‹ Le grand procès de l'Union latineChapitre 13 sur 17 · HUITIÈME ARTICLE · texte numérisé non relu

HUITIÈME ARTICLE

Depuis que l'argent a été dégradé, le royaume d'Italie a frappé 235 millions de francs en écus. Les conférences du monnayage limité . Le gouvernement italien obtient tout ce qu'il demande. Le royaume d'Italie continue à gagner chaque année 4 5 millions sur la France, la Belgique et la Suisse.

A Paris, à Londres, à New- York, à Calcutta, à Shang-Haï, à Rio-Janeiro, au Caire, partout, le métal argent à neuf dixièmes de fin avait toujours valu cent francs la livre de 500 grammes, cent francs en or aussi bien que cent francs en argent.

En 1873, cet argent ne valut que 98, 97, 96 francs la livre. C'est qu'une insur-

rection contre le pouvoir légal de ce métal, fomentée par les économistes de tous les pays, venait de triompher à Berlin. L'argent baissa davantage en 1874 et 1875. Il tomba à 75 francs en 1876. Il est aujourd'hui à 85 francs. Que vaudra-t-il demain ? On ne sait. Depuis le commencement de cette crise, l'Italie a frappé pour 235 millions de francs en pièces de 5 francs. On va voir dans quelles conditions.

1873. La France met des entraves au monnayage de l'argent. Elle n'en laisse frapper qu'un tant par jour. La Belgique ne frappe plus. Concessionnaire de la fabrication des monnaies, la Banque nationale d'Italie agit en sens inverse ; elle a acheté, dans les bas cours, des grandes parties de lingots qui fourniront au monnayage 95 millions, tous destinés à la France, à la Belgique et à la Suisse, car il ne circule et il ne peut circuler en Italie

que du papier. La Banque nationale fait fabriquer 42 millions de francs.

1874. Conférence de TUnion latine pour aviser à la situation critique de l'argent.

Faut-il reprendre le monnayage automatique de l'argent ou faut-il suspendre le monnayage? On se décide pour une mesure dite tempérée, en réalité la seule qui soit mauvaise : le monnayage limité.

On alloue à chaque État un contingent maximum de monnayage pour l'année courante. L'Italie réclame, obtient et frappe un contingent de 60 millions, juste ce qu'il faut pour que la Banque nationale se défasse des lingots qui lui restent.

Par une incroyable bizarrerie, la convention de 1865 n'avait pas stipulé le cours légal réciproque d'un État à l'autre des monnaies de l'Union, elle avait seulement stipulé que les caisses publiques de chaque État recevraient les monnaies

fabriquées par les autres États. On se demande ce que les caisses publiques auraient pu faire de la monnaie non indigène, obligatoirement encaissée, si à leur tour les particuliers eussent refusé de la recevoir des caisses publiques, comme ils en avaient le droit. Toujours est-il que la Banque de France et celle de Belgique, n'étant pas caisses publiques, mettaient des restrictions à l'entrée des écus italiens, ce qui déplaisait fort au gouvernement italien, désireux qu'il était de ne rencontrer aucun obstacle pour l'écoulement au dehors des écus à l'empreinte de la croix. Bien antérieurement, en 1862, le gouvernement italien avait, lui, donné cours légal aux monnaies françaises et belges. Les délégués italiens tirent argument de ce fait et demandent que pour le moins les espèces italiennes soient admises par la Banque de France et celle de Belgique comme elles sont admises par les

caisses publiques. On pourrait objecter que le cours légal de 1862 ne fait arriver aucun écu français ou belge en Italie, tandis que la Banque de France et celle de Belgique seront bientôt inondées d'écus italiens, si on leur ouvre les portes. Mais on cède. L'inondation fut immédiate, continue, énorme.

1875 à 1878. Nouvelles conférences de l'Union. Le système du monnayage limité est maintenu. L'Italie demande toujours de gros contingents. Ce n'est pas qu'elle veuille monnayer des lingots neufs, non, elle désire seulement convertir en monnaie décimale les pièces duodécimales des anciens États. On pourrait répondre que cette transformation, n'ayant qu'un but, celui de verser en France Targent bourbonien et pontifical, n'est point urgente ; mais on obtient tout des Français quand on leur fait des compliments sur leur système décimal. Le total des con-

tingents obtenus et monnayés par ritalie, pendant ces quatre années, s'élève à 113 millions.

1879. Renonçant enfin au système du monnayage limité, l'Union avait décidé, à la conférence de novembre 1878, que la frappe de l'argent serait suspendue à partir de 1879. Par exception, l'Italie fut cependant autorisée à frapper vingt autres millions. Cette faveur se justifiait, disaiton (voir les procès-verbaux), par cette considération qu'il était convenable de laisser émettre quelques millions d'écus à l'effigie du nouveau souverain^ le roi Humbert. La dernière pièce de 5 francs aurait donc été frappée en 1879 par l'Italie? Oui, jusqu'au jour où le bimétallisme aura pris sa revanche, sur le terrain international.

Le fait que l'Italie avait réussi à obtenir de forts contingents avait eu cette fâcheuse conséquence que, pour faire de

l'équilibre, on avait proportionnellement grossi les contingents des autres États. Et c'est ainsi que de 1874 à 1879, au régime du monnayage limité, l'Union latine a fabriqué près d'un demi-milliard de francs, dont 350 millions au moyen de lingots achetés avec de l'or. Eût-on encore acheté des lingots pour fabriquer 350 autres millions, et l'Union latine se trouverait avoir pris sur le marché autant d'argent que l'Allemagne y en a apporté. Ces cinq années de monnayage limité ont singulièrement facilité les opérations allemandes.

Le montant des écus frappés en Italie avant 1873 a été de 300 millions de francs.

On suppose que près de trente pour cent de ce numéraire n'existe plus. Additionnant ce qui en subsiste avec les 235 millions fabriqués à partir de 1873, on constate une existence actuelle de 450 millions de francs (c'est le chiffre de M. Ma-

gliani), dont 150 sont en Italie et 300 sont en France , en Belgique et en Suisse.

La pièce de 5 francs n'est plus ce qu'elle était avant 1873, avant Tavénement du monométallisme bossu. Monnaie, depuis onze ans, dégradée et menteuse, aucun État n'en voudrait avoir. A preuve ritalie, qui en redoute si fort l'invasion, et qui s'ingénie à tenir à l'étranger trois cents millions en écus nationaux, qu'elle remplace à l'intérieur par autant de billets d'État en coupures de 5 et 10 francs. Grâce à cette combinaison (les billets chez soi, les écus chez les autres), le royaume d'Italie s'est dispensé d'emprunter les 300 millions qu'il fallait avoir en main pour racheter ses propres écus, depuis longtemps émigrés. A 5 7o, le service d'un emprunt de 300 millions exige 15 millions chaque année. C'est donc 15 millions que, grâce à la combinaison,

le royaume dltalie gagne chaque année au dommage des pays coassociés. Il y a bien des années que cela dure, et cela ne finira que d'ici à deux ans, car la convention monétaire va jusqu'au 31 décembre 1885, à moins qu'il ne convienne d'y mettre fin plus tôt. Que chacun s'y prépare, les jours de T Union latine sont comptés.

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