FiioissART (édit. Kervyn de Letteiihove), l. IX, p
2. PiERUE d'Ailly, De Ecdesiœ, Concilii generalis, Romani Pontificis
Tout pleins de leur importance, les habitants de Rome étaient disposés à faire prédominer leurs prétentions au sein du conclave. Le triste état dans lequel lexode des Papes à Avignon avait laissé, pendant soixante-dix ans, la ville et le patrimoine de Saint- Pierre, la crainte d'un nouveau et prochain départ paraissaient justifier jusquà un certain point leurs plaintes, et ne les encourageaient que trop à faire retentir bien haut leurs outrecuidantes réclamations. Sur ce point, les bannerets et les nobles étaient en parfaite harmonie de sentiments et de convoitises avec la plèbe romaine. Nous coulons un pape romain, ou tout au moins italien, tel était le mot d'ordre général qu'on entendait dans tous les carrefours de la cité. D'un autre côté, une foule de montagnards de la Sabine s'étaient abattus sur Rome '. Ils campaient dans les rues et sur les places; ils assourdissaient la ville du bruit des fifres et des tambours. On les voyait boire et manger à satiété, se promettant de piller bientôt, comme c'était l'usage, la demeure du futur élu, et même les palais des cardinaux électeurs. Les nobles, les hommes d'épée, eussent pu et dû empêcher ou réprimer les troubles populaires ; mais on les avait priés de quitter immédiatement la ville. On laissait ainsi le champ libre
<?/ Cardinalium auctoritate, dans les 0pp. Gersonii (édit. Ellies-Dupin), t. II, coll. ï-30 et 236. 11 appelle ce prétendu droit : Jus naturale et divinum large sumpCum.
1. S. VnscENT Ferrier, De moderno Ecclesise Scismate, ms. latin, Bibl. nation, n» U70, 2* pars, 3* obj. f» cclxiii. t Eo)nines rustici et ribaldi eellarium fregerunt palacii pro vino polando... ■ Ce traité fut composé parle saint en 1380 et envoyé au roi d'Aragon Pierre IV, dit le Cérémonieux. Le R. P. Fnges, l'historien de saint Vincent, se proposait de livrer ce ms. à la publicité ; il a été prévenu par M. A. Sorbelli qui en a donné une première édition en 1901 sous le litre : p« Moderno pcclesix tehismale, Trallato di Vincenzo Ferrer (Rome), une deuxième, en 1906, sous le titre -.Il Irallato di S. Vincenzo Ferrer inlorno al grande scisma d'Occidente (Bologne).
à tous ces fauteurs de désordre qui trouvent toujours des inconscients pour leur servir de complices.
Au sein de cette Rome si agitée, que devenait le Sacré-Goliège, appelé, en ces conjonctures, à remplir les plus graves devoirs ? Il ne semble pas s'être ému outre nxesure d'un état de choses que les passions locales. Jes ardeurs méridionales et les mœurs grossières des contadini expliquent suffisamment. La plupart de ses membres ne prirent aucune précaution personnelle. Ils déclarèrent plus tard avoir eu confiance dans les vrais Romains et n'avoir jamais cru que leur liberté fût sérieusement menacée ^
D'ailleurs, s'ils avaient éprouvé quelque crainte, ils avaient sous la main deux moyens efficaces de se faire protéger. A quelques lieues de Rome campaient les terribles Bretons de Jean de Malestroit. Ces cinq cents lances avaient été longtemps redoutées de l'Italie tout entière. Le bruit seul de leur approche aurait suffi pour inspirer à la plèbe du Transtevère et aux paysans descendus de la montagne une salutaire terreur.
En second lieu, le château Saint- Ange, commandé parle brave et fidèle Pierre Gandelin, était tout prêt à ouvrir ses portes au Sacré-Col. ège, et à lui offrir l'abrî de ses fortes murailles.
