De Maistre, Du Pape, 1. iv, conclusion
~ 3. Gregorovids, Geschichle der Stadt Rom im Mittelalter, 3« édit., t. VI, p. 620.
Le catholicisme avait fait à peu près toutes les con'> quêtes qu'il devait garder jusqu'à la grande révolte protestante. A l'Ouest, la foi s'étendait sur toutes les côtes de l'Atlantique, depuis les frontières du royàum^e maure de Grenade jusqu'aux extrémités de l'Ecosse,. 4^ rirlande et de l'Islande. Elle s'était même élevée pli^s haut vers le pôle, jusqu'en Groenland, jusqu'à ces contrées glaciales découvertes par les moines irlandais. Là florissait cette église mystérieuse de l'Amérique du Nord qui allait bientôt succomber sous les coups de barbares inconnus et qui n'a guère eu d'historien, semblable à une de ces martyres ensevelies dans les catacombes , dont les annales de l'antiquité chrétienne n'ont ni raconté la vie, ni même conservé le nom, et qui n'est connue que par la palme et la fiole de sang^.
Au nord de l'Europe , les trois royaumes Scandinaves ont reçu depuis des siècles la doctrine catholique, mais ils sont impuissants à conserver la paix au dedans et l'influence au dehors. En se dirigeant vers l'Est, on rencontre la Livonie, la Courlande, le pays des Finnois, qui ont depuis longtemps brisé les idoles pour adorer la croix. La Prusse des Chevaliers Teutoniques commence aussi à s'élever à un certain degré de prospérité religieuse , avant le jour où la guerre étrangère et les divisions intestines la feront rapidè-
1. L'évêché de Gardar, en Groenland, avait été fondé vers le Xïl" siècle : il dépendait à cette époque de l'archevêché de Drontheim en Norwège. Il payait chaque année le denier de Saint-Pierre en nature, ainsi que l'ont prouvé des recherches récentes. C'est en iS20 que fut consacré le dernier évêque de Gardar, 28 ans après que Colomb eut découvert ou plutôt retrouvé l'Amérique ; c'est aussi vers cette date que ce diocèse fut anéanti. — Cf. Elisée Reclbs, L'Amérique boréale, p. 10 (Paris, 1890). — Gams, Séries Episcop. (Ratisbonne, 1873), p. 334. — EuBEL, Hierarchia catholica, p. 270,
ment déchoir. La Pologne, sous Ladislas et Casimir, se constitue fortement en corps de nation et réunit sous un même sceptre toutes ses provinces éparses. La Hongrie, destinée comme la Pologne à être l'épée et le bouclier de la chrétienté, prélude aux jours glorieux d'Hunyade, pendant qu'à ses côtés la Bohême, turbulente et brutale, se prépare un avenir de discorde religieuse et voit naître Jean Hus.
Plus bas encore, l'Empire d'Orient agonise dans une décrépitude sénile, de plus en plus impuissant à résister à l'Islamisme qui s'avance en l'étreignant de toutes parts.
Au sud du monde catholique, les chrétientés asiatiques et africaines n'ont plus qu'une existence précaire, sur cette bande de terre qui longe la Méditerranée. De là, si notre regard se porte sur les régions lointaines qui s'étendent jusqu'aux Indes et aux limites du monde connu, s'il interroge ces nations immenses que l'Islam a déjà séduites ou que Tamerlan va grouper sous sa main de fer, il ne rencontre partout que les ombres de la mort. Le voyage de Marco-Poloi les expéditions religieuses de Rubruquis en Mongolie et de Mont-Corvin en Chine, n'ont pas produit de fruits sérieux et durables de conversion. Quant à l'Afrique, telle au moins que nous la connaissons par les cartes de l'époque, elle est restée presque entièrement fermée à la foi et à la civilisation ; elle dort en proie à toutes les' erreurs et à tous les vices du paganisme ou de l'islamisme. C'est, pour longtemps encore, la grande inconnue et le continent mystérieux. Nous serions injuste cependant, si nous ne rendions pas hommage aux efforts qu'ont faits Clément V, Jean XXII et Clément VI pour conserver un reste de vie chrétienne en Abyssinie, dans tous les États barbaresques
et jusque dans l'Extrême-Orient. Quand les registres de ces grands papes auront été complètement publiés, le monde savant pourra juger de la hauteur de leurs pensées politiques, de la fermeté de leurs desseins apostoliques, de la continuité de leurs entreprises pour la propagation de la foi et de l'influence chrétiennes. Nous constatons seulement ici que le résultat finalement obtenu ne correspondit pas à la grandeur et à la générosité des sacrifices accomplis.
