‹ Le grand schisme d'occident [microform]Chapitre 121 sur 186 · NiEM, Descismate, lU · texte numérisé non relu

NiEM, Descismate, lU

la légitimité de l'initiative prise par le Sacré-GoUége, quand il a refusé l'obéissance à Grégoire. Ils dénient aux cardinaux le pouvoir de convoquer un concile : ce droit n'appartient qu'au Pape, c'est-à-dire à Grégoire, qui a été justement élu, reconnu et proclamé. D'ailleurs si son élection est illégale, comment les cardinaux qu'il a nommés sont-ils sûrs de la légitimité de leur titre? Les députés contestent ensuite la légalité de l'union des deux collèges pour ce motif que, seule, la nomination des cardinaux de l'un des deux partis peut être considérée comme régulière.

Jusqu'ici rien de mieux. Mais les envoyés discutent ensuite sur des questions de date et reprochent au concile d'avoir indiqué d'avance le but qu'il poursuivrait : c'est ce mettre des bornes à l'action du Saint- Esprit », disent-ils. Dans les dernières observations au contraire, les députés semblent reconnaître la légitimité de l'assemblée de Pise, ils se préoccupent du refus éventuel de Benoît, et prétendent que le délai fixé pour se rendre au concile est trop court.

En terminant, ils propos^ent aux Pères assemblés de demander à Grégoire de vouloir bien indiquer un autre lieu de réunion ^

Un chanoine de Spire, Conrad de Soest, se chargea de remettre au synode par écrit la longue liste de ces propositions. Nous ne mettons pas en doute la bonne volonté des envoyés de Robert, mais les dispositions militantes des prélats rassemblés ne pouvaient leur permettre de recevoir d'une façon bienveillante ces critiques et ces objections accentuées. En réalité, l'effet produit sur les membres du concile fut fâcheux

i. Mansi, t. XXVI, p. -II8S. — Hardouin, t. Vni, p. 49. — Hefele, t. X, p. 233. — Cf. Pastor, Histoire des Papes, t. I, p. 200.

pour les Allemands. Ils le sentirent si bien qu'ils quittèrent Pise comme des fugitifs, le 21 avril, en laissant un nouvel écrit dans lequel ils aggravaient encore la maladresse de leurs critiques par la violence de leurs protestations. Ils n'avaient point attendu la réponse des Pères. Ceux-ci crurent devoir la produire quand même et confièrent la rédaction de la réplique au savant professeur de Bologne Pierre de Ancorano * , l'une des lumières du concile.

Nous n'entrerons pas dans le détail de ces discussions juridiques. L'éminent maître résume en quatre points la liste des critiques des délégués allemands et il explique la pensée des prélats de Pise sur l'abandon de l'obédience, sur la convocation du concile, sur l'invitation de Grégoire à cette assemblée et sur l'union des deux collèges cardinalices. Cette argumentation vigoureuse répond presque toujours suffisamment aux objections des envoyés du roi des Romains 2.

S 3- — Les Italiens à Pise.

Tout autre et bien plus habile fut la ligne de con-^ duite adoptée par Charles Malatesta, prince de Rimini. Tandis que Robert compromettait en maladroit ami la cause, d'ailleurs excellente, de Grégoire, Charles la défendait en lettré, en orateur, en politique et en chevalier. C'est le plus beau caractère de toute sa race.

Il voulut essayer d'abord une réconciliation entre le

4. Cf. Fabricius, Bibl. medii aevi, 1. 1, p. 235; V, "13; VI, 346. — Tira- BOSCHi, Storia lett. ital., t. II, p. 370. — Schclte, Geschichte des canonischen Rechts (Stuttgart, -1877), t. II, p. 278.

2, Mansi, t. XXVIJ, p. 367. — Hefele, t. X, p. 271.

Pape et les Pères, et il proposa à quatre cardinaux de transférer le concile ailleurs ou de le différer.

