CHAPITRE XYI
LES HÉRÉTIQUBS A CONSTANCE.
$ 1. — Les hérésies et le schisme. Jean Hus.
On pourrait croire au premier abord que ce chapitre n'a qu'une relation indirecte avec la grande division de l'Église, dont nous avons entrepris de raconter l'histoire. Et pourtant les hérésies naissent du schisme logiquement et naturellement. Quand on a répudié l'autorité du magistère infaillible, on conteste bien vite, puis on nie le dogme. Si le schisme rompt la communion sociale, l'hérésie vient aussitôt sur ses traces pour rompre la communion doctrinale. L'Angleterre, schismatique d'abord, puis hérétique, nous en donnera bientôt un douloureux exemple ; il en sera de même pour la Russie et pour la Grèce. « Voici que de nouvelles hérésies surgissent, parce que les schismes durent. » Telle est la loi historique et' théologique formulée dès le quatorzième siècle par Henri de Langenstein '.
Le grand schisme, bien que différent, dans son essence et dans ses causes, de celui d'Angleterre et de
1. Invectiva contra monslrum Babylonis, imprimée en partie par A. KxERB, d'après an ras. de Rreslau, cod. 320, v. 253 et lOT, dans son mémoire-: EnttUhxm^ dtr koniHiarien Théorie, p. 121-129,
Russie, produit les mêmes résultats et engendre des troubles semblables. La papauté douteuse est sans autorité, le Sacré-Collège contesté reste sans prestige, les conciles amoindris et méprisés sont impuissants à atteindre leur but pacificateur; certains évêques émettent parfois des propositions étranges au point de vue dogmatique; quelques docteurs, membres d'universités fameuses^ approuvent et soutiennent jusqu'à la mort des opinions hérétiques.
Jean Hus est le plus célèbre de ces révoltés. Ses erreurs furent le prélude de révolutions plus profondes encore qui allaient ébranler le monde et ensanglanter l'avenir.
Au premier livre de son Histoire de la Réi^olution Française, Louis Blanc raconte, avec son éloquence ardente, sombre, passionnée souvent jusqu'à l'injustice, le drame de Jean Hus se présentant devant les Pères de Constance. Dans ce fait historique, il voit le premier acte de la grande lutte qui commence entre l'Église et la Révolution, entre l'autorité divine et l'individualisme humain. L'hérétique qui paraît à la barre du concile est pour lui le champion intrépide de la fraternité altérée par l'Église et de l'égalité entre tous les hommes, laïques ou prêtres. C'est Jean Hus qui est le premier défenseur de cet esprit nouveau, l'apôtre des réformes sociales les plus radicales. « Jusqu'alors, dit l'historien révolutionnaire, les révoltes de la conscience et le cri des peuples, les mouvements de l'esprit humain et les tressaillements de la terre en travail n'avaient été que des révolutions théologiques... L'usurpation (c'est-à-dire l'autorité) flétrissait sous le nom d'hérésie, ce que, de nos jours, elle a condamné sous le nom de révolte. La Révolution qui, préparée par la philosophie, continuée par la politique, ne s'ac-
complira que par le socialisme, devait commencer par la théologie... » Et l'écrivain radical ajoute et conclut : « C'est, on le voit, une haute question que celle qui va être débattue entre le concile et Jean Hus^»
Elle était peut-être plus grave encore que ne le soupçonnaient ceux qui allaient être les juges de l'audacieux novateur. Les pères de Constance venaient de proclamer la supériorité du concile sur le Pape : ils avaient par là même frappé la forme monarchique de 1 Eglise en frayant la route au gouvernement orageux des assemblées et en conduisant à la supériorité de celles-ci sur les rois. « Quel motif pour qu'une monarchie temporelle fût plus absolue qu'une monarchie spirituelle ? Une couronne était-elle donc plus sacrée qu'une tiare ^ ? » L'assemblée de Constance avait faibli sur la question du pouvoir suprême du pontife romain : allait-elle abdiquer devant l'hérésie hussite? Allait-elle ouvrir de ses propres mains l'ère des révolutions religieuses et sociales que Jean Hus préparait, et laisser le champ libre à toutes les innovations ? L'attitude des pères dans le procès de Thérétique va nous montrer que le concile sut ici revendiquer et défendre tous les droits de la vérité.
Il y a deux périodes bien tranchées dans la vie mouvementée du professeur de l'Université bohème : la première où il se montre novateur plus ou moins démagogue, la seconde où apparaît l'hérésiarque déterminé et opiniâtre. Pour qui étudie son histoire il y a en lui d'abord du Lamennais, puis du Luther.
Né en 1369 dans un village de la Bohême, Jean Hus
1 . L. Blànc, Histoire de la Révolution française, t. I, ch. 1*».