Martène et Durand, îoc. cit
La scission entre la cour, d'un côté, et le pontife avignonnais, de l'autre côté, était donc un fait accomplii. Mais qu'allaient faire les cardinaux français?
La premier septembre, deux conseillers royaux, Robert Cordelier et Tristan du Bosc, arrivèrent à Villeneuve près Avignon pour signifier au Pape les décrets royaux. Ils les firent aussitôt publier et ordonnèrent à tous les sujets français, clercs ou laïques, d'abandonner l'obédience de Benoît. La plupart des cardinaux n'hésitèrent pas ; ils vinrent rejoindre à Yilleneuve les envoyés royaux et adhérèrent à la soustraction d'obédience. Sept d'entre eux pourtant refusèrent; cinq se réfugièrent dans le palais des Doms avec le Pape et deux se retirèrent chez eux ^. Tous ceux qui occupaient quelques charges à la cour pontificale imitèrent l'exemple de la majorité du Sacré-CoUége et les bourgeois d'Avignon abandonnèrent, eux aussi, le parti de Benoît qui commençait à se fortifier dans le palais des Doms. Comment allait-on le forcer à reconnaître les décisions prises par le concile ?
Il y avait alors dans le midi de la France un aventu-' rier sans fortune à qui son caractère violent et batailleur avait déjà fait une peu enviable réputation. Chambellan du roi de France, il avait épousé la fille de Raymond de Turenne, ce détrousseur sans scrupules établi aux portes d'Avignon. Douze ans auparavant, Raymond s'était déclaré l'ennemi de Clément VII et lui avait fait une guerre de bandit ^. Le gendre était digne du beau-père, bien qu'il portât un nom que son frère
i. Ehrle, p. 424. — Chronic Karoli 7/lib. XIX, c. 8. 2. Valois, t. II, p. 331.
aîné allait rendre illustre ; c'était Geoffroy de Boucicaut K
. C'est cette épée à vendre que les cardinaux appelaient à leur secours pour prêter main-forte aux citoyens d'Avignon et aux cardinaux en révolte contre le Pape. Geoffroy accourut aussitôt, et, à savoix, descendirent des montagnes d'Auvergne, du Velay et du Vivarais ces aventuriers qui avaient été, dix ans auparavant, aux ordres de Raymond, tous les survivants de ces routiers des grandes Compagnies qui, au nombre de 3000, avaient assiégé autrefois Urbain V dans Avignon. Le siège de la cité des Papes allait commencer.
i. Froissakt, t. XVI, p. 121. On ne s'explique guère commentFroissart, Jouvenel des Ursins et beaucoup d'autres historiens à leur suite, ont pu se tromper à ce point et idenliGer le grand Boucicaut avec le vulgaire condottiere que fut son cadet. Pourtant Froissart était l'ami de Pierre d'Ailly, et devait avoir reçu de lui des renseignements sur le siège d'Avignon et sur l'ambassade dont il fut, dit-il, chargé.
A cette époque, Jean de Boucicaut guerroyait au nom du roi contre le comte de Périgord et s'emparait de vive force du château de Martignac où l'ennemi s'était réfugié (fin de 1398 et commencement de 1399). Aussitôt après, il fut envoyé en Orient pour défendre les Grecs contre les attaques de Bajazet. Il n'a donc pu commander l'armée qui assiégeait, puis bloquait la ville des Papes. Les Mémoires de Jean de Boucicaut écrits pourtant par un contemporain, ne font aucune allusion à ce fait. On ne comprend guère que les cardinaux avaient pris ce Geoffroy à leur solde. C'est lui qui emprisonna et rançonna indignement en octobre 1398, les cardinaux de Pampelune et de Saint-Adrien. Nommé gouverneur du Dauphiné en 1399, il se rendit coupable de mille exactions, excita de nombreuses réclamations et lut excommunié eu 1404 par l'archevêque de Vienne (Chevalier, Le Mystère des trois Doms, p. 733). Plus tard, en 1424, Geoffroy fut poursuivi à Toulouse par ordre du roi pour ses crimes et méfaits {Histoire de Languedoc, t. IX, p. 1077; édit. \%in). En 1426, il demanda et obtint de Martin V un pardon complet pour les offenses et les dégâts qu'il avait commis avec ses complices dans Avignon et le Comtat, en 1398. Le repentir et les résolutions d'amendement de ce routier ne fiu-ent point de longue durée, car il recommença ses attentats dans celte province au commencement de 1428. Il mourut en 1429.
Cf. Ehrle, Archiv, t. V, 1889, p. 465. — Chevalier, Bulletin d'histoire eçcl. de Valence (1884-85), p. 123.
Retournons un instant en arrière et demandonsnous de quel droit le Roi et le clergé avaient décrété la soustraction d'obédience. Beaucoup de théologiens et d'hommes politiques de cette époque ont cru en la justice de cette mesure de rigueur. Les discussions ont plutôt porté sur l'utilité et l'opportunité de l'acte que sur sa légitimité. Si l'on écoute les accusateurs de Benoît au sein du concile de 1398, Simon de Cramaud, Pierre le Roy, Pierre Plaoul, tous leurs arguments se résument ainsi : le Pape a promis avec serment de consentir à la cession : or, il se montre obstiné, il est suspect d'hérésie et de schisme. 11 est donc non seulement licite, mais utile et même nécessaire de lui refuser l'obéissance. Cette soustraction est l'unique moyen de procurer l'union, car c'est la France qui fournit à Benoît tous les subsides qui lui sont indispensables. Les lui enlever, c'est ôter au schisme ses avocats, ses soutiens, ses conseillers.
Le Roi a le droit de décréter la soustraction sans s'inquiéter de l'opposition du Pape. Car si tous les fidèles sont obligés de faire tous leurs efforts pour rendre l'unité à l'Eglise, à plus forte raison les princes. On n'a besoin, ni de citation, ni de procès, ni de sentence, ' puisque le crime de Benoît est notoire. D'ailleurs le droit fournit bien des moyens d'obvier aux inconvénients qui pourraient résulter de cette révolte ^ On saura se passer du pontife pour les cas réservés, les dispenses de mariage, la nomination des évoques, etc. 2... Telle était alors la malheureuse situation de l'Eglise. Elle était abandonnée par le Roi, et la
1. BouKGEois DU Chastenet, p. io. Prcuves, p. 17 elsuiv. — Cf. Ehrle, Archiv, t. Vit, p. 72.