PETITES VENGEANCES
En outre de ces retentissantes condamnations politiques, qui appartiennent à l'histoire, le cardinal en avait bien d'autres sur la conscience ; ce fut un vrai tyran; il est regrettable que, pour nous éclairer sur ce point, les agents des obscures vengeances qu'il exerça, les Laffemas, les Lautardemont, ne nous en aient point laissé des mémoires détaillés. Quelques-unes de ces iniques ^condamnations peuvent être ici rappelées.
Un propos inconsidéré causa la mort de M. de Meuves. Ce M. de Meuves était un ingénieur attaché à l'Arsenal, un chercheur fort estimé du grand-maître de l'artillerie, M. de La Meilleraye. On prétendait « qu'il avoit trouvé une drogue pour rompre le fer», chose surprenante à Tépoque, mais qui nous surprend moins aujourd'hui. Il eut iun jour la mauvaise inspiration de dire — sans y
iê
allacher d'importance — que rien ne serait plus facile que de so d<*baiTasser de Richelieu : « Il ne faut», dil-il, «qu'acheter deux maisons, vis-à-vis l'une de Taulre dans la rueSaint-Honoré, et, pardessous la rue, faire une mine que l'on enflammera quand le cardinal viendra à passer. » Pour le malheur de M. de Meuves, le ministre Tapprit et fil surveiller, dans le dessein de le perdre, un gaillard qui tenait de si extraordinaires propos. L'occasion se présenta. La nuit même où brûla le Pont au Change, de Meuves, voulant aller à Saint-CIoud coucher chez un ami, s'était avisé de rompre avec sa drogue la chaîne d'un bateau, et de descendre la Seine accompagné d'un laquais qui portait une torche allumée afin de ne point heurter aux piles des ponts. On l'accusa d'avoir mis le feu et volontairement. On l'aiTÔta ; le cardinal nomma pour le juger une commission de conseillers au Chatelet, triés sur le volet, et il en imposa la présidence à Tintègre M. des Cordes, alin que, s'il était condamné, même contre l'avis de celui-ci, il parût l'avoir été justement. Malgré M. des Cordes, en effet, de Meuves fut reconnu prévôtalement, c'est-à-dire sans appel, digne de la potence. Le malheureux fit offrir son secret, pourvu qu'on lui laissât la vie : « Je ne la lui promettrai point, dit le cardinal, car il faudrait lui tenir parole. » Manquer à sa parole était apparemment à ses yeux un plus grand crime que faire mourir un innocent : «D'ailleurs, conclut-il, je ne veux point de son secret, car il n'y aurait plus rien de sûr. » Et de Meuves fut pendu.
Voici un autre condamné moins digne d'intérêt. Un ingénieux escroc du nom de Dubois prétendait avoir trouvé la pierre philosophale ; il fit oflfrir au cardinal de lui vendre ce précieux secret, car, disait-il, pour le bien de TÉtat, il ne voulait point en profiler lui-même. Ce philosophe se déclarait satisfait si on lui donnait une somme suffisante à lui assurer une modeste aisance ; on ne pouvait être moins exigeant, et le cardinal donna dans le panneau.
Qu'on n'en rie pas : les meilleurs esprits croyaient alors à Talchimie, à l'astrologie, aux sorciers. Nous avons vu le P. Caussin s'occuper d'astrologie chez les Jésuites de la rue Saint-Antoine, et le cardinal était à cet égard aussi crédule que ses contemporains : ne s'avisa-t-il pas de demander l'horoscope de Louis XIV à Gampanella? Ce moine dominicain est certainement plus connu par l'originalité de sa philosophie à la fois mystique et empirique, par ses idées sociales avancées et hardies, par les malheurs qu'elles lui attirèrent que par sa science astrologique. Après avoir subi vingt-six ans de prison, agrémentés des tortures les plus variées, il fut, grâce à Richelieu, réclamé à l'Inquisition par le pape Urbain VIII et se retira en France où la pension que lui servit le cardinal lui permit de publier sa Philosophie naturelle, Campanella n'avait rien à refuser à son bienfaiteur; et voici, à titre de curiosité, ce fameux horoscope sur Louis XIV : « Cet enfant sera luxurieux comme Henri IV et très fier; il régnera longtemps et péniblement, quoique avec un cer-
24i LE KÈ6NE DE RICHELIEU
tain bonheur; mais sa lin sera misérable et amë> nera une grande confusion dans lareligion et dans le royaume. » I/exactilude de la prédiction semblerait donner raison à Richelieu dans sa croyance à Tastrologic.