Le cardinal d'Albano lui répondit au nom de ses collègues : « Ce sont les deux prétendants qui euxmêmes ont indiqué la ville de Pise. C'est là que les papes ont été cités" à comparaître. Les cardinaux n'ont pas le droit d'en changer le lieu, car la convocation antérieure serait nulle. De plus, beaucoup de membres sont arrivés , d'autres s'y rendent, un grand nombre d'ambassadeurs sont en route. Toute modification de ce genre serait peu décente. »

Malatesta répliqua : « Les conditions qui ont permis à Grégoire d'accepter Pise sont changées. D'ailleurs, l'essentiel est la pacification de l'Eglise et le Pape fera tout pour y arriver. Que les cardinaux prennent garde ; s'ils persévèrent dans leur ligne de conduite, ils auront trois papes au lieu d'un ^ . »

Les cardinaux répondirent en substance : « Que Grégoire vienne à Pise ou qu'il se décide à abdiquer à Rimini. Quelle joie ce serait pour votre cité, prince! Quelle gloire aussi, car ce 'serait en son sein qu^ôn élirait le futur pape ! »

« Je ne cherche ni l'honneur de ma capitale, ni le mien propre, se contenta d'observer Malatesta; je ne veux que le bien de l'Église. »

Les négociations n'avançaient pas. Le concile nomma alors une commission composée de l'archevêque de Pise, de l'évêque de Cambrai et de deux autres membres pour faire de nouvelles instances auprès du protecteur du pape romain. D'Ailly en particulier

i. Hefele, t. X, p. 260. — Martèke et Duuand, Veier. Script., t. VII, p. 1003. — Maxsi, t. XXYII, p. 232.

s'efforça de lui démontrer qu'il devait persuader à Grégoire de céder ou l'y contraindre par force. 11 essaya de lui prouver que la proposition de changer le lieu du concile était contraire au droit et ne pouvait que iiuire au rétablissement de la paix.

Malatesta ne fut point convaincu. '

Dans une autre entrevue, le cardinal de Milan, JPierre Philargi, ne fut pas plus heureux. A une promesse d'abdication faite par le prince, il répondit : « Grégoire n'abdiquera pas : il tient trop à régner. » Le prince répliqua vivement : « Il y a des gens qui n'hésiteraient pas à bouleverser l'Eglise pour monter sur le siège de Pierre. Comment s'étonner si Grégoire se fait prier pour en descendre? y>. — « Je n'aspire point à la tiare, » dit Philargi. « Peut-être pourtant n'auriez-vous pas beaucoup de répugnance à la ceindre un jour, » répondit Malatesta. Cette fois le prince de Rimini fut bon prophète.

Enfin, pour le bien de la paix, les cardinaux acceptèrent une entrevue avec Grégoire à Pistoie. Malatesta offrit ses bons offices pour décider le pontife romain à accepter ce rendez-vous et il partit pour Rimini.

Mais quand il rendit compte au Pape du résulta^ de sa mission, le débile vieillard se mit à pleurer : « Que faire? s'écria-t-il. Si j'accepte, je trahis mes partisans et ma famille. Si je refuse, j'excite un grand scandale dans l'Église. »

Malatesta insista avec énergie et éloquence et engagea le pontife à se rendre à Pistoie *. « Jamais je n'irai en une ville qui dépend de Florence, répondit Grégoire. Au surplus^ je ne saurais abandonner mes proches, ainsi que les rois Robert du Palatinat et

■1. Martèse kt Dcraso, t. VII, prœf. xci.

Ladislas de Naples, mes dévoués partisans. » On ne put en obtenir davantage : désormais ses destinées vont s'accomplir rapidement.

§ 4. — L'incident aragonais.

Restait l'intraitable et rusé Benoît qui, retiré au pied des Pyrénées, n'avait pas encore renoncé à tout espoir de faire triompher sa cause. Ses députés étaient attendus à Pise d'un moment à l'autre et l'on délibérait sur la façon dont le concile devrait les recevoir. En dépit de quelques membres du Sacré- Collège encore attachés au pape d'Avignon, on déclara que ses ambassadeurs ne jouiraient d'aucune espèce d'honneurs. Après maintes délibérations, le synode proclama aussi que l'union des cardinaux des deux obédiences était conforme au droit et que l'assemblée avait été légitimement convoquée. Il affirma de plus que le synode de Pise était un vrai concile œcuménique, jouissant des pouvoirs du juge le plus élevé qui soit sur la terre, et ayant le droit soiiverain de décider entre les deux prétendants.

