Massi, t. XXVI, pp. 1090 et suiv. — Raynald, a
Quant à Benoît, il vit ses soldats forcés d'abandonner Avignon devant les troupes françaises et il se hâta prudemment de passer les Pyrénées et de se mettre de plus en plus sous la protection de son royal ami Martin d'Aragon \. Il s'appuyait sur un roseau déjà brisé; le 31 -mai 141Ô, le roi Martin rendait le dernier soupir et la Providence ôtait ainsi un de ses meilleurs soutiens à l'opiniâtre Benoît.
§ 6. — Jugement sur le Concile de Pise.
Malgré les échecs subis par les prétendants condamnés, quelle était, en droit et en fait, la situation de l'Église à la fin de l'année 1409 ?
Le droit pour les cardinaux d'assembler un concile général qui terminât le schisme leur paraissait incontestable. Il résultait pour eux, nous l'avons déjà fait observer, de cette loi naturelle qui veut qu'un grand corps puisse toujours trouver en lui-même un moyen de salut : Salus populi suprema lex esto. Tout doit être subordonné au salut de l'Église et à la conservation de son unité nécessaire. D'ailleurs les tergiversations et parfois les parjures des deux prétendants semblaient donner raison aux Sacrés-Collèges réunis. « Jamais, . se disaient-ils , nous n'arriverons à faire cesser le schisme tant que ces deux obstinés resteront à la tête des partis adverses. Il n'y a point de pape certain qui puisse convoquer légitimement un concile général. Le pape étant douteux, le Saint-Siège doit être considéré comme vacant. Nous avons donc le mandat légitime d'élire unpape qui sera incontesté et de convoquer l'Église universelle pour que cette adhésion rende plus forte notre
1. Cf. ToLRA DE Boudas, L'antipape Benoît XIII en Roussillon. Revue dumonde catholique, t. XV, p. 2i. (18G6).
décision. » Des universités fameuses poussaient et soutenaient les cardinaux dans celte voie ^.
Et pourtant au point de vue théologique et juridique, leur raisonnement était faux, dangereux et révolutionnaire. Nous comprenons les hésitations des contemporains sur la légitimité de chaque pontife rival. Mais si Grégoire et Benoît sont douteux, les cardinaux qu'ils ont nommés le sont également. Si la source de leur pouvoir est incertaine, leur compétence à convoquer l'Église universelle et à élire un pape l'est aussi. C'est un cercle vicieux manifeste. Comment dès lors Alexandre V, élu par eux, aurait-il des droits incontestables à être reconnu par la chrétienté tout entière? De plus, il était à craindre que certains esprits ne se servissent de cet expédient passager, de cet exemple unique, pour en faire une loi générale et pour proclamer la supériorité du Sacré-CoUége et du concile sur le Pape.
Ce fut, en effet, ce qui arriva. Zabarella, nommé plus tard cardinal, avait déjà érigé en principe que le Sacré-CoUége devait être comme une commission permanente préposée au gouvernement de l'Église, au détriment du Saint-Siège ^. Pour lui, le pontife n'est plus que le premier ministre de l'Église, le caput ministeriale. Plus tard, Richer et son école ne parleront guère autrement. Le même Zabarella se permettra d'affirmer aussi que, quand le collège des cardinaux ne peut ou ne veut convoquer le concile, ce droit ap-
d. C'est le principe que préconise Niem dans le traité qu'on a si longtemps attribué àGerson, De modis uniendi... 0pp. Gersonii, t. n, col. 163. " — Cf. Pastor, t. I, 203. — Lenz, Drei Tractate aus dem Schriftencyclus des Constanzer Concils untersucht (Marburg, 1876), p. 29.
2. Ce traité fameux intitulé De schismatibus auctoritate imperatoris tollendis a été publié dans Schardius, De jurisdictione imperîali, p. 688 741. Cf. M. Lexz, loc. cit., p. 71. Plaoul avait déjà soutenu ce principe au concile de Paris de 140G. Cf. Bourgeois du Chastenet, Preuves, p. 191.
partient à l'Empereur ; c'est la théorie que nous verrons appliquer à Constance. L'esprit césarien succédera à l'esprit révolutionnaire : c'est dans l'ordre et dans la logique des choses.
Le moyen employé par les cardinaux ne devait pas réussir, même momentanément. La situation de l'Eglise devint plus précaire : au lieu de deux têtes, il y en eut trois. Les deux premières obédiences ne disparurent pas, et Ton n'arriva qu'à en créer une nouvelle. Pourtant au point de vue du droit, la situation d'Alexandre est meilleure que celle de Clément VII et de Benoît XIII. Il n'a pas été élu en opposition avec un pontife universellement reconnu et par des moyens schismatiques. L'opinion presque commune affirme que lui et son successeur Jean XXIII ont été de vrais papes ^. Si les pontifes d'Avignon ont eu un titre coloré vis-à-vis de leur obédience, on peut le démontrer à plus forte raison pour Alexandre V aux yeux de l'Eglise universelle.
