‹ Le grand pécheur converti, représenté dans les deux états de la vie de M. de Quériolet, prêtre, conseiller au parlement de RennesChapitre 53 sur 56 · CHAPITRE XLV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLV

Sa dernière maladie.

Il tomba malade la nuit du 21 axi 22 septem.bre de l'année 1660} il fut attaqué d'une esquinancie ou mal de gorge, et voulant se lever pour aller à sa cbère maison , qui était le Couvent de Sainte-Anne , pour dire la Messe, parce que c'était un mercredi, jour auquel il y allait toutes les semaines, il fut obligé de se recoucher. Le jeudi et le vendredi suivant, il fit de pareils efforts, mais ce fut vainement.

Enfin, le samedi qui était son jour d'extraord-inaire pour son voyage de Sainte-Anne , Dieu lui rendit assez de force pour se lever et pour y aller à pied, sans autre compagnie et sans autre appui que soa bon

Angej mais il n'arriva pas au terme sans faire plusieurs stations sur le chemin, dont la dernière fut à une Chapelle de Sainte-Brigitte, située à un demi-quart de lieue du Couvent des Carmes de Sainte-Anne, à laquelle il avait une grande dévotion, et où j'avais e'ié trois semaines avant sa mort avec lui; là il se recommanda particulièrement à celte grande sainte. Aussi, comme nous dirons ci-après , il alla jouir dans le Ciel de la gloire éternelle qu'elle y possède, en décédant le jour ou l'Eglise en sclennise la fête, qui est le 8*^ d'octobre.

Etant arrivé au Couvent de Sainte-Anne, il y entra par la porte ordinaire , c'est-à-dire par l'église , où il demeura pendant une ou une deux messes , comme s'il était eu pleine santé, si ce n'est qu'il fut obligé de se tenir assis pour quelque temps. Il s'en alla ensuite droit au Réfectoire, plutôt pour y prendre quelque rafraîchissement, avant peine à avaler, que pour y manger, tant il se plaisait aux lieux plus réguliers, dans la persuasion où il était que Dieu y préside plus qu'en aucun autre endroit.

Mais, sentant que les forces lui manquaient, il se retira dans sa chambre ordinaire, près de l'infirmerie du Couvent, pour y prendre quelque repos et quelque soulagement. Son premier mal, qui ne paraissait pas dangereux, fut guéri en deux ou trois jours , de sorte que nous le croyions hors de danger, mais la nuit suivante la fluxion venant à tomber sur les poumons, il ne la passa pas sans de grandes souffrances. Ce qui le tourmentait le plus, c'était la crainte d'être suffoqué avant que d'avoir reçu les derniers sacremens i de l'Eglise.

( 29S ) Il m'envoya donc chercher de grand matin pour cet efïct; mais , après l'avoir confessé, je me contentai de lui donner la Communion pour satisfaire simplement à sa dcvolion, n'clant p;.s encore temps de lui administrer les derniers sacremens avec toutes les cërcmonies.

^ Aussitôt on envoya chercher des médecins, et deux s'elant trouves ensemble, ils s'accordèrent pour lui faire une ordonnance qu'ils croyaient bonne pour son mal 5 il la pratiqua ponctucllrment par pure obéissance , les huit premiers jours de sa maladie. Mais senlaût enfin que tous les remèdes humains ne servaient qu'à irriter encore plus le mal, il aima mieux abandonner son corps et son âme entre les mains de Dieu, qu'il croyait pouvoir seul apporter du remède à l'un et à l'autre. D'ailleurs, l'impuissance dans laquelle il se trouva de prendre d'autre nourriture que quelques liqueurs pour se rafraîchir, et encore avec beaucoup de peine, le dispensait avec ju.l ice de toute autre ordonnance, n'ayant autre réponse ni autre excuse à donner, quand on le pressait trop de prendre quelque remède ou quelque nourriture, que son impuissance entière à le faire.

Son mal allant toujours croissant peu à peu, on Jtigea à propos de lui donner le Saint-Viatique, avec les cérémonies que nous faisons pour nos frères. Dieu lui fît connaître que son âme était proche de quitter la terre pour s'envoler au Ciel.

La joie qu'il en conçut et qu'il en témoigna , fut si grande que les heures lui étaient des jours et des semâmes : uAh! que mon séjour est long dans cette vallée de misère ! disait-il j quand irai-je'et apparai-

( 296 ) trai-je deyant la face de mon Dieu? n Se ressouvenant qu'un des B.eligieux, mort depuis peu dans le Couvert de Sainte-Anne , dont je lui avais parle, n'avait été malade que quatre ou cinq jours , il me dit , comme par une douce plainte , « et moi je n'achère point!» Ce qu'on ne peut interpréter justement que du grand désir qu'il avait de s'unir à Dieu, et non pas d'impatience, ayant été un des plus humbles et des plus patiens de son siècle, ainsi que nous avons dit."

M'ayant prié de lui faire donner le sacrement de l'Extrême-Ouction , lorsque je jugerais à propos , et plus tôt que plus tard, et voyant qu'il le souhaitait avec une grande ardeur, on n'attendit pas la dernière extrémité pour l'en munir. Toutes les dispositions qu'il y apporta ne furent autres que les actes ordinaires, tant intérieurs qu'extérieurs, de confusion de luimême , de douleur d'avoir offensé Dieu et de l'avoir servi si lâchement, d'abandon à ses jugemens, et enfin des désirs extrêmes de se voir uni si étroitement à lui, qu'il ne pût jamais s'en séparer.

Ah ! que la terre lui semblait sale et pleine d'horreur, lorsqu'il envisageait fixement et de si près le Ciel , et que son âme se réjouissait de ne tenir plus à son corps que comme par un fil.

