TÉMOIGNAGE DE M. DE BERNIÈRE
Touchant la vertu et la vie de M. de Quériolet.
Entre les mémoires que j'ai pu trouver pour augmenter la vie de M. de Qué;iolet, on m'en a donné un entre autre que j'ai cru devoir ajouter ici, parce que c'est comme l'abrégé d'une partie de ce que nous avons dit de lui , et un portrait raccourci de sa vie et de ses pratiques, et qui, je pense ne sera pas inutile au lecteur pour son édification, et pour lui donner une idée plus grande delà vertu de notre pénitent, surtout puisque c'est tiré des écrits d'uiî des plus grands serviteurs de Dieu que nous ayons de nos jours : ce mémoire est extrait des écrits de M. de Bernière, et dont on a composé ce livre admirable, intitulé le Chrétien intérieur, si fort estimé de toutes les personnes de vertu à cause des belles instructions
( 289 ) 4u'il contient : voîci donc comme ce grand liommp a parle de M. de Quëriolel , dans les écrits qu'il a faits du temps même qu'il cfait encore en vie, suivant la connaissance qu'il avait eue de lui , dans une conterenca qu'ils avaient eue ensemble peu de temps auparavant. Je ne changerai rien à ses termes, afin d être plus fidèle et de ne rien ôler à l'autorité d'un homme de si grande réputation, parce que j'y pourrais mêler du mien. «Nous avons(dit-il en parlant des vo.es par lesquelles Dieu se plaît à conduire les âmes qud chérit) remarqué beaucoup de chosrs qui procèdent d'une âme convertie et conduite de Dieu ex fraord.nairement, qui seraient trop longues à écrire nous dirons seulement ce qui nous pourra srrvîr dans lasuitedesyoiesde Dieu, où il faut que toutes les âmes, quoique inégales en grâces, marchent avec courage fidélité et persévérance, chez lesquelles on trouve des rapports presque semblables.
uPremièrement, Dieu faii passer l'àme par des lumières et des sensibilités qui semblent anéantir les passions donnent de la facilité aux exercices des vertus et a 1 oraison. M. de Quériolet fut trois ans au commencement de sa conversion, dans cet état' de lumière, de douceur et d'a.soupissement de ses passions, avec tant de facilité que rien ne lui coûtni^u service de Dieu.
2. « Emuite de cet état, un autre suit d'ordinaire savoT de tentations violente,, de difficultés dans' les exercce, de piété, de confusion,, dans resprit, de •"Cheves, do langueur daa, l^s exercices, et autre, peme, .nter.enres et extérieures , et surtout d'un^ croyance qu'on n'ayance pom. dans I. vertu, la nais
( 290 ) ture devenant plus sensible, plus l'on va en arant : ici l'âme a besoin d'une grande patience , aimant les Croix que Dieu lui envoie pour éprouver sa fidélité et la purifier de plus en plus. M. de Qucriolet nous a assuré que la perfection de l'amour consiste à demeurer fidèle en ces fâcheux états dans lesquels on souffre avec Jésus-Christ souffrant , et qui sont le propre de cette vie mortelle, destinée aux combats et aux souffrances.
tt Les dispositions d'union douce et paisible de calme et de tranquillité intérieure semblent n'être pas de si grandes faveurs que sont ces peines 5 il les faut recevoir quand Dieu 1rs donne, mais il faut aussi reconnaître que l'amour règne purement dans un intérieur plein d'angoisses et de ténèbres; de sorte qu'il ne sait bien souvent où il en est, n'y ayant que la pure foi et l'abandon à Dieu qui soient son appui : c'est ce que dit très-bien Notre Seigneur, que Dieu ne se présente jamais pour secourir extraordinairement une âme que lorsqu'elle a abandonné toutes les créatures, parce que, dit-il, il esttrès-difïicile de demeurer fidèle dans cet état abandonné de l'àme. Pour en venir là, il faut beaucoup souffrir, y tendre, et Dieu ensuite perfectionne l'âme.
«Il dit aussi que la voiela plus courte pour trouver Dieu , c'est la Croix, Il nous déclare différens passages où il avait été, se trouvant un jour très-liarassé du chemin , presque mort de faim , et même avec des tentations de se relâcher si violentes et des impressions si vives du mal, qu'il n'en pouvait plus , et il s'étonnait qu'une personne en cet état pût subsister en Dieu avec de si rudes attaques.
