CHAPITRE II
l'élection d'uBBAIN VI A ROME.
Ce n'est pas seulement au XIV^ siècle que le problème historique de l'origine du grand schisme a divisé et passionné les esprits ; à l'heure qu'il est, cette question n'est point résolue pour tous. A cinq siècles de distance, Urbain VI et Clément Vllconservent encore d'irréductibles partisans.
Quel fut, en 1378, le vrai successeur de saint Pierre? Était-ce Barthélémy Prignano, archevêque de Bari, ou Robert de Genève, ancien évêque de Cambrai ? l'élu du 8 avril, ou celui du 20 septembre? le pape de Rome, ou celui de Fondi, puis d'Avignon? Tel fut et tel est encore le point initial de la controverse. Le fait de l'élection est l'événement central d'où dépend tout le reste ; mais chaque parti l'expose à sa manière, suivant ses convictions ou ses passions.
Qu'on lise l'exposé [factiim] envoyé aux princes chrétiens par le pape romain ^ ou la Declaratio écrite par les cardinaux dissidents 2, qu'on étudie tous les
i. Raynald, a. 1378, p. 73-96.
2. Du BouLAY, Hîsloria Univ. Parisîensis, t. IV, p. 468. — Baluzë, Vîlm
Casiis de cette époque imprimés ou inédits ^ , qu'on interroge les pièces conservées au Vatican et émanant des pontifes rivaux ^, et l'on verra que la question capitale est invariablement le récit de l'avènement d'Urbain VI.
La liberté morale des électeurs a-t-elle été suffisamment sauvegardée au sein du conclave? Le choix fait par eux de Barthélémy Prignano doit-il être reconnu comme légitime et valable? Au contraire, les cardinaux ont-ils cédé à une pression telle que leurs actes aient été par le fait même invalides et, partant, l'élection nulle? C'est le problème que se posent les historiens, surtout depuis le XVIP siècle.
Raynald, le continuateur de Baronius, et la majorité des écrivains étrangers à la France défendent Urbain : ils croient que son élection est, sinon irréprochable, du moins suffisante, et que, d'ailleurs, elle a été revalidée plus tard.
Baluze, avec un certain nombre d'historiens français, sont plutôt du parti de Clément, et inclinent pour l'invalidité du choix fait par le premier conclave. Cette conclusion ressort surtout des témoignages qu'ils publient, et qui émanent pour la plupart des cardinaux français. Certains champions de Robert de Genève et du roi Charles, surtout au XVIl" siècle, sont soupçonnés à bon droit de se laisser parfois entraîner par des
Paparum Avenion,, t. I, col. 123S. — Cf. Christophe, ifisfotre de la Papauté au XIV« siècle, t. III, p. 354.
1. Gayet, Le grand Schisme d'Occident d'après les documents contemporains. Pour la Declaratio , voir le chapitre suivant, p. 61. Les Casus sont des écrits composés par Urbain, par les cardinaux, par les avocats ou par d'autres écrivains parlant au nom de chacun des prétendants.
2. Archives du Vatican, Reg. 291-309 pour Avignon, 310 à 314 pour Rome. 1
préoccupations politiques, tout à fait étrangères au débat et par une sorte de patriotisme rétrospectif et mal entendu ^ .
De nos jours, les écrivains ecclésiastiques ont traité derechef la question, mais, cette fois, en s'autorisant de documents que les historiens du XV11° siècle n'avaient pas eus entre les mains.
Hefele, Hergenrœther, Pastor, Heinrich, Chenon, de Beaucoùrt, Denifle, se sont prononcés ouvertement pour le pontife de Rome ; Gayet, qui est avignonnais, penche plutôt pour Avignon; Noël "Valois laisse le procès en suspens, considère les papes rivaux comme douteux et croit que la solution de ce grand problème échappe au jugement de l'histoire^. Tous s'appuient sur les événements qui ont précédé, accompagné ou suivi l'élection du 8 avril 1378.
Dans cette question de fait , l'histoire seule a la parole, la théologie n'a point de rôle à jouer, le droit canon n'aura à se prononcer que plus tard, lorsqu'il s'agira de revalider l'élection d'Urbain VI ou de recourir à certains moyens de procédure pour faire cesser le schisme. Jusqu'ici l'Église n'a pas résolu le problème par voie d'autorité et elle ne le fera probablement jamais. Quelques papes ont pu indiquer des préférences, aucun n'a imposé de décisions fermes et formelles sur ce grave sujet qui divise encore lesesprits. Pourtant,
i. L'historiographe Mézeray s'indigne contre ses compatriotes qui prennent parti pour le pontife de Rome ■ sans penser qu'ils sont Français et que par là ils tiennent nos rois pour schismatiques et fauteurs de schisme ». Hist. de France (édit. 1685), t. H, p. 497.
2. Valois, La France et le grand Schisme d'Occident (Paris, 1896), t. I, p. 8. Nous suivrons souvent les indications données par cet ouvrage de premier ordre qu'on ne saurait trop apprécier. M. Valois a utilisé avec un grand sens critique un nombre très considérable ;de documents. On peut aussi consulter avec fruit Lindner dans VHistor. Zeitschrift, t. XXVIII, p. 10.
le savant Benoît XIV pouvait déjà dire au siècle dernier : « Aujourd'hui les ténèbres se dissipent, la légitimité d'Urbain et de ses successeurs est mise en pleine et évidente lumière * » . Les conciles n'ont point formulé de jugement sur la question ; les annalistes et les théologiens des siècles précédents, n'ayant sous les yeux qu'un nombre restreint de pièces officielles, se sont déterminés en sens divers.
Dans la dernière partie de notre siècle, les travaux approfondis des historiens et la découverte de nombreux documents ont entouré les faits d'assez de lumière pour que l'on puisse se faire une conviction raisonnée qui approche de la certitude.
SI. — Ii'état des esprits.
Grégoire XI était mort à Rome, le 27 mars 1378. Avant de rendre le dernier soupir, il avait pris toutes les précautions désirables pour rendre plus facile, plus prompte et moins contestable l'élection de son successeur. C'était la première fois, depuis le départ des pontifes pour Avignon, c'est-à-dire depuis soixante-quinze ans, qu'un conclave allait se tenir dans la Ville éternelle.
A rencontre des constitutions de ses prédécesseurs, Grégoire avait décrété que la majorité absolue suffirait pour la validité de l'élection. De plus, il avait voulu que le commandant du château Saint- Ange, Pierre Gandelin, n'en livrât les clefs à personne, si ce n'est sur un ordre exprès de six cardinaux demeurés en Avignon ^.