‹ Le grand procès de l'Union latineChapitre 9 sur 17 · TROISIÈME ARTICLE · texte numérisé non relu

TROISIÈME ARTICLE

Le 5 '/, italien sous l'empire de la Bourse de Paris. Dans l'intérêt de l'Italie, l'emprunt des 644 millions aurait dû être émis à Paris. On préfère l'émettre à Londres à des conditions inférieures.

Ce n'est pas à Rome, ni à Londres, ni à Berlin que se fait la hausse ou la baisse de V Italien, c'est à la Bourse de Paris. Le grand marché de la rente italienne est Paris. Si l'emprunt des 644 millions, l'emprunt Magliani, avait été lancé à Paris, le prix d'émission aurait été de deux ou trois francs plus élevé, le Trésor italien y aurait gagné une quinzaine de millions, et le cours du 5 % italien aurait touché

le pair. Tous les financiers en conviennent.

Pourquoi donc l'emprunt Magliani n'at-il pas été émis à Paris ? On a fait croire au bon public, en Italie, que le gouvernement français s'était opposé à l'émission, et qu'à cause de cette opposition on avait dû avoir recours à la place de Londres. Rien n'est plus faux. Ce qui empêcha rémission à Paris, ce fut la clause des 444 millions en or que le gouvernement italien imposait aux contractants. Les banquiers de Paris auraient volontiers émis l'emprunt et réalisé pour l'Italie les 644 millions, mais ils ne pouvaient s'engager à faire sortir de France 444 millions en or effectifs. En voici la raison : quand on ouvre une souscription publique, que ce soit pour compte français ou pour compte étranger, on ne demande ni des francs d'or, ni des francs d'argent ; on demande des francs tout court. On ferait fuir les

souscripteurs si on exigeait qu'ils apportassent de la monnaie métallique et d'une couleur plutôt que de l'autre. Non, les souscripteurs n'apportent que bien peu de métal, ils font leurs versements en billets de banque, en chèques et en mandats où il n'est mention ni d'or ni d'argent. En fin de compte, tous les versements ainsi faits se concentrent à la Banque de France au crédit de la maison qui a ouvert la souscription. Cette maison ne peut venir dire à la Banque de France : Je retire les sommes qui sont à mon crédit, mais je veux de l'or. Pas plus qu'aucun particulier, la Banque de France n'est astreinte à payer en or plutôt qu'en argent. Le stock d'or à la Banque de France était plus bas que jamais (600 millions), le stock d'argent y regorgeait (1200 millions) ; la Banque aurait indubitablement refusé de livrer 444 millions d'or; elle aurait, avec raison, payé en écus d'argent. Donc les banquiers

de Paris, ne pouvant accepter la clause des 444 millions d'or, durent, non sans regrets, renoncer à Topération. Nous savons pertinemment que la maison Rothschild fit bien connaître cette situation au gouvernement italien. Vaines démarches! Engagé à maintenir la clause de Tor, le gouvernement italien abandonna de lui-même le marché de Paris pour s'adresser au seul marché strictement monométallique qui existe, le marché anglais.

Le gouvernement français ne fut pour rien dans toutes ces vicissitudes. Il n'eut rien à empêcher, et il n'empêcha rien. Si l'emprunt des 644 millions n'a pas été émis à Paris, c'est que le gouvernement italien l'a ainsi voulu.

La souscription fut ouverte à Londres, mais à un prix moindre et sans succès .

Que de temps ensuite et que de peine pour placer, un peu partout, les titres que le public anglais n'avait pas voulu sous-

crire! Les contractants eurent même à demander des délais pour effectuer les payements, et le gouvernement Italien dut les leur accorder.

Si, pour faire l'émission à Paris, le gouvernement italien avait supprimé la clause de l'or, n'est-il pas vrai que la totalité ou la presque totalité de l'emprunt lui aurait été payée en argent ? Oui, cela est vrai. Mais en quel argent ? Pas en lingots (depuis que l'argent n'est plus monnayable en Europe, il n'est plus métal-monnaie et ne peut plus par conséquent être employé à parfaire des payements), donc uniquement en argent anciennement monnayé et ayant cours dans les États de l'Union latine, c'est-à-dire uniquement en écus italiens, français, belges, etc. Que les écus de fabrique italienne servissent à payer l'Italie, rien de plus naturel. Quant aux écus français et belges, pourquoi l'Italie ne les aurait-elle pas reçus à bras ouverts? Est-ce

que le Parlement italien, d'accord avec le gouvernement, n'avait pas décidé déjà, que les écus français et belges seraient mis hors de cours au plus tard en 1886 ?