Si ces expédients de défense se présentèrent à l'esprit intimidé de quelques cardinaux , ils ne jugèrent pas à propos de s'y arrêter. En somme, il n'y avait rien là qui pût les empêcher de remplir en conscience leur devoir. Ils avaient placé leur confiance dans les bannerets des différents quartiers de Rome, ils leur avaient demandé d'élire »n capitaine ; celui-ci, à son tour, avait
1. Gatet, t. II, Pièces justifie, pp. 78 et loi. Baluze, qui A sous les yeux plusieurs témoignages daQS ce sens, a néglige d'en taire mention.
!ioisi quatre connétables. Tous jurèrent, selon le droit .t les antiques coutumes, de protéger la liberté de l'élection. Les trois prélats chargés de la garde du conclave prêtèrent le même serment. Les chefs de milice prirent des mesures énergiques pour le maintien de l'ordre, et des menaces graves furent faites à ceux qui tenteraient de troubler, soit la tranquillité publique, soit
a sécurité personnelle des cardinaux * .
Des cavaliers parcoururent les rues de la ville pour intimer ces ordres sévères. Le bourreau s'installa sur la place Saint-Pierre et exposa ses instruments de supplice à la vue de tous : menace vivante et permanente, capable de tenir en respect tous les fauteurs de désordre.
S 2. — Ouverture du Conclave.
C'est dans ces circonstanGes que le conclave s'assembla, le 7 avril, neuf jours après la mort de Gréo:oire XI. Au sortir des vêpres, chaque cardinal entra 'ans le palais du Vatican eiî traversant la foule ma&sée iiur la place Saint- Pierre et sur les marches de la basilique. A l'arrivée de chaque po?-poralO) vingt mille peronnes s'écriaient ; « Momano lo volemo , o, al manco, Ualiarvo » 2.
Les moins calmes ajoutaient, sur le passage* des cardinaux étrangers : « Si vous ne nous donnez pas un
1. GAVET, t. I, p. 100 et plusieurs mss. cités par Jf. Noël Vaflois, 1. 1, p. 11. — KNOPFLEii, Die Walil Urban'& VI dans la Theolog. prakiische Quartalschrift de Passau (1891).
2. « Dum Domini Cardinales vellent intrare Conclave pro Summo Pontifice eligendo, fere lotus populus romanus armatus et congregatus in plalea Sancti Pétri vociferando et comminando : Romane lo colemo, 0, al manc<ii,italiano . t S. Vincent Ferrier, op. cit., f» ccixi.
pape romain ou au moins italien, vous serez mis en pièces. »
Tous les cardinaux étaient-ils disposés à céder aux exigences de cette plèbe impérieuse? Qui voulait-on choisir? Quels étaient les partis qui divisaient, à cette heure si grave, les seize membres du Sacré-Collège présents au conclave?
Les Italiens étaient en minorité. Ils se nommaient François Tibaldeschi, cardinal de Saint-Pierre, âgé et invalide; Pierre Corsini, cardinal de Florence; Simon de Borsano, cardinal de Milan, et Jacques Orsini ' .
Les étrangers, plus nombreux, se divisaient en deux fractions. Les Français comptaient dans leurs rangs Hugues de Montalais, cardinal de Bretagne; Robert de Genève, ancien évêque de Thérouanne et de Cambrai, le futur Clément VII; Pierre Flandrin, cardinal de Saint-Eustache, et Bertrand Lagier, cardinal de Glandève. A eux se rattachait Pierre de Lune, cardinal aragonais, le futur Benoit XIII.
Les Limousins faisaient Éande à part. Les trois papes avignonnais Clément YI, Innocent VI et Grégoire XI étaient originaires du Limousin; ils avaient créé de nombreux cardinaux, choisis dans leur famille ou parmi leurs compatriotes. C'étaient Guy de Malesset, cardinal de Poitiers ; Jean de Cros, cardinal de Limoges ; Géraud du Puy, cardinal de Marmoutiers; Guillaume d'Aigrefeuille et Pierre de Vergne. L'opinion publique à Rome leur adjoignait Pierre de Sortenac, cardinal de Viviers, et Guillaume Noëllet, cardinal de Saint-Ange.
