DEUXIÈME ARTICLE
Le Parlement de Rome redoute l'invasion de l'argent. Il vote la proscription des écus français et belges à partir du \" janvier 1886, proscription qui ne peut avoir lieu qu'en dénonçant la convention monétaire. Circulation de 340 millions de lires en petites coupures 'de papier, ce qui force la France, la Belgique et la Suisse à garder chez eUes 300 millions de francs en écus italiens.
Le royaume d'Italie est, au point de vue monétaire, en proie à une grande inquiétude. Il craint d'être envahi par les écus français (pièces de 5 francs en argent). Cette inquiétude s'était manifestée dès qu'il avait été question d'abolir le cours forcé du papier. Le 22 février 1881, la Chambre des députés, d'accord avec le
gouvernement, avait voté à l'unanimité un ordre du jour disant « qu'à partir du <c 1*' janvier 1886, c'est-à-dire de l'expira-
< tion de la convention monétaire de « runion latine, il ne serait plus reçu en
< Italie, pas même dans les caisses pu- « bliques, d'autres pièces d'argent que
< celles portant Tempreinte du royaume. »
Cet ordre du jour a reçu une consécration nouvelle à la séance du 11 mai 1883, lorsque, M. Minghetti et M. Luzzati ayant interpellé le gouvernement sur l'application qui en serait faite, le ministre des finances, M. Magliani, répondit qu'il était complètement d'accord avec les interpellants pour mettre à exécution, au plus tard le 1^' janvier 1886, l'ordre du jour du 22 février 1881, et interdire le cours des écus d'effigie non italienne.
Ainsi point de doute : de par la volonté du royaume d'Italie, l'Union latine prendra fin le 31 décembre 1885. Tout le
monde en sera satisfait : l'Italie qui l'aura dénoncée, et la France qui aurait peutêtre hésité à la dénoncer elle-même, bien qu'elle ait le plus grand intérêt à recouvrer sa liberté monétaire.
Mais d'ici à l'expiration de la convention, deux années doivent encore courir, et nous disons que le gouvernement italien agit contrairement à cette convention en faisant la guerre qu'il fait aux pièces de 5 francs. La Perseveranza de Milan relève notre dire, mais, au lieu d'y répondre topiquement, elle se répand en attaques contre la théorie bimétallique, qui n'a rien à faire dans la question. Personne ne conteste à l'Italie le droit de suivre et de pratiquer la théorie monométallique en faveur de l'or, mais pas avant terme, c'est-à-dire pas avant l'expiration de la convention latine, fixée au 1" janvier 1886. D'ici là, les pièces d'argent doivent, dans tous les États de
l'Union, avoir cours, ni plus ni moins que les pièces d'or.
Or que voyons-nous ? La loi du 7 avril 1881, relative à l'abolition du cours forcé du papier, maintient en circulation, à côté de la monnaie fiduciaire des banques d'émission, rien moins que 340 millions de francs en petits billets d'Etat de 5 et de 10 francs. Ces petites coupures prennent dans la circulation la place que devraient y tenir les écus d'argent de 5 francs ; elles agissent donc d'une façon très efficace, mais au mépris des conventions, contre l'introduction des écus d'argent de France en Italie.
Cette même loi du 7 avril 1881 a prescrit à l'article 18 que le gouvernement veillerait à ce que les banques d'émission ne se dessaisissent jamais du métal or figurant dans leurs réserves métalliques.
Et le gouvernement y a veillé en enjoignant, par voie de décret, aux banques
d'émission, d'avoir à composer leurs réserves métalliques légales de deux tiers au moins en or contre un seul tiers au plus de monnaie d'argent. Ce décret met illégitimement obstacle à la libre circu-.
lation des écus blancs, il force les banques d'émission à ne recevoir que sous restriction les pièces d'argent que le public peut leur apporter, soit comme versement en compte courant, soit pour prendre des billets de banque en échange, soit pour faire des paiements quelconques. Ce décret, répétons-le, va directement à rencontre des pactes intervenus entre les États de l'Union latine, pactes qui imposaient aux caisses publiques et aux banques de recevoir indistinctement toute quantité de monnaie d'argent aussi bien que toute quantité de monnaie d'or, ainsi que nous l'avons bien démontré.
L'invasion des écus ! Mais qui donc en
a soufTert, qui donc en souffre encore?
Est-ce ritalie? Non, c'est la France.
Quand l'Italie, en 1866, se mit au régime du cours forcé du papier, elle n'avait frappé que 190 millions de francs en pièces de 5 lires. Sous le régime du cours forcé, elle en frappa 360 millions. On n'a pas oublié avec quelle insistance les délégués italiens demandèrent, dans les conférences monétaires tenues à Paris de 1874 à 1878, que le contingent annuel de monnayage d'argent alloué à l'Italie fût toujours le plus élevé possible. La France n'a jamais résisté à ces demandes, bien que le numéraire ainsi frappé chaque année quittât immédiatement l'Italie et fût dirigé sur Paris.
Le monnayage de l'argent par contingents annuels fut enfin abandonné en 1878 par rUnion latine, mais avec une exception en faveur de l'Italie, laquelle fut encore autorisée à frapper, en 1879, pour
vingt millions de francs en pièces de cinq lires. Ces 20 millions de 1879, poussés par le cours forcé du papier, passèrent la frontière comme l'avaient passée les millions antérieurs, et vinrent, eux aussi, s'engouffrer dans les caves de la Banque de France.
L'emprunt de 644 millions, récemment réalisé par l'Italie à l'étranger, pour la plus grande portion en or, n'a fait retourner en Italie qu'une faible quantité d'écus d'argent, et la situation de l'Italie par rapport au métal blanc au sein de l'Union latine est actuellement celle-ci :
Le total des pièces de 5 francs frappées en Italie s'élève à la somme de 550 millions de francs. On estime que cette somme, diminuée par les refontes et les pertes, est aujourd'hui réduite à 450 millions. C'est là le chiffre donné par M. Magliani à la Chambre des Députés (séance du 29 janvier 1883). Eh bien, où sont
aujourd'hui ces 450 millions ? Il s'en trouve en Italie le tiers : 150 millions, y compris une certaine quantité de pièces françaises ; les deux autres tiers : 300 millions, sont dans les autres États de l'Union latine, mais presque tous en France. Et les économistes de la Chambre italienne parlent de l'invasion dans le royaume des écus français !
En proscrivant par des mesures plus ou moins directes le numéraire d'argent, le royaume d'Italie ne proscrit pas seulement les écus français, il proscrit du même coup les écus italiens, et les impose à la France. Est-ce juste?
Que le royaume d'Italie se résolve au plus vite à rappeler de l'exil ses propres écus, qu'il les rembourse soit avec l'or recueilli au moyen du dernier emprunt, soit avec les ressources à provenir d'un second emprunt, et tout sera en règle.
Les écus français n'auront alors plus
droit d'entrer en Italie, et les écus italiens n'auront plus droit de rester en France.
Il faut choisir : ou exécution intégrale de la convention monétaire, ou abrogation anticipée de cette convention.