CHAPITRE PREMIER
cheuses et difficiles. Dans sa règle de conduite, Sylia était sage et prudent, il savait agir au moment opportun; il sut même sacrifier, parce que le fruit n'était point encore mûr, tous les avantages qui semblaient s'offrir à lui lorsqu'il eut conquis Rome une première fois. Mais quand le moment de la récolte fut venu, il ne mit qu'avec plus de rapidité la main à l'œuvre pour exécuter ses vastes et patrioliques desseins, desseins qu'il avait déjà fait pressentir ou même annoncés. Exempt de toute vanité basse ou puérile , satisfaite par des moyens qu'une âme élevée dédaigne et méprise ; ne reniant jamais ses principes ni sa conscience pour assouvir des appétits ridicules ou des passions mesquines, apanage des Puniques, des nègres et des parvenus, Sylla ne marchandait jamais avec son but ni avec les moyens d'y arriver. Sylla était fier, mais fier comme un homme qui a une valeur intrinsèque réelle, et qui en a conscience; il était, de plus, fier comme un Romain, fier surtout comme un patricien. Mais il n'était ni sottement, ni vulgairement orgueilleux, ni avilie du pouvoir pour le pouvoir. Sylla n'aimait point à se repaître la vue du spectacle de ses semblables prosternés à ses pieds pour l'adorer : l'homme vraiment vertueux ne veut même pas qu'on l'admire. Sylla avait l'âme trop au-dessus du niveau de son siècle pour daigner s'occuper de la multitude, pour descendre jusqu'à ses contemporains, dont il avait appris, durant les guerres civiles, à connaître la valeur. Car c'est toujours dans ces guerres ou dans les évolutions politiques que l'homme d'État qui a exercé sérieusement le pouvoir, apprend à estimer ou à prendre en pitié les hommes qui l'entourent, et dont il a l'habitude de se servir. Or, Sylla avait acquis un souverain mépris
pour la génération dans laquelle il vivait, sans pour cela devenir tyran ni misanthrope. Sylla faisait converger tous les moyens au but qu'il se proposait; or ce but, qu'on le sache et qu'on le retienne bien, n'était point d'arriver à l'exercice du pouvoir pour toujours; ce but n'était point non plus de rendre le pouvoir héréditaire dans sa famille et de le rendre dynastique, comme un autre le fit après lui. Sylla voulait remettre la société et l'État, la première dans la voie d'où on l'avait détournée, le second dans ses voies traditionnelles, parce qu'on l'en avait fait sortir par les violences de l'opposition, de l'antagonisme et de la lutte des partis. L'État avait été secoué surtout par l'action du parti populaire, parti d'ignorance, de pauvreté et de soumission, qui permit après Sylla l'élévation d'un intrigant malhonnête mais très-habile, qui permit à cet intrigant de mettre la main sur le pouvoir, de détruire ce que des générations successives avaient péniblement édifié, d'anéantir l'ancienne constitution de Rome pour y substituer l'arbitraire et la fantaisie ridicule d'un seul, et lui imposer la servitude sans gloire, l'obéissance sans pudeur, la mort intellectuelle, l'abaissement complet de la dignité humaine. Sylla, au contraire, voulait la liberté, mais il comprenait qu'il n'y a pas dans l'Etat de liberté sans ordre. Il n'y a pas d'ordre quand tout le monde veut commander ou coin mande avec ignorance et sans expérience. Sylla voulait la liberté, cette liberté dont Rome avait joui jusqu'aux Gracques. Mais il l'entendait autrement que le vieux Marius, qui la ramenait en amont de son cours en détruisant en même temps toutes les conditions qui pouvaient lui assurer une force nouvelle. Sylla comprenait et voulait la liberté avec une hiérarchie sociale, la liberté