Si nous rentrons dans le monde chrétien, nous y pouvons reconnaître deux causes qui le paralysent, qui l'empêchent de conjurer le péril musulman et d'entreprendre au dedans la grande œuvre des réformes. La première est à Byzance et la seconde à Rome.
La chrétienté souffre dans ses deux centres, dans ses deux capitales, héritières chacune d'un empire, mais qui semblent accablées par des souvenirs trop pesants pour leur faiblesse, et ne sont plus que l'ombre d'un grand nom. Constantinople est en proie à toutes les divisions et à toutes les rebellions du schisme; Rome est livrée à tous les désordres et à toutes les' faiblesses de l'anarchie.
Comment donner une idée exacte du caractère complexe de ces Byzantins qui se consument en subtilités casuistiques et en puérilités rituelles, pendant que les Turcs campent de l'autre côté du Bosphore, et qu'il n'y a que des trêves momentanées entre Constantinople et Iconium? Sans doute, les croisés latins ont projeté sur la Grèce mourante un dernier rayon de gloire militaire en même temps qu'ils retardaient d'un siècle la catastrophe finale, mais ils se sont lassés enfin de venir en aide à un pays qui ne les payait que de mépris et de trahisons. Les guerriers de l'Occi-
dent, successeurs des Godefroy et des Baudouin, se nomment Pierre de Lusignan , Amédée de Savoie , Louis de Bourbon, Jean de Nevers, Jean de Boucicaut; ils sont pleins de foi et de franchise : « ils veulent tousjours augmenter le bien de crestienté et Thonneur de chevalerie^ . » Aussi dédaignent-ils profondément ces empereurs théologastres, ces ministres corromîpus et corrupteurs, ces patriarches ambitieux et serviles à la fois, ces moines tantôt gyrovagues, tantôt sédentaires, mais toujours fanatiques, ce peuple avili qui fait et défait ses souverains, et qui, par l'impudeur de sa politique comme de ses mœurs, semble défier la postérité d'avoir assez de dégoût pour lui.
De leur côté, les Byzantins, divisés sur mille points, ne s'accordent que pour opposer aux Latins des arguties d'école, des diversités insignifiantes de liturgie, et protestent avant tout contre cette primauté du pontife romain qui ne souffre point de partage. « Plutôt le turban que la tiare ! » Ce mot d'ordre sacrilège ne sera jeté que plus tard, mais l'idée dont il s'inspirera a fait, pendant des siècles, le fond même de la politique byzantine.
• A diverses reprises, les hypocrisies impériales surprennent la bonne foi des Papes et trompent l'Occident catholique ; parfois les Comnènes ou les Paléologues, aidés par un patriarcat dégénéré, ébauchent entre les deux Eglises des unions éphémères fondées sur des équivoques, et rompues presque aussitôt par des trahisons. Le despotisme du souverain grec les impose pour des besoins ou des intérêts d'un jour; pour le même motif, le servilisme des sujets les subit sans y croire, puis les rejette aussitôt sans les regretter.
i: J. Delà VILLE le Roulx, La France en Orient auXIV^ siècle, p. SOS.
L'Empire byzantin est déjà « l'homme malade ». Là^ mort le guette à brève échéance.
Tandis que Constantinople schismatique souffre d'être contre le Pape, Rome, délaissée par son légitime souverain, souffre d'être loin du Pape. Depuis plus de soixante ans, les pontifes avaient dû quitter leur antique capitale, livrée à l'esprit révolutionnaire qui semble endémique dans cette cité « veuve d'un peuple roi », et qui s'en croit l'héritière. Leur séjour prolongé à Avignon a laissé Rome en proie aux factions qui la déchirent, l'affaiblissent et la déshonorent. Les Romains du XIV^ siècle semblent suivre la pente fatale des Grecs du Bas-Empire. Tour à tour, on les voit porter leurs peu sincères hommages aux empereurs et aux tribuns, aux despotes et aux anarchistes, jusqu'à ce que, enfin désabusés, ils réclament le retour des Papes avec des cris de repentir. Tantôt ils se précipitent aux genoux de ces Césars qui se nomment Louis de Bavière et Charles de Bohême ; tantôt ils applaudissent le tribun ardent, doué de tous les talents qui séduisent les foules et qui devait rendre célèbre le nom de Rienzi. Un jour, c'est l'Empereur qui se fait couronner à Saint-Pierre par les mains d'un excommunié; un autre jour, ce sont les nobles, détestés pour leur tyrannie, qui détruisent au hasard les palais, les murailles et les arcs de triomphe^, pour bâtir au sein de chaque quartier de formidables citadelles ; ou bien, c'est un démagogue illuminé qui se fait porter au Capitole par une foule en délire, qui devient fou d'orgueil et qui périt enfin par l'émeute comme il avait vécu par elle. Pendant ces heures de désordre et de folie, les sou-