CHAPITRE XII
g 1. — Le projet d'entrevue échoue.
Nous l'avons dit. les ambassadeurs français Simon de Cramaud, Pierre dAilly. Gerson et quelques autres étaient sur la route delà Yille éternelle. Tout en approchant de Rome, les envoyés n'étaient pas sans crainte quant au succès de leur mission : tant de fois déjà leurs espérances ?es mieux fondées avaient été déçues! A Viterbe, certains d'entre eux rencontrèrent le cardinal Orsini et le cardinal de Liège, qui accrurent leurs inquiétudes sur les dispositions du Pape. A Rome, où ils arrivèrent le 4 juillet 1407 ', ces appréhensions s'augmentèrent encore. Grégoire se montrait languissant et inactif au milieu de ce mouvement vers l'union qu'il avait lui-même provoqué. Son ardeur d'antan avait fait place à une froideur marquée.
Quelles étaient les raisons de ce changement? Elles étaient de deux sortes, les unes politiques, les autres personnelles. Ladislas de Naples. qui avait trouvé en Grégoire un pontife dévoué aux intérêts de sa couronne, l'empêchait par tous les moyens de s'occuper de la ces-
1. p. «l'Ailly et d'autres qui é'aient venus par mer y parviDreat I* 16 juillet.
sion. D'un autre côté, l'attitude raide du roi de France à regard de Benoît faisait craindre au pape de Rome .un traitement aussi peu respectueux, quand il serait à Savone sous la rude main de Boucicaut.
Mais les mobiles qui agissaient principalement sur le faible vieillard étaient d'un ordre plus intime. Ses neveux, pour lesquels il eut toujours une affection exagérée, lui représentaient tous les jours que, s'il résignait le souverain pontificat, la fortune de leur maison serait amoindrie et même perdue. L'âme du vieux pontife s'ouvrait de plus en plus à ces perfides conseils, et -on zèle pour l'union s'attiédissait sans cesse. C'était intérêt de sa famille plus que l'amour du pouvoir surême qui, à la confusion de la pauvre nature humaine, gissait sur son cœur. Quand les ambassadeurs franais se présentèrent à lui, il employa force moyens dilatoires pour éluder les clauses du traité de Marseille. Vénitien, il préférait se rendre à Savone sur les galères de Venise, et il refusait celles de Gênes, antique ennemie de sa patrie. D'un autre côté, il prendrait volontiers la voie de terre malgré la guerre, la peste et les difficultés des chemins ; mais il manquait de ressources suffisantes. Défaites misérables, puérils ou plutôt séniles subterfuges que le Pape osa cependant répéter aux envoyés de Charles VI et aux légats de Benoît, réunis en audience solennelle, le 28 juillot 1407 '.
Xi les observations, ni les offres des ambassadeurs. ni leurs conférences avec les cardinaux, ni leurs instances auprès du sénateur, ni leurs objurgations aux conservateurs et aux seigneurs de Rome, ne purent faire changer d'avis le pontife, qui se montra aussi obstiné que son compétiteur d'Avignon.
1. Chronic. Karoli VI 1. XXVni, c. 24. — Martè.ve et Durand, Tlieaaurus, t. II, coll. 134" et suiv.
Après plusieurs demandes d'une part et autant de refus de l'autre, les envoyés français, cruellement déçus, reprirent enfin le chemin de leur pays (fin juillet 1407^. Arrivés à Gênes, le 21 août, deux d'entre eux rédigèrent des monitoires qu'ils envoyèrent à Rome.
Le premier avait pour auteur Jacques de Nouvion qui écrivait à l'évêque de Todi et à ses collègues restés près du Pape. C'est une pièce pleine d'à-propos, d'élégance et parfois d'éloquence ' .
La seconde lettre, adressée au pontife lui-même, est restée inédite; son auteur était le savant et habile cvêque de Cambrai. II avait su conquérir à Rome la confiance du Pape et il voulait en profiler pour le plus grand bien de 1 Eglise II invita donc Grégoire à accomplir toutes les conditions du pacte de Marseille, à se rendre à Savone et à avoir confiance dans le roi de France. Il eut la franchise de lui représenter le scandale que son refus ferait naître et le détriment qui en résulterait pour le Siège apostolique^.