Et lorsque, pour exécuter cette décision, le gouvernement italien aura dénoncé la convention latine, est-ce que les écus français et belges ne devront pas lui être remboursés en monnaie italienne ou avec le seul métal au moyen duquel on peut frapper de la monnaie italienne, c'est-àdire avec de l'or?

Mais les monométallistes faisaient la loi en Italie, ils étaient impatients, ils voulurent accaparer l'or tout de suite, se promettant de l'enfermer, de l'ensevelir et, quoi qu'il arrive, de ne jamais s'en dessaisir; et c'est ce qu'on fait, et pour mieux garder l'or on tient l'argent à distance. Ingrate besogne, car on doit bien sentir que les combinaisons auxquelles on a recours pour barrer le passage

aux écus (même aux écus italiens) ne sont justifiables ni au point de vue de la science monétaire, ni au point de vue de la convention latine.

Que les choses se seraient mieux passées si on avait suivi l'ancienne bonne habitude d'émettre le 5 Y» à Paris ! Avec un peu de patience, le gouvernement italien aurait eu en caisse les millions d'or désirés, sans froisser, sans léser ses alliés de l'Union monétaire. Et nous-mêmes nous n'aurions pas le désagrément d'avoir à lui adresser des remontrances.

États-Unis, programme accepté par Tlnde anglaise, par l'Italie, par TEspagne et par la Hollande. L'Allemagne elle-même serait venue au bimétallisme si l'Angleterre y avait adhéré. Malgré cela, la Belgique et la Suisse applaudissaient à la résistance des Anglais.

Le gouvernement italien, qui a penché tantôt du côté des monométallistes, tantôt du côté des bimétallistes, n'a plus aujourd'hui qu'une préoccupation : se garer contre l'invasion de l'argent. Le gouvernement italien a déjà fait voter par le Parlement la mise hors de cours des écus français et belges à bref délai, ce qui implique nécessairement la dissolution de runion latine.

Qui dit dissolution dit en même temps liquidation. Ici la liquidation consistera, pour chaque État, à reprendre des autres États son propre numéraire, or et argent, et à leur rendre les leurs. Voici, par

exemple, comment les choses se passeront en France : le gouvernement mettra hors de cours les francs grecs, suisses, belges, italiens. Tout ce qui circule en France de ces francs non français sera retiré, et bien entendu sans perte aucune pour les derniers porteurs, car le Trésor leur donnera en échange du numéraire français, franc pour franc.

Les quatre autres États de l'Union opéreront de même chez eux, chacun mettra hors de cours et retirera tous les francs à effigie étrangère, et enfin les cinq États procéderont à l'échange réciproque de leurs monnaies respectives.

Supposons que la Belgique ait retiré de sa circulation 200 millions de monnaie française et que la France ait retiré de la sienne 190 millions de monnaie belge. Recevant 200 millions de la Belgique et ne lui livrant que 190 millions, la France restera lui devoir 10 millions. Ces 10 mil-

lions devront être soldés soit en traites sur la Belgique, soit avec de l'or monnayé ou non monnayé, attendu que ce métal n'a pas cessé d'être transformable en monnaie belge. Chaque État aura à se liquider de la même manière avec un chacun des autres États ; et l'État résultant créancier devra être soldé en or ou en traites payables en sa propre monnaie.

Chaque État s'empressera de renvoyer aux autres leurs pièces d'argent, mais il est plus que probable qu'aucun ne renverra aux autres leurs pièces d'or ; la raison en est que les francs d'or étrangers peuvent toujours être refondus sans perte et transformés en monnaie nationale. Ils peuvent aussi être versés aux banques et y être conservés comme on y conserve des livres sterling, des couronnes, des impériales et autres monnaies d'or.

Telle sera la liquidation de l'Union latine. Elle ne peut se faire autrement.

Il est bien vrai qu'au sujet de cette liquidation une étrange rumeur s'était répandue, il y a de cela quelques années. On faisait entendre que la liquidation ne serait pas obligatoire; on disait qu'une fois l'Union dissoute, les États seraient en droit de se refuser à la reprise des écus à leur effigie, et on ajoutait : Tant pis pour les pays qui, en signant la convention monétaire, se sont engagés à les recevoir et qui les ont reçus. Aujourd'hui, cette thèse paraît avoir été abandonnée. Si on venait à la reprendre, il ne sera pas difficile de démontrer qu'elle est insoutenable.

Page 1