‹ Le grand siècle intime; le règne de Richelieu (1617-1642) d'après des documents originauxChapitre 129 sur 182 · Richelieu aux enfers · texte numérisé non relu

Richelieu aux enfers

Lucifer, pour sa venue,

Fil bien l)a laver les ruos

Lanipons...

exigeait vingt-quatre porteurs; et le cortège s'en vint à petits pas vers les étangs, qu'il traversa en bateau pour, de là, gagner le Rhône. Cinq-Mars pouvait avec raison écrire à la princesse Marie : *< Mon ennemi m'a cédé la place ! »

Dès qu'il eut pris connaissance du traité, Cinq- Mars l'envoya à Gaston par M. de Montmaur, cousin de Fontrailles. Malheureusement pour lui, il crut devoir par prudence user d'une voie indirecte : comme le très intime confident de Gaston, Tabbé de La Rivière, lui était très suspect — et avec raison, car La Rivière * trahit constamment son maître — , il adressa Montmaur à cet autre grand ami du prince M. de Brion dont nous avons déjà parlé. Or, il advint que M. de Brion avait quitté Gaston pour assisterau mariage de M'*** de Bourbon avec M. de Longueville qui se célébrait à Paris. Ces allées et venues furent fatales aux conjurés par les retards qu'elles entraînèrent, car, dans l'intervalle, le cardinal reçut un original du traité. Le courrier qui le lui portait le manqua à Narbonne et ne put le joindre qu'à Tarascon. Le cardinal en prit connaissance et manqua défaillir :

Tout comme on lui fit jadis, En la ville de Paris, Quand il revint de Narbonne, '

Dans la machine, en personne.

Lampons...

Le malade ne quittait pas cette encombrante machine; et il advint qu'on dut parfois abattre les meneaux des croisées pour la faire entrer dans le logis qu'on lui destinait. De là cette prétendue prédiction qui courut : « Quand bonnet rouge passera par la fenêtre, à quarante onces (Cinq-Mars) on coupera la tête et tout (de Thou) périra ».

1. Louis Barbier, abbé de La Rivière, puis évêque de Langres.

« Faites-moy apporter un bouillon », dit-il à Charpentier son premier secrétaire « je suis tout troublé. Dieu ! » ajouta-t-il en levant les mains au ciel, « il faut que tu ayes vrayment soing de ce royaume et de ma personne ! Lisez cela, Charpentier, et m'en faites des copies. » Une de ces copies fut portée aussitôt au roi par Chavigny, avec prière de faire sur Theure arrêter Cinq-Mars. Louis XIII refusa, prétendant que c'était une invention pour perdre ce « pauvre diable » et qu'il ne serait convaincu qu'en voyant le traité. Chavigny revint donc auprès du cardinal : « Allez tout de suite retrouver le roi où qu'il soit, lui recommanda Richelieu, et dites-lui bien qu'il lui sera toujours facile de faire sortir M. le Grand de prison, si son innocence est reconnue; mais qu'il sera moins facile de faire sortir les ennemis de la •Champagne quand ils y seront entrés ! »

Chavigny n'eut pas besoin d'aller jusqu'en Roussillon pour rejoindre le roi ; il le rencontra à Narbonne : ne pouvant se passer de ses services, Louis XIII allait rejoindre le cardinal. Après un entretien décisif avec Chavigny, il donna Tordre d'arrêter M. le Grand. Cinq-Mars, au dernier moment, essaya bien de se sauver, mais il fut livré par son hôte à Narbonne. Fontrailles, plus heureux, avait déjà passé la frontière. Le premier voyage de Chavigny lui avait paru suspect ainsi que le silence de leurs autres complices ; il avait fait part de ses soupçons h Cinq-Mars, mais Cinq- Mars était aveugle, et son ami partit seul, sauvant ainsi sa tète.

Vers le même temps, M. de Bouillon, arrêté à Lyon, était emprisonné à Pierre-Encise. Mazarin l'y vint trouver ; il provoqua ses aveux en lui <îitant quelques articles du traité. M. de Bouillon crut ainsi que ses complices avaient parlé ; et il dit tout.

Entre temps, le cardinal arrivait à Lyon traînant avec lui Cinq-Mars et son confident de-Thou ; il les confia aux bons soins de Séguier et de Laubardemont, puis rentra à Paris avec Louis XIII.

Le misérable Gaston avait, comme d'habitude, abandonné ses complices; bien plus, il concourut à les perdre par ses déclarations écrites. Ce n'est pas sans une émotion intense qu'on retrouve sur les pages jaunies des manuscrits contemporains les preuves manifestes de son infamie.

