Cicéron, Lettres à Atticus, 1. VII, lettre
HISTOIRE DK CÉSAR.
Sidicinurn (Teano), en Campanie. De là, le proconsul se rendit sur la côlede l'Adriatique, à Larinum (Larino); vers le milieu de février il était à Luceria (Lucera); le 20 il se trouvait à Canusium (Canosa) et le 22 à Brundusium, où toutes les troupes devaient venir le rejoindre. Cinquante cohortes s'y trouvèrent rendues.
Quant à César, il s'agissait pour lui de regagner le temps perdu devant Corfinium. Il s'empressa d'entrer en Apulie; les garnisons d'Alba et d'autres places fortes prirent la fuite ou se joignirent à lui. Le 1 er de mars il était à Arpi, à lest de Luceria ; mais avant qu'il atteignît Brundusium, la plus grande moitié de l'armée de Pompée était partie le 4 pGur Pyrrhachium. Le plan de César était d'en venir aux mains avec Pompée et d'en finir avec la guerre en Italie : il désirait donc l'arrêter à Brundusium. Il y arriva avec six légions le 9 de mars, avant le retour de la flotte de Pompée, qui, avec les soldats, avait transporté les consuls L. Lentulus et C. Marcellus; ils étaient intimidés et pour le moment disposés à écouter les ouvertures que César leur avaient faites. Pompée se méfiait d'eux, c'est pour cela qu'il les avait fait embarquer avec le premier transport. Pour empêcher Pompée de communiquer avec la flotte, César fit faire à cet effet certains travaux qui lui prirent neuf jours : il ne réussit pas dans son projet. Dans la nuit du 17 mars, Pompée, accompagné d'un nombre considérable de grands et de nobles, fit voile pour les côles de Grèce.
César ne resta que peu de temps à Brundusium. On l'attendait le 22 mars à Formise, le 25 à Bénévent, le 26 à Capoue et le 27 à Sinuessa. De Formiae il avait fait savoir qu'il espérait trouver, le 1 er avril, le sénat
rassemblé en bon nombre. L'Italie, abandonnée par Pompée et son parti, tomba presque sans effusion de sang, au pouvoir de César qui, après une campagne de soixante jours, se trouve aux portes de Rome. Comme proconsul et imperator, César n'avait pas le droit de convoquer le sénat, dont les membres revenaient en assez grand nombre de la campagne à Rome. Ensuite César ne pouvait, de par la loi, n'assister à ses séances qu'en dehors de la ville. On trouva un moyen : les tribuns du peuple avaient déjà plusieurs fois, dans le temps passé, convoqué le sénat, et dans ce moment M. Antoine et Q. Cassius le convoquèrent ; c'était en même temps une satisfaction personnelle pour eux qui avaient été expulsés de rassemblée. Le retour d'une quantité de sénateurs lui était d'autant plus utile et agréable, que ce reste du sénat pouvait servir à donner une apparence de légalité à ses actes futurs. César avait trouvé Rome plus calme qu'il ne s'y était attendu, ce qui fortifia son courage et lui donna de la hardiesse. Dans le discours qu'il tint au sénat, il chercha à se justifier et à inspirer de la confiance aux sénateurs; mais ce discours était en même temps ferme, décisif, et l'assemblée pouvait clairement concevoir quel était le rôle qu'il jouerait désormais vis-à-vis d'elle. Il demandait qu'on se chargeât avec lui du soin de l'État, mais que si la crainte amenait de l'hésitation, il ne leur serait pas à charge et qu'il saurait bien administrer l'État, à lui tout seul. Ensuite il demanda qu'on envoyât des députés à Pompée, afin de terminer les dissensions à l'amiable 1 . Il assembla
1. Dion Cassius, 1. XLI, ch. xv. — Plutarque, Vie de César, ch. xxxt. — César, Guerre civile, 1. I, ch. xxxu.
aussi le peuple hors des murs; là, il se lamenta sur son sort, de ce qu'il avait été forcé de recourir aux armes; il le tranquillisa et lui promit protection et sécurité. Il fit distribuer à chaque citoyen 75 deniers (61 fr. 50 c), qui ne leur furent payés qu'à la suite de la guerre d'Afrique, en 46.
Le lecteur a déjà vu le nom de Marc-Antoine passer sous ses yeux. Nous allons lui apprendre ce que c'était que cet homme, digne suppôt de César. Si celui-ci se faisait passer pour un descendant de Vénus, Antoine, son parent, prétendait descendre d'un fils d'Hercule 1 . H était de haute stature, son corps représentait l'énergie et la force physique. 11 avait de la noblesse dans le mainlien, un front large, le nez aquilin, une forte barbe, et toute l'expression de virilité de sa personne rappelait le gladiateur, dit Cicéron 1 ; peut-être aussi était-il plus vrai qu'il descendait d'un de ces combattants, venus d'Orient comme esclaves, plutôt que d'un héros ou dieu de la Grèce. Car tout son caractère porte le cachet de l'idéalisme sémitique.
Antoine était né vers Tannée 83 : il avait dix-neuf ans de moins que César. Son père Antoi ne, surnommé Créticus ou le Crétois par ironie, parce que, envoyé en Tannée 1k comme propréteur avec une flotte pour détruire la piraterie, il fut si incapable, que la moitié de ses vaisseaux tombèrent dans la main de l'ennemi ; son père Antoine, disons-nous, avait épousé Julie, de la famille des Jules,
1. Plularque, Vit <f Antoine, ch. iy, 3C, 40. -~ Appiea, Guerre* civiles, 1. 111, ch. xvi.
2. Clcéron, II* Philippine, 25, « Antoine avec cette vfgoeur, cette large poitrine et ces formes athlétiques, etc. »
et petite-cousine de Caïus Jules César. Lorsqu'elle devint veuve d'Antoine le Crétois, elle avait épousé Cornélius Lentulus, le conjuré de Calilina, que Cicéron fit exécuter. Dans sa jeunesse, Marc-Antoine s'était lié d'amitié avec Curion, affreux débauché qui entraîna Antoine dans les lieux les plus infâmes et lui fit contracter des dettes nombreuses, jusqu'à la somme de deux cent cinquante talents ou plus d'un million trois cent mille francs. Son ami Curion avait répondu de cette somme; le père de Curion, l'ayant appris, chassa Antoine de sa maison. Il se lia ensuite avec Ctodius que nous connaissons déjà, un des démagogues les plus audacieux et les plus réprouvés du temps, dit Plutarque. Mais effrayé de la témérité de ses actions, Antoine l'abandonna pour aller étudier l'éloquence et l'art militaire en Grèce. Là, il ne profita pas de l'élégance du langage qu'il ne put s'assimiler. Son caractère était un mélange de bien et de mal ; mais ses mauvaises passions l'entraînèrent à tous les vices. Il aimait à jouir, mais de jouissances matérielles; il recherchait les conversations légères, licencieuses; il aimait la bonne chère, le vin, le jeu et les femmes. Comme son cousin César, il avait beaucoup d'ambition, et pour y arriver il n'y avait point de moyens qu'il dédaignât. Ayant toute confiance en César, il devint un instrument aveugle de son ambition et de son élévation; c'était un homme à tout oser 1 .
Antoine eut quatre femmes : Fadia, Antonia, Fulvie et Octavie. Fadia était la fille d'un affranchi, Antonia était sa cousine germaine, Fulvie était la veuve de