a tenu caché au-dedans , par une grande humilité et une fidélité à Dieu , q\ii ne veut pas que l'on découvre le* secrètes communications qui ont lieu entre lui et ses favoris.

Selon le roi Prophète, Notre Seigneur ne les communique pas également à toutes sortes de personnes, et bienheureuses sont celles qu'il daigne instruire par des invitations- si pressantes et des inspirations si claires, qu'il ne laisse aucun doute à ces âmes chênes que ce ne soit lui-même qu'elles entendent au fond du cœur.

M. de Quériolet a entrepris quantité de pratiques , animé de ce seul esprit, et deux entre auties, qu'il ii'a déclarées que sur la fin de sa vie , pour remercier Dieu des progrès qu'il j avait faits par le moyen de sa grâce.

La première fut au sujet de ce que le diable lui avait dit à Loudun , le faisant ressouvenir en détail de tous les péchés de sa vie passée : qu'encore que tout cela fût beaucoup , néanmoins il en avait encore commis Lien d'autres par les désirs de sa volonté : « Car alors, dit-il , je fis résolution de produire le plus de désirs qu'il nie serait possible de servir Dieu et de l'aimer. Je reconnus qu'en effet le diable disait vrai ; de façon que quand je commettais quelque faute , j'eusse voulu en commettre encore de plus grandes : et à l'égard de mes impudicilés , c'était pour les Vierges consacrées à Dieu, que j'avais de plus violentes passions: voilà l'état pitoyable dans lequel j'étais.

«Or voyant donc que j'avais ainsi tant offensé Dieu par les désirs de la volonté, je pensais que je devais aussi produire le plus de désirs qu'il me serait possible de servir la divine Majesté et de l'aimer, de façon qu'après cela , quand j'entendais une messe , j'eusse voulu pouvoir entendre toutes celles qui se disaient ce jour-là , dans tout le nionde, offrir à Dieu tous les sacrifices qui s'y offraient , souffrir toutes les peines des Martyrs, et ainsi du reste; de manière que je m'occupais tellement l'esprit à cette pratique, que je croyais en perdre la raison. Ensuite pensant que ce n'était qu'une tentation du diable, ou une invention de la nature pour se soulager, je dis en moi-même : aPeu m'importe, Dieu fera de moi ce qu'illui plai; a ; puisque 1

( 283 ) je l'ai tant offensé par les dcsirs, je le veux aussi servir de celte manière là. Le principal est, que je suis assuré de deux choses ; la première qu'en faisant cela, je fais une chose agréable à Dieu , et ce que des saints ont pratiqué j et en second lieu , que le même Dieu m'en récompensera , puisqu'il agréée la bonne volonté et qu'il s'en contente lorsqu'on ne peut pas en venir à l'effet.

n Le déblr de souffrir était si grand dans ma volonté, que j'eusse voulu trouver l'occasion d'endurer le martyr, et j'en ensse été ravi. Et comme j'étais un jour dans ces pensées du désir de souffrir; entrant alors dans une sacristie pour me disposer à dire la sainte messe , je vis attaché contre le mur une sentence qui me consola , parce qu'elle contenait , (jue l'on pouvait être martyr en deux leçons; savoir, par l'effet et par le désir , et depuis lors Dieu m'a fait la grâce que présentement je n'ai plus aucune peine à cet exercice, v

L'autre pratique fut d'un jeûne tout extraordinaire, ne mangeant que de trois jours l'un , et seulement du pain, n'usant point aussi d'autre boisson que de l'eau.