Tant de conseils et d'efîorts demeurèrent infructueux. Quand Benoît apprit à Lérins, oîi il tenait sa ccur, le résultat des démarches faites auprès^ de son compétiteur, il en conçut une secrète joie. Moins Grégoire tenait à exécuter le traité de Marseille, plus son rival feignit de vouloir y rester fidèle. 11 partit de Lérins sur six galères bien armées, et, après un court séjour à Nice, il arriva à Savone le 24 septembre 1407. De son côté, Grégoire se mit en route avec
1. Chronic, c. 26. — Cf. Schf.iffgen, Leitrû'je zu dey Oeschichle des grossen Schismas, p. 91.
■2. Ms. à la bil)I. du Vatican, n" 4192, f. 29. Cf. Salembier, Petrus de Aliiaco, p. 71. — Gerson collal>ora à celte lettre écrite le 15 septembre. Cf. Valois, t. ni, p. 546.
une excessive lenteur et arriva à Viterbe le 11 août. Il y séjourna vingt jours en dépit de toutes les instances des cardinaux et des députés français : il voulut bien consentir enfin à se rendre à Sienne avec le vague dessein de passer jusqu'en Lombardie et d"y demeurer.
En racontant toutes ces tergiversations, Léonard Aretin disait plus tard, avec plus de malice que de respect : « Le premier, celui d'Avignon, est un animai de mer qui ne veut point voyager sur terre: le second. Grégoire, est un animal de terre qui ne peut supporter la mer ^ . »
Longtemps Benoît attendit son rival à Savone, pendant que celui-ci s'attardait volontairement à Sienne, et y demeurait depuis le 4 septembre 1407 jusqu'au mois de janvier 1408. Grégoire perdait son temps à écrire des lettres au roi de France, aux ducs de Bourgogne et de Berry, à l'Université et même à Boucicaut qu'il redoutait et détestait tout à la fois. Il prenait soin aussi d'avertir Ladislas de l'impossibilité où il croyait é\re d'aller à Savone, et celui-ci, peu enclin à favoriser l'union, ne demandait pas mieux que d'être convaincu -.
Le Pape de Rome laissa s'écouler plusieurs fois les termes fixés pour la réunion ; il choisit tour à tour divers lieux ; il envoya enfin à Savone trois nonces porteurs de ses excuses. Il ne se croyait pas lié par le pacte de Marseille, et il demandait à conclure uu autre traité sur de nouvelles bases.
Après maint pourparler, Benoît consentit à pousser J ;squ'à Porto-Venere. non loin delà Spezzia. Grégoire arriva jusqu'à Lucques et refusa de se rapprocher da-
1. MonATORi, t. XIX, col. Oie. — cf. Lesfa.m, Histoire du C-oncUe Oe- Pise, t. I, p. 193.
3. Urcif, De scismate,'n\, 20, 21. — Nemus unionis, Ir. IV, I. — M.iHTKNE, Thésaurus, t. II,. col. 1339. — Veterum monum. aynplissimo collectio, t. VII, col. 760.
ABANDON DES PAPES PAR LES CARDINAUX. 23^j
vantage de son rival. Pourtant une journée de marche les séparait à peine. Il craignait, disait-il, les galères armées et l'esprit agressif de son concurrent : il croyait ou feignait de croire à des intentions hostiles de la part de Benoît et à des projets déloyaux pour s'emparer de sa personne'.
Sur ces entrefaites, Ladislas marchait vers Rome avec une puissante armée et. le 24 avril 1408, il paraissait sous ses murs. Il comptait sur les dissensions perpétuelles entre les Orsini etles Colonna, et il s'appuyait; sur ce dernier parti. Paul Orsini, gom'erneur de la ville, feignit de vouloir la défendre avec vigueur ; mais, la nuit suivante, il s'empressa de remettre Rome entre les mains de Ladislas, qui triompha ainsi presque sans coup férir (25 avril). Au lieu de s'attrister de cette violente prise de possession, Grégoire parut s'en réjouir. Il appela lusurpateur « mon très cher fils », et il 'ne sembla voir dans cette intervention, qu'un moyen de se débarrasser de ses cardinaux et des importunités de ceux qui le poussaient à l'union ^.
Sans doute, tous ces agissements ne préjudiciaien!, en rien au droit du Pape de Rome. L'orgueilleux despotisme de Louis XIV et les vices dégradants de Louis XV ne Jes empêchent pas d'être les successeurs légitimes de Saint Louis et d'ilenri IV. Seulement ces procédés du pontife, comme naguère ceux d'Urbain VI, rendaient ces droits moins respectables et pour ainsi dire moins inviolables aux yeux mêmes des cardinaux qui l'avaient nommé.