Gatet, t I, p. 939. — Cf. Valois, t. I, p
passage des cardinaux ei des conclavistes pour s'introduire dans le palais et pour continuer à exprimer bruyamment les violents désirs du peuple romain.
Les chefs de quartier [caporioni) survinrent alors et voulurent exiger des prélats réunis la promesse formelle d'élire un Italien. Le cardinal d'Aigrefeuille, prieur des cardinaux-prêtres, répondit noblement à ces sommations illégales et irrespectueuses : a Je n'ai pas le droit, dit-il, d'engager la voix de mes collègues, et eux ne sauraient disposer de la mienne. Retirez- vous donc. Des instances nouvelles ne feraient que vicier l'élection et n'aboutiraient qu'à la faire casser. » Le cardinal Orsini leur fit sentir l'inconvenance de leurs procédés d'une manière plus vive encore. Les caporioni, après une heure d'insistances imitiles. se retirèrent mécontents. Le peuple, qui attendait des assurances plus positives, se montra très déçu. Totrte la nuit, il stationna sur la place Saint-Pierre, brisant et pillant les celliers du palais, buvant le vin volé et répétant sans cesse : Un Romain, ou tout au moins un Italien ^ !
Le 8 avril, aux premières heures du matin, pendant que les cardinaux entendaient la messe, le tocsin retentit dans la ville et bientôt les cloches de Saint- Pierre y unissent leurs tintements sinistres. Il leur semble que l'émeute gronde dans Rome et que le tumulte s'accroît d'heure en heure avec le nombre des manifestants. Les électeurs, réunis dans la chapelle, s'émeuvent; l'évêque de Marseille, Guillaume de la
1. • Vinolenlia-non violentia. » « Ce sont des scènes produites- pai une gaieté bruyante et par l'impatience. Elles ont pour cause les et pieuses libations de la multitude. • Ainsi parle le protestant htOy, Hit toire d'Italie, t. u, p. 81S, (édit. Docbez, Paris, 4M4). — Cf. Gavkt,!. I. p. 244. Pièces justifie.,. pp. Tt et 154. — Balcze, t I, pp. 450,496, laiet suiv. — Valbk, U I, p. 39.
Voulte. gardien du conclave, est plus épouvanté qu'eux tous. Il vient leur crier : « Seigneurs, hâtez-vous. Le peuple veut un pape romain ou italien ; si vous résistez, vous courez risque d'être massacrés sans miséricorde et coupés en morceaux ^ »
Le jeune cardinal Orsini sort de la chapelle, essaye de gourmander et de calmer la foule; il n'y réussit guère. Tous les cardinaux rentrent dans la chapelle pleins d'émotion et de perplexité. Que faire? qui choisir? Une demi-heure se passe en délibérations infructueuses. Enfin deux électeurs vont promettre à la foule qu'on donnera sous peu satisfaction à son désir. Remarquons-le de nouveau : les Romains n'ont encore désigné nommément personne.
Pierre de. Lune, d'un caractère plus obstiné et moins timide, engage le cardinal de Limoges à voter pour l'archevêque de Bari. Ce cardinal se lève à son tour : « Seigneurs, dit-il, puisque Dieu ne veut pas que nous soyons d'accord pour nommer un membre du Sacré- Collège, je pense que nous devons élire quelqu'un qui lui est étranger. Je ne vois personne d'aussi digne que l'archevêque de Bari. C'est un saint homme que nous connaissons tous, d'un âge mûr et d'une science suffisante. Je le nomme librement et spontanément 2. » Aigrefeuille, qui paraît pressé d'en finir, s'écrie : « Je choisis Prignano comme pontife de Rome. » Presque tous parlent de la même façon. Quelques-uns semblent
1. Saint Vincent Ferrier, loc. citato. L'auteur ajoute : • Consideraijanl Domini Cardinalet antiquam et eonsuetam experientiam malitiae Romanorum. lam ab antiquo expertut est universus mundu» quomodo Romani fuerunl semper assueti ad mala, faciles ad irascendum, subili ad teditionem et audaces ad perculiendum et occidendum. » F" 281. N'oublions pas que le saint plaide pour Clément vn et qu'il resta longtemps altaciié aux papes d'A.vignon. - Cf. Gatet, Pièces justifie, t. I, pp. H, 17, 19, 36, etc. Texte, ^p. 2C9, 275, etc.
