‹ Le grand perturbateur romain CésarChapitre 281 sur 289 · César, Guerre civile, I. 111, ch. i et · texte numérisé non relu

César, Guerre civile, I. 111, ch. i et

que par élapes, lentement, pas à pas dans l'ombre : sa • conscience le lui commandait. Si le grand dictateur Syllaa pris l'allure du lion, César dut prendre celle de la panthère. Il dût plier quelquefois devant les événements, implorer le concours d'hommes vils et réprouvés; il croyait néanmoins ou feignit croire que les dignités et les honneurs que ces hommes lui conféraient avaient une valeur réelle et morale pour l'opinion publique! L'abdication par Sylla de la dictature était le fait d'un esprit puissant qui n'aspirait point à la dictature permanente et qui ne visait point à la royauté.

Le parti républicain aurait peut-être abandonné et pardonné l'exercice légal du pouvoir souverain à César; mais ce qu'il ne put lui pardonner c'est l'oubli de toute retenue, c'est ce mépris de toutes convenances, cette passion frénétique d'honneurs extérieurs, de titres vains et de dignités usurpées; enfin toutes les extravagances dont il se rendit coupable en commun avec le sénat de sa façon. On peut s'étonner de l'intelligence, de la ligne de conduite et du résultat des actes de César; toutefois on ne pourra jamais estimer et respecter sa mémoire. Ce que le parti républicain, ce qu'en général tout homme de bien et d'honneur ne pouvaient lui pardonner, ce sont les idées démocratiques qu'il affectait, qu'il mettait constamment en avant mais qui contrastaient cependant avec sa dictature viagère, la couronne de laurier qu'il portait, avec sa toge pourpre, ses brodequins rouges à talons (des rois d'Albe), et enfin avec l'escorte militaire qu'il traînait partout à sa suite. Ne se vantait-il pas constamment aussi de descendre de Vénus et des anciens princes d'Albe la Longue, origine dont témoignait

le cachet de sa bague qu'il avait fait graver. Tous ces excès, toutes ces choses inconnus jusqu'alors à Rome, furent antipathiques et insupportables même aux hommes les plus doux et les moins irritables, au rapport dePlutarque et de beaucoup d'autres historiens grecs et latins.

Nous avons rapporté qu'à son retour d'Espagne, César méprisa entièrement les formes constitutionnelles pour lesquelles il avait montré autrefois quelque égard, quelque considération. 11 persiffla à tel point le tribun du peuple qui lui avait manqué de politesse, qu'il manifesta hautement par là combien il estimait peu le peuple et ses représentants. Pour César la démocratie fut le moyen et le despotisme le but : il fut démagogue. Si les Gracques avaient voulu, eu hommes d'honneur qu'ils étaient, changer la constitution romaine au bénéfice du peuple par son immixtion dans les affaires publiques, César les imita non dans le même dessein, mais bien dans celui de s'élever à l'exercice du pouvoir absolu en se servant des épaules du peuple. Et ce peuple, pauvre et ignorant, fut d'abord dupe et plus tard victime de la duplicité du fondateur militaire d'une dynastie qui devait compter parmi ses membres un Auguste, un Tibère, un Caligula et un Néron.

Le dernier et souverain effort de l'amour de la liberté romaine avait donc fait tomber César publiquement au sein même de son fidèle sénat. Cet amour de la liberté restait encore fortement enraciné dans les mœurs, les penchants, les traditions et les tendances de la nation : on avait à la vérité abattu le dominateur, le despote, mais on n'avait point anéanti la domination,

le despotisme. Les conjurés n'avaient pris aucune mesure pour remettre l'État dans les voies de la République. En parlant de la mort de César, Cicéron dit que cette action avait été consommée avec un courage d'hommes, mais que son plan n'était conçu que par des enfants : Acta il la res est animo viriii, comilio puer M ! . La voie du despotisme était ouverte et frayée, il pouvait y entrer et la parcourir, et il la parcourût.

L'antiquité avait déjà diversement jugé la mort de César : elle a été regardée par les uns comme un crime odieux, par les autres comme une action héroïque 1 . Le lyran était mort, disait-on, mais la tyrannie subsistait 3 . L'opinion de quelques auteurs anciens, au sujetde la mort de César, était que Rome aurait eu besoin d'un maître ; c'est entre autres le jugement d'Appien 4 ; ce fut aussi l'avis de la populace romaine. L'établissement de la monarchie était, au contraire, antipathique à la portion indépendante, pratique et noble de caractère de la population, aux citoyens romains auxquels la conservation de la liberté semblait encore possible et salutaire; c'est ce qui ressort clairement des paroles de Velléius Paterculus 5 II était évident aux veux des classes élevées qui savaient pénétrer dans le fond des choses, qui ne s'en tenaient pas aux effets mais aux causes, que César avait voulu usurper la monarchie, non par amour et par intérêt pour la chose publique, mais uniquement

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