Petit-fils du grand Coligny
Châtillon était un homme loyal et qui inspirait confiance, au physique par sa prestance de colosse, au moral par un inlassable optimisme et une intrépidité rare. Au siège d^Arras, un coup de canon lui tue son cheval entre les jambes : « Que ces gens-là sont donc importuns, dit-il tranquillement, j'avais là un excellent cheval! » Il avait assez bonne réputation quoiqu'il se fût peu battu ; le bâton de maréchal avait récompensé plutôt son loyalisme que ses prouesses guerrières; et l'événement prouva que, comme stratège, il était audessous du médiocre.
La rencontre eut lieu au bois de La Marfée, sur la rive gauche de la Meuse et non loin de Sedan.
Châtillon, qui avait déjà une armée inférieure <?n nombre, accepta par surcroît le combat dans de mauvaises conditions ; et, sans son fils d'Andelot ^ qui l'entraîna de force, ce gros homme, aussi entêté que confiant dans un illusoire succès, eût été bel et bien fait prîlsonnier. Ce fut une vraie débandade des troupes royales.
Le cardinal en eut rapidement la nouvelle; il fut au désespoir cinq grandes heures : non seulement la frontière était ouverte, mais la Champagne, inféodée au comte de Soissons, semblait perdue. Si l'ennemi poussait son avantage, Richelieu le voyait déjà arrivant aux portes de la capitale et de deux côtés à la fois. Dans son affolement, il venait d'envoyer aux maréchaux de Guiche et de La
1. Gaspard IV de Coligny, fait duc de Châtillon par Anne d'Autriche. 11 se fit catholique à cette occasion.
Meilleraye les ordres les plus contradictoires, quand un nouveau messager arriva qui portait une bonne nouvelle : le comte de Soissons n'avait pas survécu à sa victoire ; un coup de pistolet providentiel en avait débarrassé le cardinal ; Richelieu put se ressaisir et parer à toute éventualité.
De mauvais esprits parlèrent d'assassinat; on rapprocha cette mort inexplicable de celle de Buckingham poignardé au milieu de ses formidables préparatifs pour secourir La Rochelle assiégée; on insinua que le hasard servait trop bien Richelieu pour qu'on n'eût point aidé au hasard. La version qui courut dans le public était plus simple : en voulant, dans l'ardeur de la poursuite, relever la visière de son casque avec le canon de son pistolet, le comte se fut tué lui-môme accidentellement. Quoi qu'il en soit, la mort inattendue de celui des révoltés qui était l'âme même de la rébellion causa un grand désarroi parmi eux. Le duc de Bouillon, voyant l'embarras du cardinal, crut le moment propice pour traiter de sa paix particulière. Ses ouvertures, ses exigences même, furent bien accueillies du ministre qui, sans coup férir, affaiblissait les ennemis grâce à cette défection. Le duc exigea de traiter avec le roi seul, de pair à pair, comme un prince souverain ; il l'obtint et c'était là plus qu'une satisfaction d'amourpropre : c'était la reconnaissance implicite du titre de prince souverain qu'on n'avait jamais reconnu à la maison de La Tour-Bouillon.
Mais il faut croire que ce succès lui inspira de
nouvelles ambitions, ou que sa haine de Richelieu était bien irréductible, car. Tannée d'après, nous allons le retrouver — et cette fois à son dam — compromis dans la conspiration de Cinq-Mars.