CHAPITRE XL VI
Son agonie et sa mort.
Pensant enfin que sa dernière heure s'approchait, dont apparemment Dieu lui avait appris quelque temp£ avant la nouvelle , puisqu'on effet il n'entretenait quelques mois auparavant ses domestiques et ses serviteurs que de cette séparation, lâchant de les y résigner et de leur donner les avis dont ils auraient besoin après sa mort. Se voyant, dis-je, prêt à partir de cette vie qui n'est qu'une guerre , il se mit en posture de combettre contre la inort, ou plutôt contre les ennemis de son salut ; quoique sa mort , telle que cous l'avons vue , devait plutôt passer pour un doux sommeil ou un triomphe, que pour un combat. Ses armes furent la confiance en Dieu et la résignation pleine et entière à ses volontés. Il ne devait pas la craindre, en ayant témoigné un désir si empressé depuis si long-temps-, et il ne pouvait manquer d'en remporter une glorieuse victoire, s'y étant préparé pendant toute sa vie pénitente. La vie et la mort dépendant de la volonté de Dieu , il était tellement résigné pour cela à soa bon plaisir, que l'un ou l'auti e lui était indifférent. Je lui ai ouï dire quelquefois, que nous avions beau demander à Dieu que sa volonté fût faite, ânaïs qu'elle ne se pouvait accomplir en nous pour notre salut, pondant qu'il nous trouverait pleins de la nôtre. Il avait fait lui-même celte expérience, et il n'avait puisé toutes ses forces que de ce fondement inébranlable) et c'est par là qu'il possédait son
( 30* ) âme en pai:?. II avait pris pour devise et pour réponse en tous ses accidens et en tous les dangers par où il a passé dans tout le cours de sa vie et de sa mort : k La volonté de Dieu soit faite y tout ce qu'il voudra , et comme il le voudra, n
Quoique son âme semblât toute purifiée par le feu de sa pénitence publique et exeraplare , ii ne laissa pas encore de passer par le creuset d'une agonie bien étrange, qui l'obligeait de s'écrier : u Ah ! quelle agonie ! quelle agonie ! Mon Dieu un peu de relâche, un peu de relâche. » Mais le Père Etemelle voulut ainsi rendr? plus conforme aux douleurs de son Fils unique attaché à la Croix, qui disait dans le fort de ses abandons : t» Mon Dieu' mon Dieu ! pourquoi m'avoz-vous délaissé. » Et comme Dieu éprouve souvent ses Elus , afin d'achevrV de lespurilier en ce monde et leur donner occasion do m ériter davantage, il l'attacha à une Croix iinisiblo qui lui faisait dire quelquefois : Christo confixus mm Cruci. «A h) je suis crucifié et attaché à la Ci'Oix avec Jésus-Chi ist. »
Qui pourniit dire les autres combats intérieurs qui se donnèrent, les martyrs qu'il souffrit dans tout cet intervalle et pendant sa maladie} car si dans les premières qui n'étaient que les essais de ce dernier coup, il a souffert dans son esprit des peines aussi grandes que celles dn Purgatoire , à ce qu'il m'a dit quelquefois , je pourrais dire qu'en cette dernière , il a souffert dans son corps mi^me en quelque manière les peines sensibles de l'enfer, où selon le texte sacré, l'on passe d'un froid extrême à une excessive chalpur. Car toute sa dernière maladie n'a été qu'une alternative continuelle de ces deux extrémités , que la ua-
( 302 ) tare semble ignorer; aussi les médecins étaient assez en peine de ce qu'ils devaient en jng^r.
On était obligé de lui approcber des tuiles à demi brûlantes, de le couvrir de trois ou quatre couvertures pour l'écbauffer, et un luomentaprèsi! ne pouvait pas même souffrir le drap sur lui : il fallait que toutes les fenêtres de la cîsambre fussent ouvertes ; et pendant de grands vents, dans une saison assez froide, il voulut mourir en cette posture pour être plus conforme à Jésus-Christ qui mourut tout nu sur la Croix.
Mais l'habitude qu'il avait de souffrir jointe au grand désir qu'il en avait , lui faisait oublier ses douleurs avant même qu'elles fusssent passées; ou les dissimuler, sans jamais se plaindre aux hommes. Il s'était tellement résigné entre les mains du Père éternel , pour le temps comme pour l'éternité, qu'il n'attendait et ne voulait d'autre secours que de sa part ; car lui demandant de temps en temps si ses grandes douleurs allaient toujours croissant, et s'il ne sentait point quelque peine d'esprit , ii me répondit toujours touchant a cette dernière demande, que non ; tâchant de supporter avec patience et le plus secrètement qu'il pouvait les ardeurs et les froideurs extrêmes qu'il ressentait en tout son corps. Nous entendîmes néanmoins h la dérobée des élans si amoureux vers cette infinie Lonlé , que nous en demeurions tous ravis ; ne pouvant rien souffrir qui le séparât de ce sacré colloque qui se faisait continuellement entre Dieu et lui ; il ne recevait les visites que pour un moment , et seulement des personnes dont il connaissait la grande piété et la crainte de Dieu, souhaitant que leurs visites se terminassent toujours par quelque prière que l'on fît pour lui ea sa présence.
Il avail lanl de fois éprouvé la verlu de l'eau be'nite, que les démons appelaient leur fouet ^ qu'il demanda qu'on lui en jetât à tout moment pondant sou agonie, tant il avait de couPiance m toutes les armes de l'Eglise •, sa joie et toute ta consolation était de mourir dans sa communion , un de ses dociles enfans.
Dans ces dispositions il attendit le coup de la niort , les bras en forme de croix , et les veux élevés vers le Ciel, afin de rendre par sa mort son esprit entre les mains de celui qui l'avait créé et racheté et comme s'il eût su qu'elle s'approchait , il avait les yeux fixement arrêtés et ravis pour aller au-devant d'elle ; mais il est plus croyable que cette espèce de ravissement , dans lecjuel nous le remarqviâmes pendant un temps assez notable , lui était causé par quelf[ue objet plus charmant qui lui donnait déjà le gaj;e de la félicité éternelle, que Dieu accorde souvent aux Justes dans ce moment.
Il ne demeura pas plus long-temps privé de l'usage de ses sens extérieurs , qu'il fut à ressentir ses avantaoûts du Ciel. Sortant de cet état, qui tenait moitié de la terre , moitié du Ciel , il rendit son esprit entre les mains de son Père céleste, qui ne manqua pas sans doute de lui dire t Enge, seri>e bone et fidelts , intra m fraudium Domîni tuî. « Viens, mon bien aimé, n viens mon fidi le serviteur, entre dans la parlici- » pation de la joie de ton Père et de ton Seigneur. » Il mourut comme nous avons dit , le 8 octobre IGGO, dans le Couvent des Carmes de Sainte-Anne , et il y fut enterré au bas des marches du grand autel.
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