Ce sont d'abord « les articles accordés entre le comte-duc * pour le roi d'Espagne et le sieur de Fontrailles pour et au nom de Monsieur à Madrid, le 13 mars 1642 ». Bien que Fontrailles ait signé de Clermont «par supposition de nom », Gaston •certifie cette copie conforme.

C'est ensuite la terrible contre-lettre du même jour, où Fontrailles déclare à d'Olivarès que les deux seigneurs coparticipants au traité sont M. de Bouillon et M. le Grand. Gaston certifie encore cette copie conforme; il ajoute que c'est bien de MM. de Bouillon et de Cinq-Mars qu'il s'agit, les livrant ainsi à la sévérité de la justice.

Ces signatures de Gaston sont du 29 août 1642

i. Olivarès, ministre d'Espagne.

et leur cruelle conséquence allait rapideaient en découler.

Séguier obtint les aveux de Cinq-Mars, en lui faisant entrevoir que le roi ne pourrait condamner à mort un tout jeune homme qu'il avait tant aimé; c'eût été possible avec un autre roi que Louis Xlll, et le malheureux y fut pris ; mais le roi avait abandonné (( ce méchant garçon qu'il n'avait jamais pu habituer à faire sa prière», et le méchant garçon fut condamné et décapité le 12 septembre 16i2 ; il avait vingt-deux ans! Son ami de Thou monta en môme temps que lui sur l'échafaud, bien que Cinq-Mars eût proclamé qu'il n'était pour rien dans la conspiration, qu'il y avait toujours été opposé; mais il eut le tort d'avouer ainsi que de Thou en avait eu connaissance; et de Thou expia le crime de n'avoir pas trahi son ami. Fait bizarre et qui ressemble quelque peu à une vengeance posthume, on exhuma, pour le condamner, un vieil arrêt de son propre grand-père. Le président de Thou avait en effet condamné à mort un gentilhomme coupable de n'avoir point révélé un complot dont il avait eu connaissance.

Le duc de Bouillon aurait eu certainement le môme sort : il n'était ni plus noble, ni mieux apparenté que Montmorency; sa femme le sauva. Elle courut à Sedan et fit savoir au cardinal que, si son mari était condamné ou môme mis en jugement, elle livrait cette place forte aux Espagnols. Cette menace fit réfléchir Richelieu; il négocia. M. de Bouillon eut la vie sauve, mais il perdit sa chère principauté.

Le cardinal, toujours féru de littérature, malgré sa maladie, fit ajouter à VEurope^ pièce allégorique dont il avait donné Tidée à Desmarets, la prise de Sedan, l'Antre des Monstres; mais il ne vit point représenter cette comédie dont il avait payé les costumes et suivi les répétitions : son mal ne le lui permit pas; pendant la représentation, il travailla avec Mazarin et il dit à M*"' d'Aiguillon qui en venait : « Pendant que vous vous divertissiez, Madame, je formais un ministre d'Etat! » Une grande amélioration cependant semblait s'être produite dans sa santé; il en profita aussitôt pour se mettre en garde contre Gaston, tout en se vengeant de lui ; il l'exilait et le faisait déclarer « incapable de la couronne et déchu de ses droits » pour l'éloigner à jamais du gouvernement, quand la mort vint le surprendre ; et Blot put chanter à Gaston son ami :

S'il eût vécu, prince de haut mérite * Il s'en allait renverser ta marmite.

Mais Jetons-lui de Teau bénite Et qu'oQ n'en parle jamais !

Quant à la reine, elle ne fut nullement inquiétée, ce qui parut étrange et piqua fort la curiosité.

1. Timbre : Mais. — La déchéance du prince était complète. Après un exposé très serré, très clair, très précis des justes griefs qu'il a contre son frère, le roi, tout en lui pardonnant, se déclare obligé :

« De l'exiler dans ses apanages dont il lui laisse le revenu :

« De le priver de ses gendarmes, de ses chevau-légers et de «on gouvernement d'Auvergne ;

« De le priver à jamais de toute administration du royaume

On s*était demandé comment le cardinal avait pu se procurer un original du traité. Charpentier faisait un conte à dormir debout : il prétendail qu'on Tavait trouvé dans une barque échouée sur les côtes de Catalogne et que M. de Brézé l'avait expédié aussitôt à son beau-frère Richelieu. Personne, cela va sans dire, ne le croyait : le comteduc d'Olivarès n'était pas homme h faire voyager de façon si peu confortable un document de cette importance, s'il eût jugé à propos de s'en dessaisir. Bien plus tard, Fabert, interrogé là-dessus, disait qu'en outre du cardinal, le roi, Chavigny , de Noyers, la reine, le cardinal Mazarin, M. d'Orléans et lui, huitième, Fabert, étaient les seuls h connaître ce secret, mais que, pour sa part, il se garderait bien de le dire. Le prince de Condé ayant un jour fait mine de le savoir, Chavigny affirma devant Voiture, et de la façon la plus formelle, qu'il n'en était rien; « et le sauroit-il », ajouta-t-il, « le prince n'oseroit le dire ». Voiture en concluait que la reine seule avait pu livrer ce document. Et, si l'on raisonne par élimination, l'opinion de Voiture ne paraît pas improbable :

Ce n'est sûrement pas le duc de Bouillon : ce (in politique, au lieu de perdre Sedan, eût tiré des avantages de sa trahison. Ce n'est point Gaston non plus : la haine du cardinal persista plus.