Les membres du concile arrivaient de plus en plus nombreux de toutes les parties de l'Europe chrétienne. Ce fut alors que pour établir plus d'ordre dans les diverses congrégations particulières, on jugea à propos de faire représenter chaque pays par un certain nombre de délégués et d'opiner par nation. 11 y en eut quatre, celles de France, d'Italie, d'Angleterre et d'Allemagne. Nous verrons plus tard le concile de Constance employer aussi cette façon de procéder, inconnue des synodes précédents.

L'assemblée, après avoir résumé dans un mémoire tous les incidents du schisme, demanda à chacun de

ses membres d'abandonner l'obédience de Benoît et de Grégoire, déclarés opiniâtres.

On consacra le mois de mai presque entier à entendre les témoins qui déposaient contre les deux prétendants. Puis, le 23 mai , l'assemblée esquissa la sentence à prononcer. De nombreux maîtres des Universités prirent part aux débats et ne furent pas les moins ardents à condamner le pape de Rome et même celui d'Avignon.

A cette date, les cardinaux reçurent des bulles de Benoît, ce J'ai pris connaissance de votre convocation au concile, leur déclarait-il, mais je n'y viendrai pas et je vous défends d'élire un autre pape à ma place. »

On passa outre, et, le 5 juin 1409, on se réunit pour la quinzième session solennelle. Les cardinaux remplirent une dernière fois, aux portes de l'église, la formalité de la citation des prétendants, puis les procureurs du concile demandèrent qu'une condamnation définitive fût portée contre Pierre de Lune et Ange Corrario.

Les Pères de Pise allaient rendre une sentence jusqu'alors sans exemple dans l'histoire de l'Église. Tous étaient émus lorsque le cardinal d'Alexandrie, Simon de Cramaud, prit la parole au milieu de l'auguste assemblée. « Benoît XIII et Grégoire XIII, ditil, sont reconnus comme schismatiques, approbateurs et faiseurs de schisme, hérétiques notoires, coupables de parjure et de violation de vœu et scandalisant ouvertement l'Eglise universelle. En conséquence, ils sont déclarés indignes du souverain pontificat, ils sont ipso facto déposés de leurs fonctions et dignités, et même chassés de l'Église. Il leur est interdit de se considérer désormais comme Souverains Pontifes, et toutes les procédures et promotions faites

par eux sont cassées. Le Saint-Siège est déclaré vacant et les fidèles sont relevés de leur promesse d'obéissance ^ . »

A peine le patriarche eut-il terminé la lecture d^ cette sentence si grave que des acclamations de joie retentirent dans l'immense enceinte. On chanta le Te Deum, et une procession, solennelle fut ordonnée pour le lendemain, jour de la Fête-Dieu.

Sur ces entrefaites entrèrent au concile les ambassadeurs du roi d'Aragon, chargés d'annoncer que les nonces de Benoît étaient enfin arrivés à Pise. Ces envoyés étaient des abbés et des religieux parmi lesquels se rencontrait Boniface Ferrier, frère de saint Vincent^. Ils ne venaient pas apporter l'adhésion de Benoît à l'assemblée conciliaire; ils n'étaient chargés que de rendre publique la renonciation du pape d'Avignon, si celui de Rome en faisait autant, clause conditionnelle quelque peu dérisoire dans les circonstances.

Us firent leur entrée au concile le 14 juin, mais leurs prétentions excitèrent bien vite les protestations, puis les rires moqueurs de l'assistance. Le peuple de Pise les accueillit moins bien encore et les accabla parfois de menaces et d'injures. Le chancelier d'Aragon fut écouté avec peu de faveur et l'archevêque de Tar-

1- Haudouin, Concil., t. Vin, p.85etsuiv. — Vos der Hardt, Jîej'um Conc. œcum. Constant., t. n, col. 136. — Qu'on le l'emarque, les Pères de Pise ne se croient pas supérieurs au Pape et juges du pontiûcat suprême; ils déclarent simplement que chacun des pontifes déclius est hérétique et schismatique et qu'il est dégradé par le fait même, ipso facto.

