Ibid., pp. 128 et
218 LE GR/iND SCHISME.
précédents n'avaient jamais été « toUus et extirpés » par la voie de cession, mais bien par les conciles généraux.
Il perdait de vue que, dans toutes les épreuves antérieures de rÉglise, les circonstances n'étaient point les mêmes. Il s'agissait alors démettre fin à une usurpation évidente pour tous, tandis qu'en 1406 on ne savait avec certitude de quel côté était le légitime vicaire de Jésus- Christ ^
Le doyen de Reims avait manqué de forme et de prudence ; l'archevêque de Tours avait apporté des arguments peu topiques ; l'évêque de Cambrai entra enfin en lice le 11 décembre, et se montra bien supérieur aux précédents orateurs. C'est en son habileté diplomatique et en son éloquence très connue qu'espérait surtout Benoît.
Pierre d'Ailly resta bien plus calme que ses adversaires : sa parole n'en eut que plus de poids quand il recommanda la paix et la modération, et lorsqu'il se plaignit des paroles amères et des accusations passionnées proférées contre le pape par les discoureurs qui étaient montés avant lui à la tribune.
Pour lui, la voie de cession est la meilleure : le concile général est aussi à désirer surtout pour la question de réforme de l'Église^ ; la soustraction pendant cinq ans n'a rien produit : il ne faudrait donc pas traiter de schismatiques ceux qui ne veulent plus revenir à ce moyen usé et inefficace. Reprenant plusieurs proposi-
i. Bourgeois du Chasteset, p. 141.
2. Ibid., p. 153. D'Ailly avait d'abord demandé le concile général en 1381, puis il avait réclamé la cession en 1395. Il n'avait jamais approuvé la voie de compromis trop difficile, ni la voie de fait trop brutale, ni la convention, expédient dilatoire inventé par Benoît XIII après son élection. En 140G, il préconise et défend à la fois les deux premiers moyens.
tions précédemment énoncées par lui, d'Ailly regrette que l'Université tout entière se soit mêlée de cette affaire et non pas seulement la Faculté de théologie, seule compétente. Il engage les prélats à donner, non pas des décisions définitives et tranchantes, mais plutôt des avis motivés. Il affirme que Gerson et plus de vingtsix maîtres de la Faculté de théologie sont de son opinion et qu'ils croient en outre à la grande utilité des conciles provinciaux tenus chaque année pour préparer le futur concile de l'obédience de Benoît, puis le concile général des deux obédiences.
Il défend enfin énergiquement la conduite du pontife d'Avignon, affirme que le Pape n'est ni schismatique ni hérétique au sens propre du mot, et prétend qu'il est prêt à réunir le concile général.
Toutes ces démonstrations allaient directement à rencontre des idées universitaires.
L'orateur avait pourtant pris ses précautions pour qu'on ne pût attaquer ni même suspecter ses sentiments à l'endroit de VAlma Mater. Citons une partie -de son exorde : « Je proteste que je n'entends rien dire en injure d'aucun et principalement de ma Mère l'Université laquelle j'aime toujours singulièrement et y suis moult tenu. Car en elle et par elle j'ai eu moult de biens et d'honneurs, de quoy je n'estois pas digne ^ . »
Ces précautions oratoires ne parvinrent pas à préserver d'Ailly d'attaques et de rancunes. L'Université lui sut peu de gré de sa franchise. Elle ne voulut plus le reconnaître comme un de ses membres, car elle se plaignit qu'il eût attenté à sa réputation. Elle demanda à se justifier devant le roi par la bouche de Jean Petit.
\. Bourgeois du Chastenet, p. 131.
Celui-ci prit aussitôt la parole, et on retrouve dans ses protestations la violence habituelle du caractère, des propos et des procédés de l'impétueux normand ^ .
Pourtant Tattitude oratoire de l'évéque de Cambrai avait été impeccable. Froid, méthodique, parfaitement maître de sa parole, il ne s'était laissé émouvoir ni par les interruptions, ni par une sorte de rappel à l'ordre, et il avait poursuivi jusqu'au bout sa magistrale démonstration.
L'abbé du Mont-Saint-Michel et Pierre Plaoul défendirent, comme Simon de Cramaud, des opinions anti-papales et cherchèrent à faire prévaloir tous les préjugés universitaires.
Le premier ne craignit pas de dire qu'on devait refuser l'obéissance au pape quand il abusait de son pouvoir : c'était le cas de Benoît qui ne travaillait qu'à détruire l'Eglise. Le second déclara les deux papes schismatiques obstinés, et par conséquent hérétiques ^.
A lire leurs discours, on se convainc de plus en plus que la croyance en l'institution divine de la papauté avait reçu de graves atteintes dans tous ces esprits prévenus, et que les droits du pontife suprême n'étaient plus guère reconnus par tous ces universitaires dévoyés.
§ 2. — Les conclusions de l'avocat royal.
EniBn Jouvenel des Ursins, avocat du roi, prit la parole pour tirer des conclusions. Il s'exprima en homme d'État quelque peu gallican, précurseur des Achille
i. Bourgeois du Chastenet, pp. 198 et 228.
2. Cf. Schwab, Johannes Gerson, p. 178. — Tscuackert Peter von Ailli, p. 12i. — EuLER, Dîetrich von Nieheim, p. 19 et suiv.
de Harlay et des Denis Talon. Hélas ! depuis quatre siècles, le langage des avocats politiques n'a guère changé en France, quand il s'est agi de l'Eglise!
« Le roi, dit-il en substance, a eu le droit de convoquer le concile. Au nom de Charles VI, je réclame la soustraction d'obédience, la suppression des taxes imposés par Benoît et le rétablissement de la juridiction des ordinaires, tant pour la collation des bénéfices que pour le for contentieux ^ . »
Après ce discours, Jouvenel engagea les membres de l'Assemblée à voter par écrit sur deux points : 1° Faut-il réunir un concile général des deux obédiences pour terminer le schisme? On répondit : Oui, à la presque unanimité. 2° Est-il utile de proclamer à nouveau la soustraction d'obédience? Sur ce point, les sentiments furent très partagés.
Les uns voulaient qu'on fît au Pape de nouvelles prières et de filiales remontrances : d'autres plus radicaux se déclaraient, sans condition, partisans de l'abandon complet. C'était l'opinion de l'Université.
Il y en avait enfin qui, moins audacieux, émettaient un avis mixte et auraient préféré une demi-mesure. Ils pensaient qu'on devait conserver l'obédience quant au spirituel, et la répudier quant au temporel, c'est-à-dire quant à la collation des bénéfices, des prélatures et des dignités. Ce moyen terme réunit la majorité des suffrages, et, le 4 janvier 1407, l'assemblée l'adopta.
C'était, on s'en souvient, le sentiment que l'évêque de Cambrai avait émis dans l'ouvrage resté manuscrit que nous avons précédemment analysé •^. Le patriarche et plusieurs ducs se rangèrent à celte opinion et le roi