CINQ-MARS
Après la disgrâce de M"* de La Fayette , le cardinal dut songer à occuper h vide l'esprit du roi ; il lui trouva un nouveau jouet en plaçant auprès de lui le jeune fils de son grand ami, le maréchal d'Effiat.
Henri Coiffier-Rusé d'Effiat, marquis de Cinq- Mars, avait alors quinze à seize ans ; le roi, qui Tavait distingué, ne l'appelait que «son cher ami ». C'était un beau garçon, et, dans les premiers temps de sa faveur, il songeait plutôt à ses plaisirs qu'au brillant avenir que semblait lui promettre la tendre amitié de Louis XllI. Il resta un temps comme indécis, accueillant sans enthousiasme les avances que lui faisait le roi. L'ambition vint plus tard, et l'espoir très fondé qu'il eut — lui dont la nobilité remontait à peine à François I" — de s'allier à la maison souveraine de Mantoue, cet espoir le perdit : nous avons déjà conté son intrigue avec la princesse Marie de Gonzague.
Fût-ce sa froideur, son indifférence qui piquèrent le roi? Jamais maîtresse ne fut plus éperdument aimée. Durant le siège d'Arras, où il montra d'ailleurs un réel courage, il fallait qu'il écrivît au roi
deux fois par jour. Si une lettre manquait ou éprouvait un relard, Louis XIII en était désolé à en pleurer. Celte passion si violente était-elle platonique?
Lescontomporains ne l'ont pas cru; Fontrailles — Tanii intime et dévoué de Cinq-Mars, qui conspira, se compromit avec lui et Taida de tout son pouvoir, qui Teùl môme sauvé s'il eût suivi ses conseils quand il vit la conspiration avortée — Fontrailles affirme qu'elle ne le fut pas. 11 le surprit, ditil, une nuit, dans sa chambre, à Saint-Germain, au moment où il se faisait oindre d'huile de jasmin de la tête aux pieds; Cinq-Mars parut gt^né, ennuyé : « C'est plus propre! » dit-il en rougissant, et il se coucha. Un moment après, on heurtait : c'était le roi. On en parlait couramment. Des Réaux — fort médisant sans doute, mais en général véridique et soucieux de la vérité — entre dans de piquants détails. Depuis Barradas, les mœurs de Louis étaient d'ailleurs fort suspectes.
Pour mieux attacher Cinq-Mars à la personne du roi, le cardinal lui fit donner la charge de grand-maître de la garde-robe ; il pensait que cet office, si envié des plus grands seigneurs et que le roi avait presque promis à M. d'Aumont, devait contenter l'ambition d'un jeune homme « sortant à peine de page ». Il comptait donc sur sa reconnaissance et il eût voulu que Cinq- Mars espionnât le roi, comme le faisait déjà — sans qu'on s'en doutât — le premier valet de chambre, La Chesnayc. Cinq-Mars eut honte de <;e métier d'espion, et le remplit fort mal. Riche-
lieu en fut très mécontent, car La Chesnaye Tinformait de bien des choses que lui taisait Cinq- Mars; et il ne tarda pas à le lui témoigner. Un jour, le favori demande au roi, devant le seul La Chesnaye, la charge de grand-écuyer; ce même jour, le cardinal informé par son espion venait trouver le roi pour contrarier le désir de Cinq- Mars : il avait compté sans son hôte ; Cinq-Mars prit acte de cette démarche pour prouver que La Chesnaye était un espion dans la chambre même du roi et demanda son renvoi immédiat.
La Chesnaye fut congédié. Le roi le malmena très fort, le battit même, « parce qu'il n'étoit point gentilhomme», et, pour narguer le cardinal, fit son favori grand-écuyer et comte de Dammartin. C'était la guerre avec Richelieu. Il semble cependant que, malgré la témérité de la jeunesse, Cinq-Mars ait hésité à la déclarer. Causant un jour avec La Meilleraye, qui était son beau-frère* mais tout dévoué à Richelieu, il tâchait de se disculper du renvoi de La Chesnaye; et le cardinal, prenant la balle au bond, lui fit aussitôt proposer par le même La Meilleraye de s'engager par écrit à rapporter les faits et gestes de Sa Majesté; il lui promettait en retour toute son amitié : « Ce sorait ma condamnation! » dit fort judicieusement M. le Grand, en coupant court à ce dangereux entretien. 11 ne se faisait pas d'illusion : le cardinal était son ennemi; mais, tout-puissant sur Tes-
1. M"' d'Effiat, première femme de La Meilleraye, était sœur de Cinq-Mars.
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prit du roi cl constani nient attaché à sa personne^ Cinq-Mars était en meilleure posture pour lutter que le ministre lui-même, et celui-ci commença à voir en ce jeune homme un rival redoutable.
Après l'avoir maltraité, « il le craignit et le ménagea ».
« Le jeune favori eut dès lors une cour, deux cents gentilshommes le suivoient chez le roi...,, les femmes se jetoient à sa tète, les ministres étoient à ses ordres et en étoient traités avec légèreté. » Et il avait à peine vingt ans! Dansson enivrement, il crut que tout était promis^ à son ambition ; c'est alors qu'il leva les yeux versla princesse Marie, il la voulut pour femme, et,, pour se hausser jusqu'à elle, demanda la duchépairie.