2. Boniface était, comme son frère, partisan acharné de Benoît, il écrivit une lettre véhémente contre les Français présents au concile et en particulier contre l'évêque de Cambrai. Voici le titre de ce libelle : Spécula contra vasa irm super hxretica pravitate pisana , Mau- TESE ET Durand, Thésaurus, t. II, col. 1447. Pierre d'Ailly répondit en écrivant son Apologia Concilii Pisani récemment imprimée dans le Peter vonAilli de Tscuackert, Appendix, p. 31.

ragone excita un épouvantable tumulte quand il commença son discours par ces paroles : « Nous sommes les nonces du seul véritable pape Benoît XlII. » C'était une déclaration de guerre plus audacieuse qu'habile.

Aussi les ambassadeurs virent-ils bientôt que toutes leurs démarches auprès du concile seraient inutiles et que tout se préparait pour l'élection d'un nouveau Pape. On fut obligé de leur déclarer que leur vie serait en danger, s'ils persistaient à soutenir les prétendus droits du pontife d'Avignon. Très intimidés, les envoyés quittèrent secrètement la ville et voulurent se rendre auprès de Grégoire, Ils demandèrent à cet effet un sauf-conduit à BalthazEir Cossa, alors gouverneur de Bologne. « Qu'ils viennent avec ou sans sauf-conduit, répondit brutalement celui-ci; seulement je les avertis que, si je les prends, je les feraibrùler vifs ^ . » De plus en plus effrayés, les nonces de Benoît retournèrent vers leur maître.

Celui-ci, sans se laisser abattre par ces coups réitérés, nomma douze nouveaux cardinaux pour perpétuer ce schisme qu'il avait contribué si grandement à" faire naître et à prolonger^. Expédient fâcheux ajouté à tant d'autres et qui aggrave la responsabilité de son auteur devant l'Église et la postérité.

g 5. — L'élection d'Alexandre V.

Tout était prêt pour le conclave qui devait, selpn les espérances du Sacré-Gollége, opérer l'union de l'É-

1. Martène et Durand, Vêler. Script., t. VU, p. 1112. — Thésaurus, t. II, p. 147G. — Hardouin, VIII, 1", 89. — Lenfaîjt, Histoire du Concile de Pise, p. 284.

2. NiEM, De scismate, lib. in, 14, p. 310. — Ciacoxius, Historia Ponlif. roman, et Cardin., t. II, 741.

glise. Le 15 juin, les vingt-trois cardinaux se réunirent dans le palais archiépiscopal de Pise pour procéder à l'élection. Le conclave dura onze jours. Bien des obstacles vinrent du dehors pour retarder le choix du nouveau pape. Au dedans, quelques intrigues se nouèrent pour qu'on élût un pape français. Mais enfin, par l'influence de l'énergique et ingénieux Cossa, les voix se portèrent unanimement sur Pierre Philargi, cardinal du titre des douze Apôtres. Il fut élu le 26 juin 1409 et prit le nom d'Alexandre V.

Comme Sylvestre II, saint Grégoire Y II, Adrien IV et plusieurs autres pontifes, Alexandre était de la plus basse extraction ^ . A peine sait-on s'il était Grec ou Italien de naissance. Il fut abandonné par ses parents dès l'âge le plus tendre et il passa son enfance à Candie où il mendiait son pain. Un Frère Mineur, à qui il inspira de l'intérêt, l'instruisit, le fit entrer dans son ordre, puis l'emmena en Italie. Etudiant à Oxford, docteur, puis professeur à Paris, il se distingua comme maître et comme prédicateur, et se montra partisan déterminé d'Urbain VI. Rappelé en Italie, il devint précepteur du fils de Jean Visconti, duc de Milan, puis évêque de Plaisance (1386), de Vicence (1387) et ensuite de Novare (1389). En 1402, ^ il fut promu archevêque de Milan et Innocent VII le revêtit de la pourpre. Sous Grégoire XII, il prit activement le parti des révoltés; il s'acquitta avec un succès incontesté de quelques négociations importantes et contribua grandement à la réunion du concile de Pise.

Son élection était attendue et désirée ; aussi quand le

1. Il a paru, en 1881, une biographie grecque d'Alexandre V sous ce titre : Mâpxou 'Peviépvi 'ÏGXoptxai M£)>é'cat. ô "EXXviv Uàiraç 'A)i?av8poç e'. To puÇdcvTiov v.cà yi èv Bacilsia, Suvoôoç. Cf. Pastou, 1. 1, p. 200.

Page 1