‹ Le grand perturbateur romain CésarChapitre 238 sur 289 · AJacchiavcl, Discours sur TUe-Live, 1. I, ch. xvi · texte numérisé non relu

AJacchiavcl, Discours sur TUe-Live, 1. I, ch. xvi

était de retour de la Gaule cisalpine : pourquoi garda-t-il le silence? Par l'attaque dissimulée dans l'éloge de Caton, il ne réparait rien. Pourquoi Cassius restait-il oisif à Brundusium? Le premier n'aperçut-il le tombeau de la République qu'au moment où il était indiqué par le diadème, ou bien le second se réjouit-il du suicide de la République, tant que ce suicide lui donnait personnellement des espérances ?

A cette époque de sa carrière, César fut frappé d'un vertige ou d'un éblouissement qui le lança dans le ridicule. Cet enivrement des honneurs et du pouvoir provenait de l'origine de la race à laquelle il appartenait. C'est à l'ethnologie qu'il faut quelquefois demander l'explication de certains faits psychologiques; car, en ne tenant aucun compte des renseignements que développe cette science pour certains phénomènes de l'histoire, on est forcé de juger sans connaissance de cause. Si l'historien et le biographe n'établissent pas la distinction qui existe entre les différentes races ou familles qui composent le genre humain, ils ne porteront qu'un jugement arbitraire et faux sur les événements et les hommes dont ils veulent apprécier le caractère. Cette remarque s'applique essentiellement à l'histoire de Rome et aux événements que les citoyens marquants de cet empire ont fait naître. Un esprit gouverné par l'imagination mystique, ignorante, n'ayant point de sciences ni arts, aimant à vivre dans les ténèbres etdanslescombinaisons aléatoires pour arriver aux richesses sans travail, faisant le trafic et les affaires sans morale ; cet esprit s'était répandu pacifiquement, sans violence grossière, par les Phéniciens le long de tout le littoral de la Méditerranée,

où il avait défloré la pureté, la naïveté, la justesse de pensée et d'action de tous les peuples qui l'habitaient. Carthage, plus près de l'Italie, de l'Espagne, des Gaules et des îles de la Méditerranée, finit par plonger tous ces pays dans l'individualisme et l'anarchie. Rome à la fin a détruit Carthage, mais subit fatalement son action. De là cette perversité punique ou arabe qu'on rencontre chez quelques Romains marquants.

Il y a un abîme entre la civilisation grecque etles idées, les principes, les tendances et les aspirations des hommes obéissants au sceptre du Capitole. Car on ne peut appeler civilisation l'état ténébreux et anarchique qui a dominé pendant près de dix siècles sous le nom de République et empire romains. Les populations primitives italiques, bonnes et droites dans le fond, comme elles le sont aujourd'hui, ont été subjuguées par des conquérants durs, au caractère sauvage et pervers, qui ont dans la suite constitué le patriciat des temps historiques. Romulus et Numa ne représentent que des époques entières auxquelles se forma la société civile de Rome. Le commerce, durant ces époques reculées, contemporaines peut-être d'un Thésée et d'un Agamemnon, était dans les mains d'une race éminemment relâchée dans ses principes moraux et qui pervertit insensiblement les peuples avec lesquels elle fut en contact. 11 y eut une époque où toute la Méditerranée fut sillonnée par les flottes marchandes des Phéniciens, et, à coté de ces flottes qui allaient porter aux nations lointaines les produits d'une industrie superflue, coururent aussi des pirates phéniciens et puniques qui furent balayés, comme on le sait, par la marine hellénique et étrusque.

Si l'on remarque un abîme entre la civilisation grecque et Tordre de choses qui régnait à Rome, il y a aussi un abîme entre le caractère des Grecs et de» Romains, surtout entre les hommes marquants des deux nations. C'est celte grande différence entre les deux peuples et leurs hommes célèbres qui donne le droit de ne pas faire descendre César d'ancêtres arians. Son physique et son moral, et surtout 6es passions, n'ont aucune similitude avec ceux d'un Cimon, d'un Aristide, d'un Periklès, d'un Alexandre. Son intelligence seule était vigoureuse, lucide, rapide à embrasser les plus vastes horizons. Sans scrupule pour les moyens, il savait utiliser avec une grande sagacité les événements du moment. Sans respect de lui-même, il était sans pudeur vis-à-vis de ses semblables. Sans circonstances atténuantes, il doit-être placé parmi les Arabes, les Puniques et les tribus qui en participent, éparpillées sur la surface du globe. César n'a jamais possédé cette grandeur, cette dignité, cette fierté non blessante des grands hommes des beaux temps de la Grèce, cette fierté, qui loin d'inspirer la colère, commande le respect et la vénération. Insouciant de l'origine et des bases de son élévation, il puisait à n'importe qu'elle source, et lorsque cette élévation fut à son apogée, ne pouvant se contenir, il s'enivra et fut saisi comme d'un délire qui eut tous les symptômes du ridicule le plus consommé. Alors aussi il abusa du pouvoir.

La démence de Dolabella, demandant qu'on fit banqueroute aux créanciers et qu'on exigeât la remise d'une partie des loyers, ce qui excita la populace à se porter aux plus grands excès; l'avidité d'Amantius,

l'ivrognerie et la bassesse d'Antoine, les constructions insolentes de Corfinius, qui démolit le palais de Pompée ne le trouvant pas assez spacieux ni assez splendide, et lant d'autres faits scandaleux qu'on recueille dans l'histoire de cette époque, accumulèrent la honte sur la tête de César. «L'indignation publique est un lourd fardeau: les imprécations fatales sont le tribut qu'en tirent les rois. Les dieux ont l'œil ouvert sur ceux qui prodiguent le sang. Il vient un jour où les noires Furies changent l'existence de l'homme heureux aux dépens de la justice; il s'anéantit, sa force disparaît : il est effacé du monde 1 . » La magnificence même de Rome dans ce temps, et qui commençait à naître, jusqu'aux édifices qui s'élevaient de toutes parts, n'étaient-ils pas les monuments de la dépravation et de la perversité? La basilique de Paul-Émile, ornée de ses colonnes de Phrygie, avait été construite avec les quinze cents talents pour lesquels il s'était vendu à César. La maison et les jardins de Balbus, le palais en marbre de Mamurra, orné de colonnes en marbre de Caryste à bandes ondulées vertes et de marbre blanc statuaire de Luna, étaient payés avec la spoliation et le sang des peuples vaincus, comme l'avaient été auparavant les jardins de Lucullus. Avec le butin fait dans la Gaule, Labienus avait bâti la ville de Cingulum, dans le Picentin. Cet immense ensemble d'iniquités devait à la longue être vengé; l'insolence des parvenus dépravés était montée à son comble. Il n'était donc point étonnant que l'honnêteté se révoltât à la fin. Les Romains s'agitaient et murmuraient

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