LES DERMERS JOURS DU CARDINAL
soler ces messieurs apparemment, il leur dit qu'il ne quitterait point le Louvre que le cardinal ne^ fût mort!
Le roi parti, Richelieu lit appeler les médecins et leur demanda combien il lui restait à vivre. Ils le bernaient de paroles d'espoir peu en harmonie^ avec le sentiment très net qu'il avait de son état : « Appelez Chicot! » ordonna-t-il ; c'était le médecin du roi : « Chicot, lui dit-il, c'est à l'ami, non au médecin que je m'adresse ; combien de temps aije à vivre ? »
Chicot l'examina minutieusement, puis :
« Monseigneur me pardonnera de lui dire la vérité? — Je n'ai confiance qu'en vous », dit le malade. — « Hé bien ! Monseigneur, ayez du courage ; ce n'est plus qu'une question d'heures! — C'est bien, dit le cardinal, voilà qui est parler ! » Et il ne songea plus qu'à son salut.
A minuit, il manda le curé de Saint-Eustache, sa paroisse, pour recevoir le viatique : « Voici mon juge, dit le mourant en le voyant; et je le prie de bon cœur qu'il me condamne, si j'ai jamais eu autre chose dans l'intention que le bien de la religion et de TEtat. » Le curé lui demanda s'il pardonnait à ses ennemis : « Je n'ai eu, dit- il, d'autres ennemis que ceux de l'Etat ! » Il demanda humblement Textrême-onction et parut se dépouiller entièrement de cet orgueil qui, toute sa vie, avait semblé irréductible : « Mon père, dit-il au prêtre, traitez-moi comme un grand pécheur ; parlez-moi comme au plus chétif de votre paroisse. » I-e curé lui fît alors réciter le Pater et hî Credo; il pria
j. 304 LE RÈGNE DE RICHEIJEU
b avec ferveur en baisant tendrement le crucifix à
l plusieurs reprises. Comme il allait toujours s'af-
faiblissant, le bruit de sa mort se répandit dans la ville vers les onze heures du matin. Les médeï: cins l'avaient abandonné, il se livra aux empi-
(' riques; une drogue parut le ranimer, et le roi, qui
\* revint aux nouvelles vers les quatre heures, sor-
tit du Palais-Cardinal bien moins joyeux que la veille. La nuit fut tranquille; et dans la matinée du 4, on le crut en convalescence, mais lui ne s'y trompa pas. A un gentilhomme que la reine envoyait lui demander comment il se trouvait : « Fort mal, Monsieur, répondit-il, et dites bien à Sa Majesté que si, au cours de notre vie, elle a cru avoir des griefs contre moi, je la supplie bien humblement de me les pardonner ! » Presque aussitôt après, il se sentit mourir : « Ma chère nièce, dit-il en se tournant vers M"*'' d'Aiguillon, je me mœurs, je le sens ; retirez-vous, je vous prie : votre douleur m'attendrit ; n'ayez point le déplaisir de me voir rendre Tàme ! » Elle voulait rester néanmoins : mais le moribond lui fit un geste de prière si tendre et si suppliant qu'elle sortit tout en larmes. A l'instant, il fut pris d'un étourdissement, satôte retomba sur les coussins et il expira. Avant de le porter à la Sorbonne où il est encore enseveli, on exposa le corps sur un lit de parade, et « la foule des badauds fut si grande qu'à peine d'un jour entier put-on approcher le Palais-Cardinal ».
Richelieu était trop détesté pour échapper à la satire ; mais le jeu était dangereux. Les chansons, les épigrammes circulaient sous le manteau, assez nombreuses * ; par contre, les satires de longue haleine sont fort rares. En voici deux cependant intéressantes: Tune par sa virulence; l'autre, quoique incomplète, par sa remarquable facture; elles furent composées en 1636, lors de Corbie, moment critique pour le cardinal nous l'avons vu; l'attitude très nettement hostile du roi à l'égard de son ministre encouragea les satiriques.
L'un d'eux, l'abbé ou le comte d'Estlan^(il était l'un et l'autre), composait une satire à loisir et dans le silence du cabinet, quand parut le pamphlet en vers le plus grossier, le plus violent qu'on ait jamais écrit contre un ministre ; ce sont :