« J'eus bien de la peine à cela, dit-il après avoir accompli ce voeu austère ; j'avais cru que je n'en pourrais pas venir à bout; car après l'avoir fait durant deux ou trois mois, j'étais bien fatigué ; néanmoins je dis en moi-même : puisque j'ai bien passé ces deux et trois mois, j'en passerai bien six, et cette année ici j et npi^s cette première année , je dis : je passerai bien encore cette seconde; et au bout de cette seconde , je dis : puisqu'on voilà déjà deux de passées, pourquoi n'en passerai-je pas une troisième. Alors je

( 28i ) crus qu'il n'y avait rien d'împo?sibIp ave la grâce Je Dieu , et ainsi j'achevai ; mais ce ne fut pas saus me réduire à un état pitoyable. »

Un de ses premiers desseins après sa conversion , était de vivre tout-à-fait caché , pour .'es exercices corporels et spirituels, à l'exemple de saint Alexis, qu'il avait pris pour un de ses patrons. Mais comme Dieu ne lui demandait qu'un cœur caché, il redoubla toutes ses inventions, afin que les créatures n'v eussent aucune entrée; toutefois il ne put si bien cacher la flamme qui le dévorait au-dedans , qu'elle n'ait donné Jour pour découvrir quelque étincelle de sa vie secrète et cachée.

Se voyant donc porté k consacrer ses biens et sa ▼ie tout entière au service des pauvres , et obligé par justice de mener au-dehors une vie aussi exemplaire qu'il en avait mené une scandaleuse, afin que tous ceux qui verraient sa pénitence publique ettoat*"sses bonnes œuvres, en tirassent un aussi puissant motif de servir Dieu et de le glorifier, qu'ils en avaient eu de le blas])h.cmer à l'occasion de sa vie passée; il a caché en récompense tout ce qu'il a pu de ses admirables vertus , cherchant autant qu'il pouvait , les déserts, et les lieux les plus secrets et allant partout d'ordinaire , et dans ses grands voyages sans aucune compagnie , afin de n'avoir d'autre témoin de ses actions que Dieu et les Anges , et afin d'avoir plus de liberté pour s'entretetiir avec son Dieu, et de lui faire une offrande entière de lui-même.

Qui pourrait savoir combien de fois il a sonffei't la faim , la foif, le froid, le chaud , marchanl penrlant les plus grandes rigueurs de l'hiver, et durant les plus

( 283 ) grandes chaleurs île Vêlé ; le nombre de fois qu'il a couclif." dehors, les injures, les confusions elles maurais traileinens qu'il a reçus; pour moi , je ne crois pas en avoir rapporté la centième partie, dans tout ce que je viens de dire ; n'y ayant point d'autres témoin» de la plupart de toutes ses Foufifrances que Dieu et lui-même

Il avait au-dedans du cœur une oellule secrète réservée à Dieu seul , où pendant ses entretiens et ses occupations extérieures , on s'apercevait fort bien qu'il se cacbait quoiqu'il fut impossible de savoir ce qui s'y passait.

On ne saurait expliquer et pas même concevoir les entretiens qui se passaient entre Dieu et lui pendant toutes ses solitudes , où Dieu lui parlait cœur à cœur ayant cbarsé du sien toutes sortes d'amour des créatures , pour n'aimer que Jésus-Christ , se rappelant souvent cette sentence de mort à lui-même , et à toutes les créatures, qu'il entendait souvent au fond de son cœur, pour s'e\cîter davantage à vivre de la SOI te pour celui qui est mort pour nous tous.

11 était d'avenu si tendre aux inspirations de Dieu , qu'il concevait sans cesse de nouveaux desseins de se con-^acrer à lui , dont la plupart étalent inconnus aux hommes. J'en ai appris quelques-uns de lui-même, mais comme en passant : car il n'en parlait jamais qu'à l'occasion de certainei déclarations que les démons en a^aif'nt faites, dont nous avons parlé, et qu'il voulait confiruier à juste raison, en étant le seul témoin irréprochable, afin que tant d'autres vérités qu'ils ont dites en plusieurs occasio>;s , forcés par la puissance de Dieu, pus'^ent mieux serv,'r pour con-

( 28G ) vaincre l'incrctlulilé de plusieurs > comme ii avait fait de la sientie ; et comme il ne faut qu'une étincelle de feu tombée sur une amorce , ou sur du bois bien sec, pour causer un grand embrâsemont ; aussi il lui suffisait d'entendre seulement une sentence , ou un passage de l'Ecriture Sainte , pour l'enflammer de sentimens pleins d'amour, et de désir d'imiter ces grands serviteurs de Dieu.

