CHAPITRE XI
g 1. — Préliminaires et premiers débats.
La troisième grande réunion ecclésiastique allait donc avoir lieu à Paris.
Son but, bien marqué par l'avocat du roi Jouvenel des Ursins, n'était point de donner une décision en matière de foi ou de discipline. Il n'était pas davantage d'indiquer un nouveau moyen de mettre fin au scbisme : tous avaient été employés et tous s'étaient trouvés infructueiix.
Il s'agissait pour le clergé de donner au roi d'utiles conseils, en particulier sur ce point délicat : faut-il rester fidèle à Benoît ou est-il nécessaire de l'abandonner de nouveau? Est-il opportun de reprendre cette mesure extrême qui se nomme la soustraction d'obédience?
Telle était la question que les évêques et les docteurs de l'Université étaient appelés à résoudre.
Problème grave, car c'était de nouveau créer un
schisme dans un schisme et raviver les blessures que
l'on voulait guérir. Question qui n'aurait pas dû se
poser, car si le clergé de France considérait Benoît
■ comme légitime, il n'appartenait ni à l'épiscopat, ni à
l'Université, ni à la royauté de lui refuser obéissance en tout ou en partie. Mais, en temps de révolution, quand une fois on a méprisé les supériorités légitimes, on est condamné, par une sorte de punition, à ne pouvoir plus s'arrêter et à descendre plus bas qu'on ne l'aurait voulu dès l'abord.
L'initiative de cette motion schismatique revenait à l'Université, depuis longtemps mécontente du pape d'Avignon. Le rôle de VAlma Mater, après avoir été conciliateur à partir de 1390, était devenu peu à peu agressif et irrespectueux à l'égard du pontife français. On n'avait ménagé à Clément et à Benoît, ni les procédés frondeurs, ni les réclamations intéressées, ni les paroles d'aigreur, ni même les menaces de déposition.
Certains maîtres de la docte corporation, gonflés de l'importance que les événements leur donnaient, n'étaient pas plus dociles à l'égard des évêques et s'attribuaient un rôle présomptueux et excessif- Dés 1391, ces professeurs n'avaient pas craint de se présenter comme investis d'une mission attentatoire aux droits de l'autorité épiscopale. Ils prétendaient être, dans le corps de l'Eglise, comme la raison dictant ce qui est bon et ce qui est mauvais, ce qu'il faut faire ou éviter. Ils ne laissaient aux prélats que le rôle de la volontèy le pouvoir exécutif, l'obligation morale d'agir selon les lumières à eux transmises par l'intelligence qu'ils prétendaient représenter^. C'était la déraison pratique s'exprimant dans la langue du pédantisme.
Dans ce synode de 1406, Y Aima Materna restera que
1. Dissertation de Gilles des Champs ou de Jean Gerson. — Cf. Deniflg Chartularium, t. UI, n° 1663.
trop fidèle à ce rôle usurpé. Elle cherchera à imposer ses vues, sa ligne de conduite et même ses haines, et elle se déclarera insultée quand on se permettra de lui résister.
Le pouvoir royal ne se montrera pas moins susceptible, et l'on devine au milieu de quelles difficultés devaient parler et agir les évêques réunis à Paris * .
Soixante-quatre prélats et docteurs se trouvèrent rassemblés au palais par ordre du roi, le 18 novembre 1406. On décida d'abord que, pour éclairer le concile sur les points en litige, chaque parti choisirait un certain nombre de théologiens et de canonistes qui exposeraient contradictoirement les raisons pour et contre. Au fond, la lutte s'engageait entre l'Université et le Pape qu'elle avait imprudemment reconnu, puis obstinément défendu.
Les défenseurs de l'Université furent d'abord maître Pierre-aux-Bœufs, maître Jean Petit, le patriarche d'Alexandrie Simon de Cramaud, puis Pierre Le Roy, àbbé du Mont- Saint-Michel, et le Liégeois Pierre Plaoul. Ils devaient se partager les points de l'argumentation et les réponses à opposer aux raisons des adversaires.
Les orateurs du Pape furent maître Guillaume Philastre, doyen de l'église de Reims, l'archevêque de Tours, Amélie du Breuil, et l'évêquede Cambrai Pierre d'Ailly. Ils devaient s'entendre pour répliquer aux détracteurs de Benoît.
L'avocat général, chargé de parler au nom du roi
1. Les discours ont été publiés, d'après un ms. de Saiot-Victor, par Bourgeois dd Cdastenet, p. 94-234. Ils sont brièvement résumés dans les Chronic. Karoli VI lib. XXVII, c. 17, dans Dn Boulay, t. V, p. 132, et dans les 0pp. Gersonii, t. I, p. XIX.
et de développer les conclusions, était Jouvenel des Ursins.
Le 18 novembre 1406, après une messe solennelle célébrée par l'archevêque de Rouen, tous les prélats, les docteurs, les professeurs se rendirent processionnellement dans la petite salle du palais sur la Seine et se présentèrent à l'audience. Ce fut en présence du duc de Guyenne, que les orateurs appellent « digne hoir de France, plein de pureté et d'innocence, nouveau Josias au visage d'ange j), du duc de Berry, son oncle, et du roi de Sicile Louis, que se tint cette grande assemblée.
Le cordelier parisien Pierre-aux-Bœufs, docteur en théologie, ouvrit la discussion. 11 était le premier organe de l'Université qui avait eu, ce semble, grand tort de le choisir. Dans son exhortation emphatique, il fait un .tableau des troubles religieux qui ont suivi l'élection de Clément VU. Il assimile le schisme au halo qu'on voit autour des astres : c'est un cercle qui n'a point de fin en comparaison duquel les dissensions théologiques précédentes ne sont que des demi-cercles ou des lignes droites. Puis il compare les prélats aux planètes et les bénéficiers aveuglés par leurs dignités aux oiseaux de nuit « qui mettent leur bec en la plume au soleil levant ». Les différents membres du corps de l'homme, et enfin les fleurs et les fruits lui fournissent d'autres similitudes, et l'orateur arrive à la lin de son prolixe discours d'introduction sans conclure^. C'est une préface banale, prétentieuse et amphigourique. L'auteur parle quelque part « des verdures de feuilles de belles paroles, vuides de fait », c'est la meilleure appréciation de son discours.