Donc, en résumé, le conclave comptait 4 cardinaux italiens, 6 français et 7 limousins. Chaque parti avait
1. El non pas Jeai comme l'appelleiit Th. de Niem, auteur contemporain, et le biojraphe de ce dernier, G. Eri eb, D:etrich von Nieheim, p. 3ii
son candidat et se promettait bien de le faire triompher par des alliances, des compromis ou des promesses. En tout état de cause, les Italiens et les Français paraissaient disposés à exclure les Limousins, qui, depuis des années, considéraient le Saint-Siège comme un lief qui leur appartenait en propre.
Tous les documents semblent d'accord pour affirmer que, dès avant le conclave, il y eut des négociations entre les deux partis inférieurs en nombre pour faire échec aux Limousins. Les Italiens unis aux Français auraient accepté un prélat choisi hors du Sacré-Colîége et certaines dépositions prétendent même que le nom de Barthélémy Prignano, archevêque de Bari, fut dès lors prononcé '.
Il est curieux de savoir quelle était en ce moment l'attitude de Robert de Genève, celui qui allait devenir, sous le nom de Clément VII, le rival de Barthélémy. La candidature de l'archevêque de Bari n'avait pas de plus chaud partisan. « Nous aurons cette fois un Italien, ne cessait-il de répéter. Jamais je ne voterai pour ces traîtres de Limousins. » Et il ajoutait : « Par Ces saints Évangiles, le pape que nous aurons sera l'archevêque de Bari ^. » Il avait parlé dans ce sens à Barthélémy, qui était son candidat de choix. Pierre de Lune lui-même, le futur Benoît XIII, entra au conclave animé de sentiments semblables, et il annonça hautement qu'il se proposait d'élire Prignano^. On
GiYET, t. II, p. 10. — Flfairt, Hist. ecclés., 1. XCVII, ch. 48. Oallze, t. I, col. lOCl.
3. Gayet, t. Il, p. 148-150. • Les Romains, ajoute M. Gayet, n'ont pas créé l'élection de Barthélémy Prignano : elle était, croyons-nous, dans la lorce des choses. Ils n'ont fait que compromettre et gâter la cause de leur client. Les cardinaux étaient incapables de s'entendre sur la personne de l'un d'eux; il leur était nécessaire de chercher un candidat en dehors du Sacré-Coll<"!ge, et, en dehors du Sacré- Collège, il
atlirrae de plus que certains Limousins, très émus de la coalition qui se formait contre eux, et se sentant incapables d'y résister, n'étaient pas éloignés de voter pour Barthélémy*. Pierre de Lune l'avoue, et son témoignage est capital.
Donc, il paraît certain que, dès l'entrée des cardinaux au conclave, neuf ou dix voix sur seize étaient acquises à l'archevêque de Bari. 11 avait d'avance beaucoup plus que la majorité absolue et atteignait presque les deux tiers des suffrages. La division des électeurs préparait son succès. 11 avait reçu de plusieurs d'entre eux des assurances formelles d'adhésion et tout porte à penser qu'il croyait voir déjà la tiare se poser sur son front.
On n'a donc pas besoin de l'hypothèse d'une pression venue du dehors pour expliquer l'élection de l'archevêque de Bari. D'ailleurs les cris qui retentissent sur la place Saint- Pierre, pendant le défilé des cardinaux, ne demandent pas. nommément Barthélémy, mais un Romain ou au moins un Italien '.
S 3. — Élection de Prignano.
Les électeurs, reçus aux portes du Vatican par le Sénateur, montent un à un l'escalier qui mène au premier étage, où sont préparées les cellules qu'ils doivent occuper. Plusieurs escaliers avaient été murés pour empêcher la foule de pénétrer dans les salles du conclave. Néanmoins, quelques hommes profitèrent du
n'y avait guère que l'archevêque de Bari. .. T. Il, p. 286. Venant d'un partisan de Robert de Genève, cet aveu est très remarquable.
t. VALors, t. I, p. «. - Cf. JAHR, Die Wahl Urban's VI, p. 46. - Gayet, 1. 1, p. 18*. — Baloze, 1. 1, col. lOOi et 1©77.