Appieo , Ut. I , ch. iCT
CÉSAR
sans frein, les représailles habituelles. On tuait, on pillait de part et d’autre, et c’était inévitable.
Les modifications funestes, destructrices de tout ordre politique, apportées par Marins et les siens aux lois et à la constitution romaines, avaient amené l’anarchie la plus ^ complète. Sylla, maintenant maître de Rome, animé d’un sentiment d’ordre très-prononcé, n’avait point occasionné la guerre civile, dont l’odieux pèse sur l’ambition du vieux Marins. La guerre civile n’avait été pour Sylla qu’une défense sans laquelle lui et son parti eussent péri. L’impérieuse et inexorable nécessité le força donc de souiller le pavé de Rome par l’introduction d’une armée romaine dans la capitale, vierge encore d’un pareil événement. L’esprit reste interdit, le cœur se glace, l’imagination recule d’épouvante, à l’idée que des citoyens d’un meme Etat, nourris, vêtus, logés aux frais des citoyens de cet État pour combattre l’étranger, garantir contre lui la nation et le mobilier social , pré.servcrde la s[X)lialion la fortune publique et privée, soient employés à imposer à des hommes dont ils sont les fils et les frères, la volonté individuelle et arbitraire du premier venu qui aura su corrompre une armée!...
Mais un tel crime ne fut pas imputable à Sylla, et sa mémoire n’en est point ternie. On se souvient qu’en entrant dans Rome avec une armée romaine, Sylla ne fut pas ce premier venu, ne fut pas cet escamoteur de légions. On se souvient qu’il ne fit pas alors prévaloir une volonté arbitraire et isok^, mais qu’il entra dans Rome comme la consécration symbolique et vivante de l’Un -Multiple social, image de la Divinité cosmique elle-même. On se souvient qu’il n’y entra pas seulement en son nom de
CIIAIMTKË PKËMIËK.
Sylla, mais aux titres de consulaire et généralissime; qu’enfin, il n’esl pas entré à Rome comme un voleur pour y faire son affaire, mais Romain pour chasser au nom de la République, sa mère et sa souveraine, une Rome dégénérée et pour ainsi dire étrangère.
Pour n’avoir agi que dans des vues désintéressées, et dans l’intérêt de la Liberté et de la République, il n’en est pas moins vrai qu’il ne put en prévenir la chute; mais il contribua à les faire subsister toutes deux encore presque . un demi-siècle après lui. Son abdication, après qu’il eut rétabli l’ordre et la tranquillité, serait d’ailleurs une preuve irréfragable de sa loyauté, si jamais Sylla avait eu besoin d’une justification.
Les chefs du parti populaire ou du parti qui ignore l’administration des choses de ce monde, des rapports et des intérêts matériels et intellectuels, avaient essayé à plusieurs reprises d’enlever à Sylla le commandement en chef dans la guerre avec Mithridatc, commandement qui lui revenait de droit, et par la loi et par la constitution; en outre, ils avaient fait en sorte que dans les conjonctures les plus critiques, il ne lui fût point envoyé de secours; ils avaient obtenu que lui, sa famille et tous ses amis et adhérents fussent proscrits, que sa fortune fût confisquée, ses maisons rasées et ses terres vendues, qu’une partie même des siens et des membres de la noblesse qui lui étaient dévoués, fussent exilés ou massacrés. Enfin, pour comble, à son retour, ces chefs reçurent Sylla en ennemi. Il avait donc à venger bien des offenses, bien des outrages, de nombreuses spoliations particulières, et, ce qui prouvait qu’il voulait le faire, c’est qu’il commença par enlever du Capitole les trophées de Marius.
CÉSAR
Quelle qualification donner à un homme qui aurait tant souflèrt sans user de représailles quand l’occasion les lui mettait en main? D’ailleurs il n’avait point uniquement à venger des forfaits perpétrés contre sa personne, contre sa famille et contre ses amis, mais des forfaits plus grands encore, des forfaits publics qui avaient frappé la souveraineté, qui avaient culbuté l’ordre social tout entier dans l’étendue de la République, des forfaits de l’ignorance imbécile, vaniteuse, qui avaient plongé dans la misère, dans le malheur, et souvent dans le plus affreux désespoir, des . millions d’individus ! Aurait-il donc fallu laisser impunis les coupables? C’eût été lâcheté, et dans cette circonstance surtout, la lâcheté était un crime. Sylla rémunéra ses amis, punit ses ennemis et ceux de l’ordre rationnel; sans esprit dominateur, il saisit les moyens de rétablir l’action régulière des lois et se retira quand il crut sa tâche finie.
Sylla était arrivé à la toute-puissance par la victoire; il voulut lui donner une forme et un nom selon la légalité. Il s’éloigna donc de Rome. Les consuls de l’année, Marins et Carbon étant morts, Sylla fit nommer selon la coutume un inter-Roi ; le sénat nomma Valérius Flaccus *.
Il écrivit à ce dernier de dire au peuple, que lui, Sylla, pensaitqu’il était opportun , dans lescirconstances actuelles, de nommer un dictateur, dignité qui n’avait point été conférée depuis cent vingt ans. Il pensait aussi que celui qui serait élu, ne devait point administrer pendant un temps déterminé, mais aussi longtemps que l’état chancelant de Rome, de l’Italie et de tout l’empire, suite des