Chronic, c
Quelques jours plus tard. Gilles des Champs ^ lui répliqua au nom des envoyés royaux; il supplia le pape avec instance d'adopter le moyen proposé par la cour de Paris. « C'est l'intention formelle du roi, ajouta le duc de Berry. » « Si cela est vrai, répondit le pape, que Charles m'en donne son avis par écrit. » « Pas n'est besoin d'écrit, dit Gilles des Champs ; toute notre proposition tient en un seul mot : cession. » « Je demande le temps et le loisir nécessaires pour réfléchir, répliqua enfin Benoît. Je vous assure d'ailleurs que je reste très disposé à assurer la paix de l'Église. »
Les cardinaux réunis à Villeneuve et consultés par les ambassadeurs donnèrent chacun leur avis sur ce point. Repoussant, eux aussi, les atermoiements du Pape, tous prononcèrent le grand mot de cession. Il n'y eut d'excepté que le cardinal de Pampelune, qui se déclara formellement pour « la voie de fait » et demanda l'emploi de la force. « La vraie voie selon Dieu et la justice, dit-il, celle qui rétablira la paix et l'union dans l'Eglise, c'est l'expulsion de l'intrus à main armée autant qu'il sera possible ^ » .
Malgré toute cette opposition, le Pape continuait à tergiverser et à hésiter. Il avait préparé une JauUe et il en livra aux ducs une copie. « La voie de cession, y disait-il, n'est pas admise en droit pour terminer les schismes ; elle n'a jamais été pratiquée, mais au contraire toujours rejetée comme peu convenable... Toute
\. Il était du diocèse de Rouen. D'abord élève du collège d'Harcourt et maître es arts, il devint docteur en théologie en 1383. 11 fut ensuite recteur du collège de Navarre, en 1389. Créé cardinal avec P. d'Ailly le juin 14H, il retint l'administration, de l'église de Coutances, dont il avait été nommé évêque le 2 octobre 1409. Il mourut à Rouen en 1413.
2. Ehrle, p. 23-28. — Cf. le procès-verbal de l'ambassade par Gontier Col, secrétaire du roi. Veterum script, amplissima collectio, t. VII, pp. 466, 472 et 492.
innovation sur ce point serait préjudiciable à l'Eglise et d'un fâcheux exemple ^ ».
Benoît proposait ensuite son système qui était, nous l'avons vu, de s'aboucher avec son compétiteur et les cardinaux de la partie adverse, afin qu'ils pussent exposer respectivement leurs raisons. « Si l'entrevue ne donne pas de résultat, ajoutait-il, que l'on constitue un tribunal arbitral et tout se décidera à l'unanimité ou aux deux tiers des voix. » Le pape d'Avignon commençait déjà à donner des preuves de cette malheureuse obstination dans laquelle il allait persister jusqu'à la mort. Il résista à toutes les instances du Sacré- Collège et de l'ambassade.
On l'accusa même d'avoir fait incendier le pont célèbre qui relie Avignon à Villeneuve où habitaient les ducs, « afin qu'ils n'eussent plus opportune de venir vers lui », dit l'irascible Jean Petit qui faisait partie de la légation ^. 11 alla jusqu'à se refuser à recevoir les députés de l'Université en audience publique. Ceux-ci, diton, la demandèrent à des heures et en des lieux qui ne convenaient pas au pontife. Était-ce une raison ou un prétexte?
Aussi prodigua des biens de l'Église que ménager des siens, il offrit aux ducs de leur abandonner la conquête et la possession des pays qui formaient le patrimoine pontifical en Italie et que d'ailleurs il n'avait pas sous sa domination. Il ne faisait que suivre en cela l'exemple peu honorable de son prédécesseur, qui, ' seize ans auparavant, avait cédé au duc d'Anjou le royaume d'Adria.
Les oncles du roi de France répondirent dédaigneu-
i. Chronic. Karoli VI lib. XVI, c. 4 et S.
2. Discours à l'Université de Paris en 4408, — Cf. Ehrle, p. 473.
sèment qu'ils n'avaient que faire de son appui. Pendant ce temps, les relations entre les ambassadeurs et les cardinaux devenaient de plus en plus intimes et fréquentes. Ils se rencontraient souvent en Avignon dans le couvent des Frères Mineurs, et ils concertaient ensemble les demandes et les réponses à faire au Pape. Dans toutes ses cauteleuses négociations, dont le détail serait fastidieux, le pontife ne cherchait visiblement qu'à gagner du temps et à fatiguer les envoyés royaux. Une dernière entrevue eut lieu sans qu'ils pussent rien obtenir de l'inflexible Benoît au mépris de ses promesses les plus solennelles ^.
Avant de sortir du palais apostolique, les ducs mécontents convoquèrent les cardinaux et plusieurs autres personnes choisies par eux. Tous se réunirent le 9 juillet 1395 ; quatre orateurs haranguèrent la foule au nom du roi et de l'Université et s'efforcèrent de justifier leur conduite en blâmant celle du pontife. C'était exciter à la révolte les sujets du Pape. Quant aux cardinaux, ils étaient déjà presque tous gagnés à la cause du roi ; tous leurs bénéfices étaient en France : on les menaçait de leur couper les vivres et leur intérêt répondait de leur zèle.
g 4. — Mécontentement du roi de France et des autres souverains.
A partir de cette époque, le nouveau pape sembla n'user de son habileté qui était grande, de sa science qui était profonde et de sa vigueur physique qui était étonnante, que pour rechercher des expédients politiques ou des subtilités juridiques afin de retarder sa
i. Chronic. Karoli VI lib. XVI, c. 14. — Jodvenel des Ursins , a. 1393. Collection Michaud, p. 400.
chute : Homo contentiosus, dit un de ses historiens * .
D'abord l'obédience d'Avignon se prit à mettre en doute les promesses du Pape et à soupçonner sa bonne foi. Jouvenel des Ursins rend compte de cet état d'esprit : « Plusieurs doubtoient que ce fut toute fiction, écrit-il à propos de Benoît ; qu'il disoit d'un et pensoit d'autre 2. »
On n'hésita plus à l'accuser quand on le vit multiplier les obstacles à la cession. L'impétueux Jean Petit le dénonça hautement plus tard au sein du concile de Paris : « Le Pape d'Avignon n'en fait qu'à sa tête, dit-il dans un véhément réquisitoire. Plus d'une fois il l'a avoué, il aimerait mieux quérir son pain que de céder ^. »
L'archevêque de Reims fut moins respectueux encore lorsqu'il ajouta quelques jours après : « Benoît est du païs des bonnes mules ; quand elles ont pris un chemin, on les escorcheroit plutôt qu'on l'en les feroit retourner''. »
Au retour des ambassadeurs à Paris, après 120jours de négociations inutiles ^ , le roi Charles s'aperçut bien qu'il ne pouvait compter sur le pontife d'Avignon pour rendre la paix au monde catholique. Il résolut dès lors de s'unir aux autres princes chrétiens dans le dessein de « ramener au port du salut le vaisseau de l'Église », comme dit le moine de Saint-Denis.
A la fin de 1395, sur le conseil de l'Université, il envoya une députation aux archevêques et aux princes allemands, mais elle revint bientôt sans avoir rien
d.Auctorvitselnnoc.vnapudMuRATORi, ni, 836.— Discours de Jean Petit au concile de 1406. — Cf. Bourgeois de Chastenet, Nouvelle histoiredu Concile de Constance, Preuves, p. 107.