Il se proposait chaque jour de ne rien épargner dans toutes les occasions où il s'agirait de la plus grande gloire de Dieu.

Une fois qu'il était allé trouver son directeur le Révérend Père Jésuite, pour lui rendre compte de ses maximes et de sa conduite par l'obéissance qu'il lui avait vouée , il se trouva si interdit qu'il fut longtemps sans pouvoir dire un mot de ses pratiques et de ce qui s'élait passé dans son intérieur, quelques instances que lui en fît sou Père directeur, tant Dieu lui cachait à lui-même ses propres justices et ses secrets sentiers par où il le conduisait, en voulant être le premier Maître et tenir ses grâces extraordinaires si cachées, que l'œil gauche n'aperçût pas ce que voyait le droit , non plus que la main gauche ne doit pas aussi savoir ce que donne la droite. Etant ainsi abîmé dans ces ténèbres, il ne croyait pas avec toutes ces justices pouvoir répoudre et satisfaire à la moindre interrogation que lui faisait son Directeur, sur la fidélité qu'il devait à Dieu, qui l'avait appelé à son service par tant d'effets de sa miséricorde, peut-être demeurait-il en suspend, ne sachant pas s'il devait découvrir le secret du lioi céleste et les communications secrètes dont il le privilégiait» Enfin revenant à soi >

( 287 ) etparleconseil qu'ilavait demandé au Ciel, Dieu lui fit entendre qu'il pouvait et devait sans aucune crainte déclarer les dons qu'il lui faisait, le tout à sa plus grande gloire, sans qu'il s'en dût allribucr la moindre partj il mit donc pour lors sur le papier des sentimeus si divins, qu'autres que ceux qui reçoivent de pareilles faveurs ne le sauraient comprendre. Sa conversation était toujours des choses célestes, n'ajant que Dieu et l'éternité pour objet, ainsi que je l'ai remarqué au plus fort de sou mal, disant souvent: Conçersaiio nostra in cœlis est ^ notre entretien est dans le Ciel } tout autre entrelien lui étant amer, et cette élévation continuelle de son esprit ne lui laissait pas un moment de repos, (juoiqu'il cherchât à s'en distraire pour donner quelque soulagement à son corps pendant ses maladies j car, dès-lorscju il commençait à sommeiller, ces élans d'amour venaient le réveiller, si bien qu'il pouvait dire avec l'Epouse sacrée , k que sou cœur veillait sans cesse ; » et avec l'Apôtre , n que soit qu'il fût vivant ou mourant , il ne vivait et ne mourrait que pour son Seigneur. *

Si le démon crevait de rage, voyant seulement le changement extérieur qu'il avait fait de ses habits de soie et d'écarlate en de vieux haillons et des vêtemens de la pius simple étoffe , il sentait bien d'autres maux de cœur, le voyant cacher toutes ses bonnes œuvres dans le bon plaisir de Dieu , pour qui seul il voulait vi\re, sans chercher l'approbation d'aucune créature, et s'cslimant toujours le plus inutile de tous, en quoi consiste la véritable g' oiie et leplushel ornement des épouses de Jésus- Christ.

Les sentimeus différf^ns qu'en avalent les uns et les

autres monhaîent bien qu'iis n'anivaicnt point à en jugrr sairiPOiPnt, et quelques-uns ne po'uvant s'empficber de voir quelque? étincelles brillantes qui rejaillissaient de ses exercices les plus cachés , comme autant de marques du feu divin qui le con':umait peu à peu, n'avaient point de plus ferte passion que de voir arriver la séparation de son âme d'avec son corps; espérant après sa mort d'en voir éclater le lustre et la beauté par des miracles que Dieu opérerait par son intercession. Mais Notre Seigneur les réserve pour un autre temps , que sa Providence adorable et admirable en ses Saints a déterminé pour les faire connaître à son Église.

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