‹ Le grand siècle intime; le règne de Richelieu (1617-1642) d'après des documents originauxChapitre 156 sur 182 · LES DERNIERS JOURS DU CARDINAL · texte numérisé non relu

LES DERNIERS JOURS DU CARDINAL

Le cardinal, comme on sait, précéda de quelques mois à peine le roi dans la tombe, et sa mort ne fut pas moins édifiante que celle de son maître.

A son retour du Midi, sa santé parut s'être fort améliorée grâce à un repos de quelques semaines <lans son cher Ruel ; et le cardinal se fit illusion. 11 avait voulu à toute force — « car il était fort propre » — que Juif, son chirurgien, fit fermer «on abcès au bras ; malgré les observations de rhomme de Tart qui prévoyait des complications, malgré ses résistances, il l'exigea si impérieusement que Juif dit h Jacques Esprit, l'académicien: « Le cardinal vient de se porter le coup mortel. » Ce n'était pas l'avis de Richelieu : pensant avoir encore de longs jours à vivre, il voulut assurer sa tranquillité future en épurant l'entourage du roi. Tous ses ennemis petits ou grands, tous les suspects devaient quitter la cour. Il commença par demander au roi le renvoi du fidèle Tréville, de M. des Essarts, beau-frère de Tréville, enfin de MM. de Tilladet et de La Salle. Le roi aimait ces fidèles serviteurs, surtout Tréville; il refusa. Le

cardinal revint à la charge; le roi tint bon encore quelques jours; mais le cardinal le fit harceler tant et si bien que, le 26 novembre, Louis voulant avoir la paix, se décida à éloigner les trois derniers ; pour Tréville, il refusa absolument. Or c'était surtout à lui que le cardinal en voulait. Il le savaitson ennemi et pertinemment, lefaisant depuis longtemps espionner par sa cuisinière à qui il servait 400 livres de pension ; en outre, au cours de ses aveux, Cinq-Mars, voulant insinuer que Louis XIII lui-même Tavait indirectement encouragé à conspirer contre le ministre, avait rapporté un propos bien menaçant ; le roi, lui montrant Tréville, lui eût dit un jour: « Monsieur le Grand, voilà un homme qui me défera du cardinal quand je voudrai! »

Il semble en effet que Louis XIII ait été quelque temps hanté par le désir d'être débarrassé du cardinal, comme il Tavaitété de Concini: « le bruit courait qu'il avait fait à ce sujet des ouvertures à Fabert et que Fabert lui avait répondu qu'il était prêt à donner sa vie pour le service de Sa Majesté, mais qu'il ne saurait lui sacrifier son honneur en devenant un assassin ». Tréville, qui n'avait pas au cardinal les mêmes obligations que Fabert, pouvait aussi n'avoir pas les mômes scrupules. Petit hobereau du Béarn et soldat de fortume, Tréville était tout dévoué à la personne de Louis XIII ; il avait, comme Guitaut, refusé les avances du cardinal ; et Ton commençait à compter ceux qui avaient ce courage. Le roi, reconnaissant, l'avait mis à la tête de ses mousquetaires à

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cheval qui le suivaient partout, même aux chasses, et qu'il choisissait lui-môme. Entrer aux mousquetaires de Tré ville étaitune faveur enviée ; c'était devenu un moyen de faire sa cour, et plusieurs fils de M. d'Uzès se firent un honneur de servir dans ce corps d'élite, constamment attaché à la personne du roi, et fort dévoué à Sa Majesté.

Richelieu ne se tint donc point pour satisfait ; il envoya Chavigny h la rescousse; inutilement : le roi s'entêtait. Chavigny eut beau user de toute son éloquence, dire que les services du cardinal ne pouvaient se mettre en balance avec ceux de Tréville ; tout fut inutile : « Vous voulez me perdre de réputation, conclut le roi, Tréville m'a bien servi, il en porte les marques, il est fidèle! » Cette résistance, cette lutte exaspérait le cardinal, sa santé chancelante en était tout ébranlée; le 28 novembre, il eut une forte douleur au côté; le 30, on le saigna deux fois. Il était écrit que cette affaire Tréville lui porterait le dernier coup. En effet, le cardinal dut user d'arguments décisifs, car le roi, obsédé, se rendit le l*'' décembre; mais, en se décidant à congédier Tréville, il eut le soin de lui dire publiquement: « Je vous envoie, mon cher Tréville, à l'armée d'Italie ; mais je compte que nous ne serons pas longtemps séparés et que je vous reverrai sous peu auprès de moi ! » C'était clairement dire à tous qu'il savait le cardinal condamné par la Faculté, que sa mort n'était plus qu'une question de jours. Chavigny et de Noyers rapportèrent ce propos au cardinal qui entra dans une colère effroyable; et son mal empira si rapide-

ment que les médecins le jugèrent perdu. Après ^ leur consultation du 2 décembre, le roi, qui

!f n'avait pas depuis longtemps eu de relations per-

sonnelles avec lui, daigna le venir voir. Le cardinal se souleva péniblement sur ses coussins et lui dit : « Sire, je vois bien qu'il me faut prendre congé de Votre Majesté ; mais je meurs avec cette I satisfaction de ne Tavoir jamais desservie et de

I laisser son Etat en un plus haut point et ses enne-

mis abattus. En retour de mes services, je supplie l Votre Majesté d'avoir soin de mes parents. Je laisse

après moi plusieurs personnes fort capables et bien instruites des affaires; ce sont MM. de Noyers, de I Chavignyetle cardinal Mazarin !» — « Soyez Iran-

I quille, Monsieur le cardinal, répondit le roi, vos

recommandations me sont sacrées, quoique je ne pense pas avoir de longtemps à y faire droit! » Un valet apportait une tasse de bouillon ; le roi la lui prit des mains et la donna lui-môme au malade. Puis, sous prétexte de ne le point fatiguer, il prit congé. Il faut croire que la « grimace » de M. le cardinal n'avait point déplu au roi ; « l'ayant trouvé fort mal, dit des Réaux, il le quitta fort gai » ; il ne daigna même point cacher sa joie à MM. d'Harcourt et La Meilleraye, proches parents^ du mourant qui le reconduisaient au Louvre; cet homme triste plaisanta et rit à plusieurs reprises ;. il contempla avec satisfaction les beaux tableaux de Richelieu dont le dauphin héritait, on le savait^ ainsi que du Palais-Cardinal ^ ; puis, pour con-

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