‹ Le grand schisme d'OccidentChapitre 40 sur 183 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

l'anarchie des doctrines

SI. — Les précurseurs.

Le trouble qui augmentait sans cesse au sein de tous les royaumes de la chrétienté exerçait aussi de funestes efTels dans les esprits. Aux époques où l'autorité spirituelle est moins respectée, les désordres intellectuels et moraux s'introduisent avec plus de facilité et persévèrent plus longtemps, au grand détriment des âmes.

A la fin du XIY® siècle, on voit croître et « redonder le nombre des cervelles chaudes, aiguës et contentieuses «, dont devait plus tard se plaindre saint François de Sales.

Presque toutes les erreurs sur la hiérarchie, condamnées depuis par l'Eglise, sont nées ou se sont développées pendant cette lamentable période; elles ont troublé dans beaucoup d'esprits la vraie notion de la papauté et des conciles, et elles ont méconnu parfois la situation nécessairement subordonnée du clergé et du peuple fidèle au point de vue de l'autorité.

A l'heure qu'il est, grâce surtout aux décisions solennelles du Vatican, tout le monde sait que le Pape est au sein de l'Eglise comme un docteur infaillible dans

son enseignement et comme un monarque souverain dans son gouvernement. C'est lui qui, en vertu de son universel pouvoir, convoque, préside et confirme les conciles généraux. Infaillibles quand ils sont avec lui, ils ne sauraient l'être sans lui ou contre lui. Le Pape est leur tête unique, et, dans un organisme vivant comme est l'Église, la tête n'est pas séparable du corps qu'elle anime et qu'elle domine. D'un autre côté, les prêtres et les simples fidèles ne font point partie de l'Église enseignante, ils ne sauraient avoir part au gouvernement; leur rôle est tout fait de soumission d'esprit et de conduite aux chefs hiérarchiques divinement institués. Quoi qu'en aient pensé des écrivains trop portés à voir dans le corps ecclésiastique une société humainement constituée, l'Eglise est une monarchie pure et absolue; elle n€ pourrait être une aristocratie, moins encore une démocratie.

Avant de nous engager dans un lab}Tinthe d'erreurs, il importait de rappeler ces vérités primordiales que certains chrétiens du moyen âge ont ignorées et que certains catholiques modernes ont méconnues.

Au commencement du XI V^ siècle, en effet, la suprématie de la papauté sur les royautés catholiques, sa juridiction sociale avaient été totalement niées par Philippe le Bel, et les brutalités d'Anagni n'avaient été que la première et grossière manifestation de cette révolte. A l'heure où nous sommes arrivés, les rebelles vont plus loin : c'est la juridiction intérieure du pontife suprême, c'est son pouvoir gouvernemental qu'ils contestent, c'est principalement sa prérogati^^ de juge infaillible des controverses qu'ils attaquent. Aussi les opinions erronées pullulent-elles, au sein des Universités surtout. A côté des chaires où l'on enseigne la vérité totale, « le vei'be irrépréhensible », humain mais

iidèle écho des paroles divines , il y en a d'auti'es où montent chaque jour l'ignorance, la témérité, l'inconséquence. C'est le chaos des opinions, c'est Babel. A Paris, laudacieux Occam a plus de disciples que n'en ont jamais eus le docte frère Thomas ou le pieux frère Bonaventure; les hypothèses théolog-iques s'égarent jusqu'aux extrêmes limites de l'absurdité et parfois même les dépassent.

Pour juger du désarroi doctrinal qui règne alors dans certains esprits, il suffit de reproduire les questions qui se posent dans les écoles, sur tous ces dogmes qui sont les fondements incontestés de notre foi. Nous en exposerons quelques-unes qui feront connaître l'état d'âme de ceux qui sont ou qui seront les conducteurs de la société chrétienne au milieu de la confusion causée par l'élection de Fondi.

« Le Pape est-il vraiment si nécessaire ? Est-ce sur Pierre ou sur le Christ que Notre-Seigneur a bâti son Eglise * ? Ou bien encore ne serait-ce pas la sainte Écriture qui en est le fondement? Si on la bâtit sur le pontife de Rome, n'est-ce point l'élever sur une base chancelante et qui peut faillir? «

Tels sont les problèmes théologiques qu'agite d'Ailly dans un de ses premiers écrits, achevé au moment même où il sortait des écoles théologiques de Paris ^, et où Télection inattendue de Clément VII commençait le schisme, « C'est du Christ et nooi du Pape que décoittle la juridiction des évêques et des prêtres ; le pon-

1. « Quis enim m Pelri infirmitate Ecclesiae flrmitatem slabiliat? » — Jean Hus ne parlera pas autrement dans son traité de l'Église. Hf.fele, Histoire des Conciles (Trad. LECLEncQ), t. VII, 1'" parlle, p. ia%.

2. Recotnmendalio Hacrœ ScripturêB, traité composé vers 1380. Dans les 0pp. Gersonii (édit. Ellies-Dupin), 1. 1, col. 604.

tife romain est la tête de l'Église en ce sens qu'il en est le principal ministre : ministerialiter exercens, administrative dispensans, » ajoutera-t-il plus tard \ — « La subordination de l'Église au Pape n'est qu'accidentelle 2. „ « L'Église universelle est seule infaillible 3, toute autre Église partielle peut errer, l'Eglise romaine comme les autres. Le Souverain Pontife n'est pas nécessairement le pontife romain, car la primauté a passé autrefois du siège d'Antioche à celui de Rome^ Le Pape peut faillir, et, de fait, il s'est trompé plus d'une fois ^ à commencer par saint Pierre quand il fut repris par saint Paul », continue d'Ailly *. « Le Pontife peut même devenir hérétique '. »

1. De Ecclesiae, Conc. Gen. et Sum. Pontiflcis auctoritale, ibid., t. II, col. 9-28 et 951. Zaearella dira de son côté : « Potostas esl in universitate, tanquam in fundamento.'et in Papa tanquam in principali ministro ». — Cf. ScuEiFFGEN, BcUrâge zu dcr Gesch. des grossen Schismas, p. 114. —Cf. la bulle Aiictorem fidei, pr. 3.

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