■2. Gayet, 1. 1, p. 313. — Cf. Balpzk, t. I, coll. llOiet 1463.
hésiter; mais finissent par accepter Barthélémy. Orsini seul prétend qu'il ne se sent point suffisamment libre et que cette élection sera sans valeur.
Au contraire, Pierre de Lune et plusieurs autres protestent qu'ils choisissent l'archevêque de Bari, avec l'intention d'en faire un vrai pape * . Il est neuf heures du matin : l'élection est faite, mais les cardinaux se promettent le secret jusqu'à ce qu'ils se soient assurés du consentement de l'élu. L'évéque de Marseille fait avertir l'archevêque de se rendre au palais avec plusieurs prélats, pour que le peuple ne puisse se douter de celui que le Sacré-Collège a choisi.
Au dehors, la foule est toujours houleuse, et des cris assourdissants retentissent autour du palais : Romano lo volemol
Les cardinaux commencent à craindre que le nom de Prignano, qui n'est point romain, ne soit pas bien accueilli : néanmoins, comme un calme relatif semble renaître sur la place, ils prennent tranquillement leur repas. Ils rentrent ensuite dans la chapelle et un des électeurs interroge ses collègues : « Maintenant que les troubles sont apaisés, dit-il, profitons du calme pour réélire l'archevêque de Bari. Sommes-nous toujours du même sentiment? » « Oui, oui! » répondent la plupart des cardinaux : treize sur seize. Trois
\. . CMm et animo et intentione ut tii verus Papa. » Ainsi s'exprimèrent les cardinaux de Limoges, de Saint-Pierre, d'Aigrefeuille, de Viviers, de Milan, de Lune et peut-être de Poitiers. Les cardinaux de Vergue, de Glandève et de Marmoutiers, interrogés plus tard sur le point de satolr quelle était alors leur intention, alléguèrent leur défaut de mémoire pour se dispenser de répondre. — Cf. Gxyet, t. I, p. 323. — ViLOis, t. I, p. Vi. Ces détails, dont on saisit l'importance, ne sont pas niés par les adversaires d'Urbain.
d'entre eux n'étaient point encore rentrés dans la chapelle .
Supposons que l'élection du matin n'ait pas été valide; voilà donc Barthélémy légitimement élu cette fois à la presque unanimité des voix.
Pendant ce temps, le cardinal Orsini paraît à une fenêtre du conclaA'e. « Vous avez un Pape, » crie-t-il à la foule; mais il ne prononce pas le nom de l'élu. Des rumeurs diverses et contradictoires circulent dans les groupes. « C'est Tibaldeschi, c'est le vieux cardinal de Saint-Pierre », disent les uns. « C'est le camérier Jean de Bar », s'écrient les autres. Ce dernier, limousin de naissance, était détesté des Romains ^. L'émotion grandit et devient menaçante ; de nouvelles clameurs retentissent, on brise les portes, on lance des pierres dans les fenêtres, on profère des paroles de mort. La populace pénètre dans le palais, blesse quelques conclavistes et commence à piller. Les prélats ne parviennent pas à contenir la foule déchaînée : le malentendu .persiste et ne fait que s'accroître.
Alors commence une scène étrange et unique dans Ihistoire des conclaves. Un clerc s'imagine que le choix de Barthélémy n'est pas agréé du peuple : il a l'idée de présenter à la foule le vieux cardinal de Saint- Pierre comme l'élu du conclave.
Tebaldeschi proteste; ses collègues effrayés le supplient de sauver leur vie en se prêtant à cette ruse. On s'empare du vieillard presque impotent, on le place dans la chaire papale, on lui ceint la tête d'une mitre blanche, on lui jette sur le dos une chape rouge et on
i. Cf. Valois, t. I, p. SO. Les trois absents étaient les cardinaux de Bretagne, de Marmontlers et de Vergne. On n'est pas sûr de la présence du cardinal de Glandève. Cf. Gaykt, 1. 1, p. 339.
i. Cf. NiEM, De scismate (édit. Erler), t. I, 3.
entonne le Te Deum au milieu du tumulte. Le cardinal a beau s'écrier : « Je ne suis point pape : c'est l'archevêque de Bari » ; on ne l'entend pas; on le hisse de force sur l'autel jusqu'à ce qu'enfin le nom de Prignano soit entendu et compris par la foule ^
Bartliélemy était arrivé au Vatican sur ces entrefaites : il avait appris son élection. Quelques Romains, déçus dans leurs espérances ambitieuses, essayèrent de le faire renoncer à la tiare; mais il parvint à se dérober à leurs instances et réussit à rentrer dans la chambre secrète. Les cardinaux, gênés de la mystitication qui venait d'avoir lieu, disparaissent un à un et regQg'nent leurs demeures; six d entre eux se réfugient au château Saint- Ange après avoir couru quelque danger : quatre sortent de Rome et se mettent à l'abri dans les forteresses voisines.