7nême pendant une minorité éventuelle, l'en déclarant dès à présent incapable. »

Ces lettres, données à Saint-Germain le l" décembre 1642^ furent enregistrées au Parlement le 9.

La mort du cardinal, qui survint dans Vintervalle, en devait annihiler les effets.

venimeuse que jamais, et il allait Ten poursuivre avec acharnement, tout frère du roi qu'il était. Si le document eût été volé — en Espagne ou en France — par un habile espion, ni Fabert,ni Chavigny ne se fussent cru tenus à une réserve aussi absolue. Enfin, en poussant jusqu'à l'absurde, si Olivarès eût fait parvenir h Brézé l'instrument original qu'il possédait de son côté, il eftt fait le jeu de l'irréductible ennemi de TEspagne, joint qu'il compromettait gratuitement la sœur de son roi; c'est inadmissible. D'ailleurs Brézé eût été au courant; or Brézé n'est point mis par Fabert au nombre des huit détenteurs de ce secret. 11 ne reste donc qu'une hypothèse probable : c'est Anne d'Autriche elle-même qui a livré ce terrible document.

Par quels moyens Taurait-on obligée à cette trahison? On avait, à plusieurs reprises, menacé la pauvre reine de lui enlever ses enfants, et elle les aimait tendrement. Compromise comme elle Tétait, elle en eût sûrement été privée. Or, non seulement on les lui laissa ; mais il sembla que Richelieu, dans les derniers temps, fût revenu pour elle à des sentiments plus doux, qu'il eût perdu son ancienne animosité contre elle. D'où venait ce revirement ? on savait que le roi n'avait pas longtemps à vivre; c'était, nous l'avons vu, la grande terreur du cardinal, la raison pour laquelle il avait, un temps, voulu se débarrasser de la reine; ne serait-il pas dès lors intervenu entre ces deux ennemis un accord tacite, une entente formelle? On a assuré qu'un jour, devenue régente et maîtresse

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absolue, oUe dit, ji»n voyant à Ruel le portrait de son pers(^cuteur : o Si cet homme vivait, il serait plus puissant que jamais ! » Il est permis de croire que, grâce à une tardive mais juste conception de ses intén^ts et de ceux de TEtat, la future régente avait promis au ministre de s'cTppuyer sur lui, le cas échéant; et, dès lors, comme gage de sa sincérité, elle lui aurait sacrifié son honneur de reine en trahissant ses alliés. Ce n'est point inadmissible; et, cela étant, quel put être entre la reine et le cardinal l'intermédiaire assez influent pour obtenir ce résultat? Un seul homme : le négociateur par excellence, rhomme de toutes les finesses, de toutes les habiletés et l'ennemi des inutiles violences, celui que, quelques jours après, Richelieu proclamait le seul politique capable de lui succéder; que, mourant, il imposait, pour ainsi dire, à son maître comme premier ministre : le cardinal Jules Mazarin. Lui seul a pu être cet intermédiaire : la reine aimait Mazarin, elle eut pour lui la terrible passion de la quarantaine, on l'a su plus tard; d'autre part, Richelieu avait en Mazarin toute confiance, et il la justifia constamment. Il est probable que l'habile Italien fit voir à la reine l'abîme où elle risquait de sombrer. Il lui montra sa patrie d'adoption envahie, affaiblie ; l'Etat livré à un nouveau Luynes ou à un Concini ; la France déchirée par les factions, que l'énergique volonté du ministre avait anéanties; Tautorité royale discutée ; la couronne amoindrie et, par suite, Théritage de ses enfants diminué, compromis. Il lui fit com-

prendre la haute et grande politique du cardinal ; il l'y convertit malgré des répugnances personnelles trop justifiées, et elle sacrifia son honneur de reine, comptant bien d'ailleurs que son indignité serait à jamais ignorée du monde.

Cette hypothèse expliquerait bien des points obscurs; et la confiance aveugle, absolue qu'Anne d'Autriche témoigna toujours h Mazarin, qu'elle lui conserva toute sa vie, ne serait point pour la controuver, non plus que sa réflexion à Ruel devant le portrait du cardinal.

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