En fait, le pape de Pise fut reconnu par la majorité de l'Eglise, c'est-à-dire par la France, l'Angleterre, le Portugal, la Bohême, la Prusse, quelques contrées de l'Allemagne et de l'Italie, puis le Comtat-Venaissin ^, tandis que Naples, la Pologne, la. Bavière, et une partie de l'Allemagne continuaient à obéir à Grégoire et que l'Espagne et l'Ecosse s'obstinaient à rester soumises à Benoît.
L'élection d'Alexandre ne produisit donc pas immédiatement cette pacification que beaucoup de fidèles
■1. Bellarmin, De conciL, 1. 1, c. 8. — Muzzauelli, De auctor. Rom. pontifias, t. U, p. 414.— TosTi, Storia del Concilia di Costanza, t. I, p. 35.
2. Cf. la lettre de Simon de Cramaud dans les Acta concilii Constanc, 1. 1, p. 283.
avaient. espérée. Pierre d'Ailly, un des hommes les plus clairvoyants de son époque, avait prévu ce résultat et n'avait point caché ses appréhensions. « Si le concile fait une élection nouvelle, avait-il écrit, il ne faudra pas y procéder avant d'être sûr de l'adhésion de la chrétienté tout entière ou tout au moins de la majorité... Sinon, ce serait greffer un nouveau schisme sur l'ancien et la seconde erreur serait pire que là première ^ . »
Il ne fut pas écouté par les Pères de Pise qui, confiants en leur omnipotence , voulaient précipiter la solution et ne consentaient pas à prendre les précautions désirables pour assurer le résultat. Au moment de la convocation du concile , ils- ne s'inquiétèrent point de préparer l'opinion et de la détacher insensiblement des pontifes qu'il s'agissait de renverser. Ils n'envoyèrent pas de légat en Hongrie et dans les régions du Nord ; ils laissèrent de côté l'Espagne avec ses divers royaumes. Si, comme nous le verrons plus tard, le concile de Constance vint à bout de rétablir l'unité, c'est parce qu'il eut à cœur de suivre une voie absolument opposée. Il renversa le successeur du pape élu à Pise, mais dans cette question si importante et si délicate , il procéda avec une sage lenteur et il s'entoura d'avance de toutes les conditions de succès.
Pourquoi le synode de Pise se proclama-t-il œcuménique, pourquoi émit-il la prétention de parler au nom de l'Église universelle, quand il savait que plusieurs nations n'étaient pas représentées ? Il ne dut point s'é-
1. Avis donné à Tarascon, le 10 janvier 1409, par l'évêque de Cambrai ; Martèxe et DnhAND, Veter. Script.,t. Vn, coll. 917 et 146t. — Cf. N. de Clémaxgis, disciple de d'Ailly, Opéra, p. 71. — Gerson, Propos, coram Anglicîs, 0pp. Gersonii, t. II, col. 128. — Tscuackert, Peter von AilU, p. Ib2.
tonner de voir que ses décisions ne furent pas unanimement approuvées. D'un autre côté, pourquoi accuser les deu:ç prétendants , non seulement de schisme , mais de véritable hérésie? Ce sont des griefs que la passion invente, mais que ne peuvent soutenir ni la théologie, ni la justice.
Aussi le même Pierre d'Ailly put-il ajouter plus tard : « Quoique la célébration du concile de Pise et l'élection d'Alexandre V soient tenues pour légitimes et canoniques par l'obédience de Jean XXIIl, cependant les deux obédiences opposées soutiennent le contraire , non sans, probabilité , et les difficultés de droit et de fait ne sont pas moindres qu'avant ^. » Et Gerson pense de même : « Le schisme actuel présente tant de doutes, écrit-il, qu'il serait téméraire, injurieux et. scandaleux de prononcer que les fauteurs de tel ou tel parti sont hors de la voie du salut ^. » Donc, selon l'opinion des partisans même du concile, on peut douter de la canonicité de ses actes et de la valeur de ses sentences. Comment dès lors le considérer comme œcuménique, surtout si l'on sait d'avance que le pape légitime, quel qu'il soit, ne l'a ni convoqué ni présidé et que cette assemblée n'a point représenté l'Église universelle?
Aussi les théologiens et les canonistes se sont-ils montrés sévères à l'égard du synode de Pise.
D'un côté, à l'extrême gauche des docteurs, nous entendons un partisan acharné de Benoît, Boniface Ferrier, l'appeler « un conventicule de démons ^. »