Donc, malgré les cris et les menaces, il y avait eu élection, puis réélection. Les grands désordres, les violences, n'ont eu lieu qu'après. Personne n'avait songé à avertir l'archevêque de Bari que le choix qu'on avait fait de lui avait été inspiré par la peur et se trouvait par là même entaché d'irrégularité.
D'ailleurs, les frayeurs qu'éprouvèrent les électeurs furent- elles assez fortes pour les empêcher de faire un acte humain et moral, c'est-à-dire un acte revêtu de toutes les conditions nécessaires pour que l'homme en soit responsable en conscience? Urbain a été élu dans la crainte, mais non par la crainte. Barthélémy devait donc se croire légitimement choisi ,et la conduite des cardinaux pendant les jours suivants ne put que le confirmer dans sa conviction.
Les cardinaux ont été, en vertu de leur office même,
1. Ibid. — Cf. MuRATORi; Rerum ital. Scriptores,i. in, 2' pars, p. 664.
les principaux facteurs de l'élection du Pape. Ont-ils voulu, ont-ils pu faire un choix valide dans les circonstances que nous avons racontées? S'ils ont été effrayés au point de penser qu'ils n'ont pas fait une élection légitime, ils vont sans aucun doute s'empresser de la déclarer nulle aussitôt après l'apaisement; ils vont se communiquer leurs sentiments et procéder à une nouvelle élection. Si, au contraire, ils croient avoir fait un choix ^lable.ilsseconduirontconformémentàleur conviction et rendront leurs devoirs au nouvel élu. C'est donc leur manière d'agir qui va nous édifier sur les sentiments qui les animent, maintenant que toutes les raisons de craindre se sont évanouies. Examinons leurs démarches.
L'archevêque de Bari attend Içs hommages des cardinaux : il n'est pas déçu. Le cardinal de Florence accourt le premier, le cardinal de Milan le suit : tous deux sont Italiens. Géraud du Puy, cardinal de Marmouticrs est Limousin, et pourtant il engage ses collègues réfugiés au château Saint-Ange à se rendre au Vatican. Le français Lagier, cardinal de Glandève, et l'aragonai- Pierre de Lune arrivent à leur tour complimenter le nouveau pontife. Si celui-ci exprime quelque douie sur la validité de son élection, les cardinaux présents s'empressent de le rassurer. Les six prélats renfermés dans le château font plus de difficultés, excités qu'ils sont par le camerlingue Pierre de Gros. Le souvenir des émotions éprouvées et des injures reçues la veille semble être resté cuisant dans leur cœur. Eurent-ils cependant quelque velléité de contester l'élection de Prignano? Ils l'ont affirmé plus tard, mais le cardinal d'Aigrefeuille les a contredits.
Les honneurs dont ils entourent le nouveau Pape témoignent de leurs impressions présentes. Ce n'est pas
L'ÉLECTION D'URBAIiN VI A ROME. 45
tout : nous les voyons envoyer immédiatement leur procuration pour que l'on puisse sans eux procéder validement à l'intronisation du Pontife. Mais le soir même ils se ravisent. Est-ce pour exprimer des doutes sur le vote? Au contraire, c'est pour le confirmer. Ils sont résolus à se rendre en personne au Vatican et à procéder, avec les autres membres du Sacré-Collège, à la cérémonie de l'intronisation. Ils reconnaissent donc solennellement Barthélémy comme leur élu. Le cardinal de Florence dit au nom de tous : « Seigneur, nous vous avons choisi. » Celui-ci accepte le choix qu'on a fait de lui. On le revêt de la soutane blanche et des ornements pontificaux, on entonne le Te Deiun. Les électeurs se jettent à ses pieds et 1' « adorent ». Pendant ce temps, le cardinal limousin Pierre de Vergne ouvre une fenêtre et prononce de façon à être entendu du peuple assemblé, la formule consacrée : « Je vous annonce une grande joie : vous avez un pape, et il a pris pour nom Urbain Vl. »
Les clercs, puis les Romains, entrent à leur tour dans la salle et se prosternent aux pieds du nouveau pontife.