Malheureusement, grisé par le succès, il n'avait point su ménager la faveur royale. Il ne cachait point son dégoût « pour la triste vie que le roi lui faisoit faire ». Louis, souvent souffrant, toujours morose et sauvage, fuyait le monde et, plus que jamais, Paris, où il se sentait peu populaire^ Paris où Cinq-Mars devait se rendre en cachette, nuitamment, pour voir quelque amie d'un commerce plus agréable que Sa Majesté. 11 avait, nous l'avons vu, aimé Marion de L'Orme, qui le paya de retour au point de causer des inquiétudes à M"" d'Effiat. 11 fit ensuite une cour très assidue à M"" de Chémerault, fille de la reine, et on lai chassa à cause de lui.
Françoise de Barbczières, demoiselle de Chémerault, avait été courtisée par Monsieur, et cela
n'avait point tiré à conséquence* : quand ils rompirent, Biot, ami du prince, la régala de quelquesuns de ces couplets orduriersdont il avait lesecret^ elle n'en pâtit pas davantage. Mais les poursuites de Cinq-Mars lui valurent bien des ennuis, car le roi ne plaisantait pas sur ce chapitre. Il la força à quitter la cour, et elle était pauvre^; elle dut, pour vivre, entrer dans un couvent de Paris, et Cinq- Mars — quoique prétendant à la princesse Marie — continua de la voir en secret. Le roi, qui le faisait espionner, finissait toujours par apprendre ces escapades, que d'ailleurs le cardinal, bien informé de son côté, ne lui eût pas laissé ignorer. C'était alors des scènes terribles de jalousie ; le roi invectivait « le cher ami »; un jour, dans sa fureur, il dit en vidant un poêlon de confitures, qu'il venait de confectionner lui-même ^ : « M. le Grand a vraiment Tàme plus noire que ce cul de poêlon! » et il obligea finalement la pauvre Chémerault à s'exiler en Poitou.
Après ces brouilles passagères, le roi revenait
1. Un fils de Henri IV, prince-évêque de Metz, qui fut plus tard le duc de Verneuil, lui avait aussi fait la cour. [Branle de Metz.)
Chémerault dit qu'elle enrage Et se fâche de bon cœur D'être trop fille d'honneur ; Elle voudrait être page Aussi bien monsieur de Metz Ne l'épousera jamais.
2. On l'avait surnommée la Belle Gueuse et on lui donnait pour tout bien un âne du Mirebalais. Elle épousa plus tard le richissime La Bazinière, fils du traitant Macé Bertrand de La Bazinière.
3. Le roi, nous le verrons, ne dédaignait pas de faire des métiers assez peu en rapport avec la Majesté royale.
toujours à « son cher ami », mais un lent travail (le désagrégation se faisait dans son esprit; et à ce jeu la faveur d<* Cinq-Mars s'émiettait. Un jour, elle se changea en haine : Barradas avait été disgracié pour avoir voulu épouser M"' de Crescia, de môme Cinq-Mars perdit peu h peu son pouvoir sur le roi par ses velléités d'indépendance amoureuse; et sa disgrâce ne fut plus qu'une question de temps. Le cardinal attendait.
Il eut beau jeu, le jour où Cinq-Mars se crut digne de devenir duc et pair. Il refusa brutalement, « il le gourmanda comme un valet », et le roi n*aimait plus assez son favori pour tenir tête au terrible ministre; il n'essaya nullement de l'imposer. C'était un symptôme, et Cinq-Mars, la rage dans le cœur, voulut coûte que coûte abattre son ennemi: il se jeta à corps perdu dans la conspiration où il laissa la vie.
Le roman et le théâtre se sont emparés de cette conspiration célèbre ; nous nous bornerons à en rappeler quelques particularités peu connues.
Le roi quitta Saint-Germain en mars 1642 ; il allait dans le Roussillon pour en terminer la conquête et affermir son autorité en Catalogne où l'avaient appelé les Catalans ; le maréchal de La Mothe-Houdancourt y tenait campagne, et M. de Brézé s'était installé à Barcelone comme vice-roi.
Cinq-Mars et le cardinal avaient suivi Louis XIII; mais le cardinal, déjà malade et fort affaibli, dut s'arrêter à Narbonne. A son grand regret, il laissait le champ libre à son ennemi : il avait, à maintes reprises, supplié le roi de congédier Cinq-Mars,
mais en vain ; et il semble que le roi ait refusé uniquement pour le taquiner, car M. le Grand lui était déjà moins qu'indifférent; le cardinal d'ailleurs savait parfaitement à quoi s'en tenir sur ce point.
Quelque temps avant cette campagne, en effet, Cinq-Mars s'était permis un jour de contredire aigrement Fabert^ en présence du roi, et celui-ci avait pris le parti de l'homme de guerre dont il estimait fort la droiture et la valeur; il avait môme quelque peu rudoyé le favori, qui, blessé dans son amourpropre, les quitta fort brusquement. Le roi, irrité lui-même, s'emporta alors contre Cinq-Mars :
« Voilà», dit-il à Fabert, « plus de six mois que je le vomis! » Il se répandit violemment en plaintes amères sur son ingratitude, sa prodigalité, ses vices même, et dévoila le fond de son âme. Fabert était tout dévoué au ministre, à qui il devait quelques bons offices; et, le roi ne lui ayant point demandé le secret, il crut devoir prévenir Richelieu ; celui-ci tomba des nues, car rien n'avait transpiré de cette aversion du roi. Cinq-Mars faisaittoujours bonne contenance ; on le voyait passer chaque jour quelques heures dans les appartements du roi ; en réalité — Louis XII 1 l'avait dit à Fabert — il restait dans l'antichambre à lire, ne voyait le roi que pour les offices de sa charge ; mais les deux valets de chambre, qui étaient à sa dévotion, ne disant rien, tout le monde s'y trompait.
Ainsi renseigné — et Tavis, venant de Fabert, était sérieux — le cardinal observa. Cinq-Mars