Quand ou lui parlait auparavant de vivre longtemps, et qu'on lui disait que sa maladie ne paraissait pas mortelle, c'était la plus triste nouvelle qu'on lui pût annoncer. « Il est temps de mourir et de mettre fin au péché, rcpartait-il , il vaut mieux mourir que de vivre plus long-temps 5 quand je ne devrais commettre qu'un seul péché véniel. »

L'oraison publique qu'il fit lorsqu'on lui eut apporté

{ 297 ) les Saintes Huiles, servit d'un véritable te'moignage (les seiitiinens de son cœur. Il pria Notre Seigneur de lui faire la grâce que ce dernier Sacrement qu'il n'avait jamais reçu, eût en lui son premier et son dernier effet tout ensemble, sans qu'il fût besoin d'y retourner; ce sont ses propres termes. Il tira de nouyeiles forces de ses faiblesses pour se mieux disposer h le recevoir, prenant quelques remèdes extérieurs et se lavant la bouche pour une plus grande netteté Je corps ; ce qu'il n'avait jamais fait auparavant, comme il le dit lui-même.

Il le reçut le mardi au soir, K d'octobre, et demeura encore après trois nuits et deux jours en vie, jusqu'au vendredis suivant, 8 du mois qu'il expira entre sept et huit heures du matin.

Il ne fit aucun testament n'ayant plus rien à donner, ou, s'il lui restait encore quelque cbose, il a mieux aimé abandonner le reste à ses créanciers, afin qu'ils fussent abondamment satisfaits , et quoiqu'il eût dit souvent qu'il ne mourrait pas content s'il lui restait seulement cinq sous en propriété, et qu'il n'eût fait tous ses efforts pour exécuter cette généreuse résoliition, ainsi que m'a dit depuis sa mort un de ses plus grands confidens. Néanmoins, Dieu qui accepte souvent nus intentions seules pour l'exécution même, ne le permit pas par une secrète providence. Il lui rpsta quelques meubles; mais il n'en disposa que pour satisfaire ses serviteurs, tant par justice que par charité, ayant mis à part ce qu'il voulait leur donner, et dont ils ont été pleinement contens. Dans sa dernière maladie, il ne voulut plus penser à autre chose qu*à

( 298 ) se donnera Dieu par un parfait holocauste, pour imiter son Maître mort nu sur une Croix.

II était tellement mort à toutes les choses de la terre et à lui-même, avant de mourir de sa mort naturelle; qu'il n'avait plus de pensées que pour le Ciel; et il ne se serait pas mis en peine du lieu de sa sépulture, croyant qu'on n'eût pas manque de le mettre dans la terre bénite, et en la plus proche du lieu oii il mourrait , disant ordinairement que là où il tomberait il y demeurerait, si ce n'est que depuis 3 ans avant sa mort, pendant une griève maladie en laquelle il tomba, et qui dura sept à huit semaines, il sentit durant une nuit de si ibrts mouvemens et de si pressantes inspirations de se faire apporter dans le Couvent de Sainte- Anne, vif ou mort, dans l'unique dessein de s'y faire inhumer, qu'il fit prier de grand matin le Père Prieur de ce Couvent de !ui envoyer une charrette pour l'y faire conduire. Le Père Prieur y alla aussitôt, accompagné de doux autres Religieux, l'un Prêtre, et l'autre Frère pharmacien et chirurgien, pour lui offrir tous leurs services, tant pour le corps que pour l'âme , dont il eût pu avoir besoin. Mais ce n'était pas ce qu'il demandait, car, comme la diète était sa médecine ordinaire, et qu'il ne prenait jamais de remède que par pure obéissance; il les remercia, remellant tout à la volonté de Dieu, à îaquel'e il était entièrement résigné pour sa plus grande gloire*

Ensuite, la résolution qu'il avait eue de mourir dans le Couvent de Sainte-Anne, et d'y laisser reposer son coi'ps, ne manqua pas de nouveau d'être confirmé par des signes si sensibles, qu'il ne pouvait plus douter que jN'olre Seigneur ne l'eût ainsi ordonné. Il

( 299 ) semljle qu3 Dieu l'y ait mené parla niain, ii'élant pas nioralonient possible qu'il eût pu faire uue grande lieue à pied , sans une assistance particulière du Ciel, après tous les eflorts qu'il avait faits pour se lever sans pouvoir le faire, les trois premiers jours de sa maladie qui allait toujours en empirant.

Je ne laissai pourtant pas , après toutes ses dispositions et rcsoliilious, de l'avertir qu'il ferait bien, e* plus sûrement, de déclarer sa deruière volonté pour le lieu de sa sépulture par un écrit signé de sa main , de crainte qu'il ne s'y trouvât peut-être quelque coutiadiction qui eut pu eui pêcher Ou du moins retarder l'enlière exécution de ses désirs, ou causer quelijne autre inconvénient auquel il pouvait remédier maintenant; et comme il m'avait dit eacoie dans sa dernière maladie, et auparavant à quelques-uns de ses amis, qu'il n'avait jamais voulu qu'on fit aucune ouverture ni séparation de son corps, je lui dis qu'il serait nécessaire qu'il le témoignât par écrit. Il le trouva donc fortà propos etlesiguaensulle desa propre main, afin de ne s'opposer pointaux volontés de Dieu. L'ayant signé, son liumiliteiui fit faire des réflexions si hunù- 'iantes et concevoir des sentimens de confusions si grands, qu'il n'est pas facile de les dire; «qu'il n'j aurait pas presse à se charger de lui pour lui donner la sépulture ; que personne ne nous dirait mot, si nous voulions lui rendre cette cliarité ; qu'il n'était qu'une pauvre carcasse, qu'enfin, il nous remerciait de la charité que nous lui rendions, et que Notre Seigneur lui-même serait notre récompense. »

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