( 291 ) Sa vocation était d'assister les pauvrfs, auquel exercice il a toujours ru et a encore une exti(''iiie lépugnance avec une horreur naturelle des puan[(;urs et des saletés c[ul s'y rencontrent; il ressent si fort 1rs 'aiportunitcs des pauvres, qu'il se trouve quelquefois si abattu et si dégoûte qu'il n'eu peut plus, lui survenant de temps en temps de grandes appréhensions des travaux qu'il faut soutenir pour continuer cet exercice ; et quoiqu'il continue sa vie pauvre et ahjecte, il ne s'v accoutume pourtant point, se voyant toujours plus sensihle aux mépris et k la pauvreté.
«Allant un jour chez M. le Cliancelicr avec M. Le Gaufre, il reçut de très-grandes confusions en luimême de n'être pas entré , et il dit que pour mépriser les prospérités, il le trouve facile ; mais que pour être fidèle dans l'adversité , il souffre épouvantablement, et que cependant c'est la coudi.ile de Dieu sur les âmes, comme il nous dit de sainte Brigitte , à laquelle Dieu communiquait de grandes choses , quoiqu'il semblât néanmoins se jouer d'elle par mille travaux et mille épreuves , où il fallait qu'elle eût une fidélité d^umour admirable. Dans ses voyages il se rappelle les Saints qui ont été exercés de la même ma- I iiière , et cela lui aide beaucoup à deaieurer fidèle. ! ic Enfin, !a nature est quelquefois si abattue d'être appliquée à Dieu et dans le silence durant le chemin, I qu'il en était accablé. II ne se mettait point en peine ! des plaisirs et des sensibilités de la nature, et disait j qu'il s'était trouvé quelquefois dans des occasions d'afi fronts , où elle entrait dans des violences exlraordi- ' naires ; et quelqu'un lui ayant dit que saint Paul n'était pas moins admirable, tout terrasse et abattu par les
( 29-2 ) tentations les plus fâcheuses, que clans son ravissement au troisième Ciel , M. de Quériolet répondit qu'il n'y a rien tîe si doax à la nature que l'empire , et qu'il n'y a point de breuvage si amer qu'elle n'avalât aisément quand il y entre an peu d'applaudissement et d'approbation; mais quand il n'y en a point du tout, ô! qu'il est difficile à boire. Il disait souvent : Si compatimurcum Chrïsto et conglorificahimur. «Si nous souffrons avec Jésus-Christ, nous serons glorifiés avec lui.» Il aimait le silence et la solitude aux dépens de toutes ses aniitie's humaines et de ses parens mêmes; ses amis étaient les pauvres et ceux qui servent Dieu; il fuyait ceux qui n'ont que l'esprit de la chair et du monde. Sa vocation était de faire de grands pèlerinages , dans lesquels il gardait un jeûne perpétuel, avec la solitude et le silence continuel, se privai;^t de la compagnie de ceux, qui voyageaient comme lui , et il disait que c'était sa plus grande mortification que d'être privé de la société des hommes. Il renonça même à voir les Religieux de sou pays avec lesquels il ne con- j versait que rarement, quoiqu'il allât dans leur église pour prier Dieu, mais il se privait de leur compagnie et de la consolation spirituelle qu'il en recevait pour jouir uniquement de Dieu.
« Sa nature se trouva un jour si abattue qu'il pensa mourir sur la place, et rencontrant en cet état quelques pauvres matelots, il se soulagea un peu en parlant avec eux; quoiqu'il éviiât tous les hommes, il exceptait les pauvres qui ne le détournaient point de Dieu.
« Le diable forcé par les exorcismps, lui dit un jour qu'il n'y a rlrn qui lui soit si oppose que la pauvreté ; M. de Ouériolet disait aussi, que c'est le pas le plus
( 293 ) diiTicile delà vie spiriluelle que d'être pauvre, parce qu'un homme pauvre est méprise, néglige, fui, et qu'il se trouve encore en cet état des gens bien spirituels qui ne le connaissent point. Il disait de plus, que ses Croix s'augmentaient plus il allait en avant, et que le désir de prier Dieu s'accroissait aussi à proportion ; que plus il avait J." respect pour Dieu, plus il se tenait éloigné du Saint-Sacrcuient dans les églises j qu'il avait eu de grandes lumières, l'espace de trois ans , sur l'amour de Dieu, sur l'enfer et sur le Paradis j mais qu'à présent tout cela s'était éclipsé , et qu'il ne faut pas néanmoins s'étonner lorsque tout cela s'en va, mais qu'il faut toujours demeurer fidèle, parce qu'il n'y a partout que Croix , que souffrances , mépris et tentations. »