Les promesses de Talchimisle Dubois se réalisèrent moins bien. Il opéra à Vincennes devant le cardinal ; effectivement, on trouva de For dans le creuset et le cardinal fit compter une somme fort rondelette h Tescroc qui s'empressa de déguerpir. Quand Richelieu voulut expérimenter à son tour, il acquit la désagréable conviction qu'il était berné. Il fit rechercher le coupable, finit par le retrouver et le confia à Laffemas. Le compte de Dubois était bon. « A défaut d'autre chose, dit Laffemas, je le convaincrai de magie ! » Dubois introduisait Tor dans le creuset au moyen d'une baguette en bois qui lui servait à brasser le mélange; le bout en était creux et laissait, en se calcinant, Tor qu'il contenait tomber dans le liquide en fusion. Son ingéniosité et ses aveux ne le sauvèrent pas de la corde. On ne sortait pas indemne des griffes de Laffemas.
C'était, à la vérité, un terrible homme. Vir bonus strangulandi periitis, le définissait le conseiller d'Espeisses; et Boisrobert, toujours goguenard, prétendait que Laffemas voyant une belle journée ne pouvait se tenir de dire : «Ah! qu'il feroit beau pendre aujourd'hui ! » Il était très vindicatif, mais trouva parfois chaussure à son pied. 11 détestait Séguier et Bullion ; en plein conseil, il eut le
front de dire à ce dernier, « qu'il seroit ravi d'avoir à lui faire son procès et qu'il ne le feroit guère languir » ! Bullion prit mal la chose, s'en plaignit; et, pour le contenter, Richelieu exila Laffemas durant quelques semaines. Notre vieille connaissance, Chastellet, fit aussi contre lui une sanglante satire, lui reprochant et ses cruautés et d'avoir été comédien; il le raillait encore d'un de ses arrêts baroques : n'ayant pu prendre le baron de Girey, compromis dans une cabale et ayant dû, à son vif regret, ne le faire décapiter qu'en effigie, Laffemas eut l'idée étrange de condamner le cheval de bataille du baron à traîner l'image de son maître à l'échafaud ! Comédien, il l'avait été, paraîtil, accidentellement et par amour; il ne manquait pas de talent et jouait parfois en petit comité des rôles comiques, qui lui valaient des succès de fou rire : il se délassait probablement ainsi des rôles tragiques qu'il tenait dans la vie réelle. Il était d'ailleurs spirituel, lettré, et l'on citait de ses épig^ammes^ Autre bizarrerie: ce bourreau, qui faisait si bon marché de la vie des autres, était le plus honnête et le plus intègre des hommes ; il n'en voulait pas à la bourse, la vie lui suffisait. Il remplit bien des emplois, et — chose rare alors étant donné les facilités que les gens d'affaires avaient pour voler et l'indulgence générale à l'égard de leurs méfaits — il en était sorti les mains nettes. Sa charge de lieutenant civil valait, « en vivant comme un saint », au moins vingt mille
i. Voir son épigramme sur Luyaes, p. 133.
livres de revenu, il en lirait six à peine et y réforma bien des abus. Fils d*un petit collaborateur de Sully, Laiïemas était riche d ailleurs; un oncle lui avait laissé plus di* trois cent mille écus et sa femme, Jeanne-Marie Haudessens, était iille d'un opulent notaire de Paris. Il en eut une nombreuse famille, mais fut, pour ses péchés, affligé d'un iils qui ne lui ressembla guère et le fit bien rager. I/aimabie abbé Laurent de Laffemas composait — en attendant dVcrire des mazarinades — de petits vers et des chansons satiriques, dont Tune — les Feuillantines * — fut célèbre. Le père fit enfermer ce jtMine écervelé à Saint-Victor, et, de son c<Mé, l'abbé intenta un procès à ce « vieux bourreau », disait-il. Lalfemas ne voulait plus le voir: « Qu'on ne m'en parle plus 1 c'est un débauché, il a fait les Feuillantines! » Grief abominable!
Le <tardinal fui encore — un peu par lui-même, beaucoup par son petit parent de La Roche- Posay, évoque de Poitiers -, et par son confident le P. Joseph — mêlé à la cause célèbre des Ursulines de Loudun. Urbain Grandier,curé de Loudun, n'était pas un ecclésiastique de mœurs très austères ; le procureur du roi dans cette ville Paccusa d'avoir suborné sa fille ; l'évéque de Poitiers Pinlerdit et le fit mettre en prison; mais Parchevêque de Bordeaux, Sourdis, le fit relâcher contre Pavis de La Koche-Posay. Le galant curé revint à Lou-
1. Les Feuillantines ont paru dans la Renaissance latine du 15 novembre 1904.