S 4. — Couronnement d'Urbain.
Aucune hésitation, aucun doute ne se fait jour : aucun délai n'est demandé pour agiter la question de validité, pour savoir s'il est besoin d'un nouveau choix. Le Pape, les cardinaux, les ecclésiastiques,, le peuple, tous semblent d'accord. Quand, plus tard, les membres du Sacré- Collège changeront d'avis et procéderont à une nouvelle élection, la chrétienté pourra leur dire : Seigneurs,
si c'est une erreur, c'est vous-mêmes qui nous avez trompés. Quand nous avons unanimement reconnu Urbain, nous n'avons fait que suivre votre exemple. Pourquoi prétendre nous imposer aujourd'hui un autre pontife pour remplacer celui que vous avez déclaré légitimement élu?
Quelques mois après cependant, ces mêmes cardinaux voudront faire cette révolution : ils viendront dire au monde catholique légitimement étonné de leur palinodie : « Si nous avons choisi pour un instant Barthélémy, c'est parce que, mêlé plus qu'aucun autre aux scènes tumultueuses de ces derniers jours, il devait plus aisément comprendre la nécessité d'un désistement immédiate »
Les Limousins, et en particulier Jean de Gros, cardinal de Limoges, se montrent dès lors très empressés à solliciter du nouveau pape des faveurs spirituelles et temporelles. Aucun doute ne semble surgir dans leur esprit sur le pouvoir que possède Urbain d'accorder ces privilèges. Eux et en particulier le cardinal Pierre de Lune, qui peu après éliront Clément, ne craignent point d'avouer ces circonstances qui pourtant les accusent. Bientôt tous les autres membres du Sacré-Collège réfugiés dans les environs, reviennent à Rome. Robert de Genève est avec eux, et il n'est pas le moins
1. Valois, t. I, p. 61. — On s'étonne de voir saint Vincent Ferrier répéter ce singulier raisounement : « Domîni Cardinales... nominarunt dictum Bartolomeum inpapam, quem reputabant hominem intelligentem €l devotum et in factis curiae sa tis expertum, quatenus ipsemet per suam scientiam et experientiam cognoscens nullitatem notorissimam (sic) illiusmodi electionis, eam propter timorem Dei retractus nullathenus acceptaret, vel solum ad tempus eam acceptasse simularet ad liberandos Dominos Cardinales. • De moderno Ecclesiae scismate, t. ccuiin, 6* ahjectio. — M. Gayet trouve que l'élection fictive de Barthélémy était la plus grande marque de confiance que les cardinaux pouvaient lui donner. 1. 1., p. 334.
prompt à présenter ses hommages à Urbain VI. Les cérémonies se succèdent pendant tout le mois d'avril. Le Pape donne la bénédiction solennelle qu'on nomme urbi et orbi, il distribue les palmes au jour des Rameaux, et lance l'excommunication contre les ennemis de l'Eglise.
Enfinlejourde Pâques (18 avril), il est intronisé, selon l'usage, à Saint-Jean de Latran ; puis, à Saint-Pierre, les cardinaux procèdent solennellement à la cérémonie du couronnement.
C'est le cardinal Orsini, le seul qui n'ait point voulu voter pour Prignano, qui est chargé de placer la tiare sur la tête du nouveau pontife : il est complètement rallié.
Tout le Sacré-Collège acclame donc Urbain VI, flatte ses goûts, épouse ses querelles, et continue pendant les mois de mai et de juin à lui demander de nombreuses faveurs'. Plus tard, le clémentin Guillaume de la Voulte, évéque de Marseille, sera contraint d'avouer que, durant plusieurs mois, la conduite des cardinaux ne lui a pas permis de douter que l'élu du 8 avril ne fût réconnu par eux comme pape légitime 2.
Et, défait, le Sacré-Collège notifia officiellement, par lettre collective, l'avènement d'Urbain aux six cardinaux restés dans la ville d'Avignon (19 avril) ^, puis à l'Empereur (8 mai), ainsi qu'aux autres souverains catholiques. Dès le 14 avril, Robert de Genève, le futur Clément VII, avait écrit en son nom personnel à Char*