CHAPITRE DIX-NEUVIEME
Dans sa lettre sur les Études historiques, Léon XIII a formulé cette grande loi : « La perpétuité de l'Eglise ne saurait défaillir : Dieu s'en est fait garant et l'histoire nous en apporte le témoignage : Sponsor Deus, historia testis. La Providence fait servir les événements, parfois malgré les hommes, au développement progressif de la société surnaturelle qu'il a fondée. » ' , L'histoire du grand schisme est peut-être la preuve la plus palpable de cet axiome ; cette crise aiguë, dangereuse entre toutes, aurait porté un coup fatal à la papauté, si la promesse du Christ ne l'avait faite immortelle.
Les siècles qui se succèdent ne mettent pas tous également en lumière cette note distinctive de la véritable Eglise. II. en est qui ne contribuent guère à rehausser sa splendeur et à augmenter son influence : on a pu les nommer des siècles de fer. Le X^ et le XP furent de ceux-là, et, après le relèvement glorieux du XIP et surtout duXIIP siècle, la fin du XIV^ et le commencement du XV^ furent un nouveau temps d'arrêt dans le
1. De studiis historicis ad Cardinales Pitra, de Luca et Hergenrœther,
développement du dogme, dans la réalisation des projets de réforme et dans le progrès de l'autorité pontificale.
Quand Martin V, désormais seul pape, ferma cette ère de discorde et rendit la paix et l'unité à l'Église, il se produisit à ce triple égard, un réveil que l'histoire doit constater, tout en regrettant qu'il n'ait pas donné des résultats aussi complets qu'on aurait pu en attendre.
§ 1. — Le progrès doctrinal.
En plusieurs endroits de ses écrits , saint Augustin s'attache à montrer dans l'apparition des hérésies une des causes de ce développement : « Les erreurs pullulent à certaines époques, dit-il; mais à leur occasion, la doctrine est étudiée avec plus de soin, les vérités sont mieux comprises et sont proclamées avec plus d'insistance. C'est ainsi qu'une question indiscrète posée par un novateur, devient l'occasion d'une nouvelle manifestation du progrès doctrinal ^ . »
Cet heureux résultat ne se produit pas toujours immédiatement : parfois une vie d'homme ne suffit point à voir naître et grandir le mal, et à constater les effets salutaires du remède. Pendant les quarante années du schisme, les hérésies se sont développées, nous l'avons vu. L'université de Paris avec ses audaces théologiques, Wiclef avec ses violences de pensée et de plume, Jean Hus avec ses tentatives révolutionnaires, ont tout compromis et risqué de tout perdre.
L'ivraie a été semée au XIV® et au XV^ siècles, et ce
i. De civitate Dei, 1. XVI, '2. — In Psalmis, LIV,22. — Confess., 1. VII,
n'est qu'au xvi^ que nous verrons le Maître l'arracher pour faire pousser le bon grain. Il faudra qu'apparaisse Luther pour que l'Eglise tienne à Trente ses solennelles assises et donne à l'univers chrétien ces décrets qui nous régissent encore. Le mal particulier a suscité le bien général : Oportetet haereses esse. Sur un autre point non moins fondamental, le résultat complet se fît attendre plus longtemps encore; à vrai dire, c'est seulement cette fin du xix^ siècle qui en recueille le bénéfice.
Nous connaissons la teneur et le sens fâcheux des fameux décrets des quatrième et cinquième sessions de Constance ; nous savons comment ils n'allaient à rien moins qu'à modifier la constitution fondamentale de l'Église K Martin V ne les avait point admis, mais sa résistance avait été plutôt passive ; il n'avait pu combattre à découvert ce mouvement qu'au fond de son âme il croyait funeste. Malgré lui, il convoqua un concile à Pavie en 1423, pour obéir au décret Frequens inspiré par le même esprit de révolte, qui ordonnait un synode général tous les dix ans 2. Lorsque cette assemblée dut être transférée à Sienne, le pape put se convaincre que ses appréhensions les plus pessimistes étaient fondées ^.
Quant au conciliabule qui se réunit à Bâle dès 1431, ce fut une cohue ; on sait quel spectacle révolutionnaire il donna au monde. Il osa opposer le seigneur de Ripaille, l'antipape Félix V, au vrai pape Eugène IV. A son tour, Eugène convoqua le synode de Ferrare pour tenir tête à celui de Bâle : ce n'étaient plus seulement deux papes, mais deux conciles; on se serait