Voir le Comte de Soissons
chiens elle maimenait;nulindicene venait orienter la perspicacité du cardinal, et il s'en désolait avec Chavigny, d'autant plus que la mauvaise humeur du roi allait toujours croissant. Cette lutte contre d'insaisissables fantômes énervait le cardinal déjà soulTrant; il dut aller se reposer à Ruel : il devenait vraiment malade de ne rien savoir, et il ne pouvait en effet rien savoir.
Un fort petit nombre de personnages, quatre ou cinq au plus, tous très discrets, très unis, s'étaient ligués contre lui, et deux d'entre eux avaient sur Tesprit du roi une influence prépondérante. C'était le P. Caussin, son confesseur; une fille delà reine, M"' de La Fayette, l'amie — on ne saurait dire la maîtresse — du roi ; l'oncle de celle-ci, Tévêque de Limoges ^ et enfin la grande amie de l'évêque, la dévote et prude M™® de Senecey, dame d'atours d'Anned'Autriche. Il est vraisemblableque la reine aussi était du complot; mais, devenue prudente à
1. François Motier de La Fayette. M^'de Senecey, marquée de la petite vérole, n'était point belle, si l'on en croit ce Branle de Metz irrévérencieux :
Senecé, si ton corsage Peut émouvoir quelque amant, Aussitôt il s'en repent Quand il a vu ton visage.
Si tu en prends à la glu Ce sera pour tes écus.
En revanche, elle eût pu donner charitablement un peu de son embonpoint à sa nièce :
La maigreur de La Fayette N'augmente point sa beauté, Et dans la communauté Elle semble une squelette {sic).
Il lui faut mettre des bouts A ses coudes, à ses genoux.
ses dépens, elle se tenait dans la coulisse et faisait agir M"*" de Senecey dont elle récompensa plus tard le dévouement.
L'évoque de Limoges avait été de tout temps Tami de M'°* de Senecey; on leur décocha même un beau lanturlii :
Senecey la sainte Est femme d'esprit, Si elle est enceinte C'est de l'Antéchrist * :
On a vu chez elle entrer le moine bourru.
Lanturlu.
Les conférences du P. Caussin et de l'évêque avaient lieu chez celui-ci ou chez la dame, ce qui ne pouvait donner aucun soupçon au cardinal.
D'autre part, dame d'atours et fille d'honneur se rencontraient constamment avec la reine et chez la reine, sans qu'il y eût là rien d'anormal. Les personnages agissaient pour ainsi dire au grand jour et l'espionnage ne servait de rien.
Le P. Caussin était un digne Jésuite, tout fier d'avoir succédé au P. Arnoul comme confesseur du roi, bonhomme, mais un peu léger, nous le verrons ; il s'occupait d'astrologie avec passion ; il oublia probablement de tirer Thoroscope de son entreprise.
L'évêque de Limoges, d'une franchise un peu rude — le moine bourru — parait avoir été l'âme de l'intrigue.
1. D'après la croyance populaire, ce personnage mystérieux et effrayant devait être le fils d'un prêtre.
Sa nièce Marie-Louise, 1res attachée à la reine malgré l'adoration, fervente quoique peu dangereuse, du roi, di^testait le cardinal et le desservait de tout son pouvoir; mais cette sage personne était prudente : elle n'en parlait qu'au roi, lui en disait tout le mal qu'elle en pensait; le roi approuvait, renchérissait au besoin, puis lui parlait chasse et chevaux ; leurs chastes amours se bornaient à cela.
Ce fut en effet un bien étrange amoureux que le roi Louis XIII ; il n'avait de l'amour que la jalousie, mais une jalousie mesquine, pointilleuse, hargneuse, insupportable. 11 n'aimait point le& femmes; on lui prêtait d'autres goûts auxquels Barradas et plus tard Cinq-Mars durent, dit-on, leur faveur.
Au début de son règne, la jeune connétable de Luynes — cette jolie Marie de Rohan qui fut M°** de Chevreuse — grande amie de la reine^ mais « terriblement friponne et éveillée », avait essayé de vaincre sa froideur : « Je n'aime les femmes qu'au-dessus de la ceinture ! » lui dit-iL — <i Bien, Sire, répliqua-t-elle, on fera comme Gros-Guillaume, on se ceindra aux genoux ! »
Amelot de la Houssaye prétend que Luynes, sa femme et le roi couchaient souvent ensemble; Amelot est un mauvais esprit et une méchante langue ; il semble pourtant que le fait une fois s'est produit, mais par nécessité, au château de Moissac, vers l'époque du siège de Montauban.
M""' de Hautefort^ dont ii fut aussi très amoureux, le fit bien rager. Elle voulait se marier et ne décourageait point les prétendants ; Louis très jaloux passait une semaine à la détester, l'autre h Vadorer : « Mais », disait-il toujours, « point de mauvaises pensées ! » et il la chambrait dans une embrasure de croisée pour Tentretenir, prétendait-elle, d'oiseaux, de chiens, de chevaux et autres semblables galanteries. Un jour, elle reçoit un billet; notre jaloux veut le voir; refus de la belle ; il essaie de le prendre de force : « Prenezle donc! » dit-elle en le mettant dans son corsage. Le voilà bien embarrassé ; il avise par bonheur les pincettes de la cheminée et, très chastement, s'en sert, de peur de toucher à cette belle gorge. La reine fut, au début, un peu jalouse de M""* de Hautefort ; elle se rassura vile et vécut avec elle en si bons termes que le cardinal en prit ombrage : il la fit congédier; et M'^'^ de La Fayette, que Loui^
1. M"" de Hautefort, quoique fille, était appelée Madame comme dame d'atours. Elle épousa plus tard le maréchal de Schomberg.
Les Branle de Metz sur les filles de la reine vantent ses qualités :
Hautefort, quoi que l'on die,
Le roi aime ta beauté.
Et l'on voit Sa Majesté
Admirer ta modestie ;
Ton esprit et ta douceur
Peuvent beaucoup sur son cœur.
Un autre couplet la menace du P. Suffren, confesseur du roi :
Belle petite Hautefort,
Que le Père Soufran (sic) vous couste,
Votre crédit sera bien fort
Si vjus passez la Pentecousle.
avait déjà distinguée, devint le nouvel objet de ses chastes amours.
Mais, pour être chaste (?), Louis ne laissait pas d'être parfois quelque peu grossier en paroles. Il était excusable: la grossièreté était de mode à la cour de Marie de Médicis ; et telle boutade spirituelle, tel bon mot d'un Bassompierre nous paraît aujourd'hui digne d'un goujat. Nous le verrons, ni les mots, ni — hélas ! — les choses n'effarouchaient personne.
Revenons à nos conspirateurs. Ils n'étaient pas bien méchants : ils n'en voulaient nullement à la vie du cardinal, certes, ni de personne; mais ils eussent été bien contents de débarrasser tout le monde, la reine, le roi et eux-mêmes de ce personnage par trop encombrant. Seulement, par qui le remplacer? Le choix n'était pas facile, et ils choisirent mal. Ils portèrent la vue sur M. d'Angoulême, qui aurait eu certainement, s'il l'avait voulu, les qualités de l'emploi, mais il se garda bien de vouloir : il était trop l'ami de son repos et de soi-même pour accepter. Charles de Valois, duc d'Angoulème, fils naturel du roi Charles IX et de Marie Touchet, était brave, spirituel et très fin, quelque peu fourbe aussi * ; il avait de l'acquis et nous a laissé d'intéressants mémoires. C'était malheureusement aussi le plus grand dépensier du monde, un vrai panier percé : comme
1. « Le bascha de Grosbois dit toujours vérité. » {Les Contrevevitez.) Grosbois était sa maison de campagne.
•sa fortune ne lui suffisait pas et que les scrupules lie le gênaient guère, tout lui était bon pour trouver de l'argent ; il recourait même à des expédients qu'on eût qualifiés d'escroqueries chez un vulgaire personnage. A Tarmée il faisait flèche de tout bois ; on l'accusait aussi de fabriquer de la fausse monnaie, et il s'en défendait mollement; il s'amusa un jour à faire des louis faux avec le surintendant LaVieuville et même avec le roi que -cela divertissait fort : « Que vous êtes heureux, Sire, dit-il faisant allusion à son droit de grâce, vous portez avec vous votre abolition M » Il était fort large... en paroles, et se vantait de donner à ses gens des gages énormes... il reconnaissait à la vérité qu'il oubliait très régulièrement de les payer! Les rues de Paris, non éclairées et fort étroites, étaient de vrais coupe-gorges la nuit ; aussi, quand ses domestiques le pressaient trop pour avoir quelque argent : « C'est à vous à vous pourvoir; leur disait-il, quatre rues aboutissent à l'hôtel d'Angoulême '^ ; vous êtes en beau lieu, profitez-en, si vous voulez! »
Tel était le digne personnage sur qui comptaient nos conspirateurs. Le P. Gaussin fut leur porteparole. Rencontrant le duc, il lui dit de but en blanc « que le roi,\ touché de compassion pour son peuple, avait résolu de chasser le cardinal de Richelieu, qu'il le tenait pour le plus scélérat des hommes et qu'enfin il avait jeté les yeux sur lui,