‹ Le grand siècle intime; le règne de Richelieu (1617-1642) d'après des documents originauxChapitre 168 sur 182 · Timbre : Mais; ce couplet est de Blot · texte numérisé non relu

Timbre : Mais; ce couplet est de Blot

Et encore :

Le seul pas qu'il a fail sur ceux de Jésus -Christ C'est qu'il est mort pour le salut des hommes.

Maynard, qui Tavait beaucoup loué sa vie durant, composa sur lui une épitaphe mauvaise à tous égards : Tingratitude l'inspira mal. Bensserade, lui, se place à un point de vue tout personnel et regrette moins Richelieu qu'une pension qu'il en recevait à titre de très vague

parent :

Ci-gît, puisque ainsi platt à Dieu, Le cardinal de Richelieu :

Et, ce qui cause mon ennui, Ma pension gît avec lui.

D'autres, en le maltraitant, ne lui dénient pas tout mérite :

J'ai vécu sans partait et régné sans égal.

On admire partout mes vertus et mes vices; Mes desseins comparés avecque mes services Font douter si j'étais souverain ou vassal.

Quoi que j'aie entrepris, soit de bien soit de mal, J'ai toujours rencontré de fidèles complices, Et le ciel et l'enfer m'ont été si propices Qu'on ne sait qui des deux m'a nommé cardinal.

J'ai fait régner le fils, j'ai fait bannir la mère Et, si j'eusse vécu, j'eusse perdu le frère.

Voulant seul de l'Etat gouverner le timon.

Qui m'a pensé choquer a senti ma puissance ! Pour dompter l'Espagnol, j'ai ruiné la France. Jugez si j'en étais ou l'ange ou le démon!

D'autres enfin — et le grand Corneille est du nombre — croient devoir s'abstenir : on sait la classique épitaphe du grand poète ; le digne sonnet suivant, contemporain de Polyeucte, et qui la rappelle, est moins connu :

Armand, lorsque tes jours avaient le haut éclat Dont nous voyons partout briller tant de peintures, Je ne suis pas entré dans ce fameux combat Qu'allumait ta louange entre tes créatures.

J'en vois après ta mort, par un lâche attentat, Changer tout leur encens en noires impostures. J'en vois, ou par vrai zèle, ou par raison d'Etat, Affermir ton grand nom dans les races futures.

Moi, je n'étale point d'illustres déplaisirs. D'ambitieux regrets ni de pompeux soupirs; Comme de ton vivant je m'obstine à me taire ;

Et, si quelqu'un s'efforce à couronner ta mort.

J'estime son ardeur sans suivre son effort ;

Et je dis qu'il fait bien, mais je pense mieux faire!

Une seule de ces petites poésies — d'ailleurs fort médiocre — est franchement élogieuse :

Pauvre France, que je déplore Ta perle et tes maux infinis !

Si ton état subsiste encore Tu feras comme saint Denis ^ :

Perdant ce chef, qui fit ta gloire Et qui pour toi prit tant de soin.

Tu marcheras, je le veux croire, Mais, ma foi, lu n'iras pas loin !

1. D'après la légende, saint Denis, comme le saint Aphrodise de Béziers, prit, après avoir été décapité, sa tête entre ses mains et marcha.

Louis XIII fui peut-fttre le plus heureux de tous et ne s'en cacîia point. « Le roi, dit Gondi, eut une joie incroyable do la mort du cardinal. » Il ne se contenta pas de chanter les vaudevilles courants, il mit, nous Tavons vu, le rondeau de Mironen musique. Le coup de pied de Tâne !

Mais si le grand ministre eut des détracteurs, il ne manqua point d'apologistes ; en encourageant les lettres, il avait monnayd sa gloire. Les auteurs lui furent reconnaissants, le célébrèrent à Tenvi, surtout de son vivant : Tamitié d'Horace, de Virgile, de Varius a plus servi la mémoire de Mécène que son rôle historique auprès d'Octave.

Richelieu, qui se piquait de littérature, avait plus de civilité, d'attentions pour les auteurs que pour les grands seigneurs : Gombaud vient un jour lui lire une comédie. Le cardinal le prie de se couvrir; Gombaud par respect ne le voulut point. Alors le ministre, se découvrant lui-même, lui dit : « Hé bien ! Monsieur, nous serons incommodés l'un et l'autre. » Il voulait que son iidèle Desmarets restât couvert devant lui, assis comme lui dans un fauteuil; et à ces marques exceptionnelles de considération, il en ajoutait une plus grande encore — si l'on tient compte de l'importance énorme qu'avaient alors ces détails mesquins — : il exigeait que Desmarets ne Tappelèt que « Monsieur ». Ce même homme en voulait au maréchal de Ghâtillon^ de ce qu'il ne Tap-

1. Les maréchaux de France avaient eux-mtoes droit au -« Monseigneur ».

pelait pas « Monseigneur » ; cet orgueilleux prit un jour le pas sur le prince de Piémont, le futur duc de Savoie, ce qui fit dire à son oncle le grandprieur : « Qui eût jamais dit que le petit-fils de l'avocat La Porte passerait devant un petit-fils de Charles-Quint! » Richelieu prétendait, il est vrai, que les princes temporels devaient le céder aux cardinaux, princes de l'Eglise.

On conçoit que son amour profond et sincère des lettres l'ait conduit à fonder l'Académie, et l'on doit reconnaître qu'il fut heureusement inspiré quand il choisit, pour en faire l'embryon de la docte Compagnie, le petit cénacle littéraire qui se réunissait chez le bon Conrart. Il ne manquait pas — sans parler de l'hôtel de Rambouillet* — de salons, de ruelles où fréquentaient les beaux esprits. Lecardinal jeta judicieusement son dévolu sur le groupe qui lui parut le plus conforme à ses vues : chacun le sait. L'on sait moins que l'exemple de Richelieu fut suivi : une dame, entre autres, et Gaston d'Orléans furent au xvu*' siècle les précurseurs des Concourt; mais ces contrefaçons de l'Académie ne vécurent pas : l'Académie de M"** d'Auchy sombra dans l'extravagance, celle de Gaston n'exista que sur le papier.

Charlotte des Ursins, vicomtesse d'Auchy, fut toute sa vie férue de littérature. Dans sa jeunesse.

1. La marquise l'avait fait construire à neuf et sa distribution •servit de modèle aux architectes du Luxembourg ; il s'élevait rue Saint-Thomas-du-Louvre, sur l'emplacement du ministère actuel des Finances, et son jardin s'étendait jusqu'au voisinage du pavillon de Flore.

.f le poêle Lingendes Tavait chantée ; mais, tombée

en puissance de mari, elle dut passer plusieurs

; • années à la campagne, tenue en chartre privée

par ce brutal peu poétique et fort jaloux. La

'' mort l'en ayant délivrée en 1627, elle revint à

ses amours. Malherbe qui l'avait connue avant son exil, venait chez elle; il a célébré la beauté de la

\ ■ dame, sa Caliste, qui, malgré ce nom, n'était plus

) belle, hélas! Il a célébré ses beaux yeux quoique

|r^ - un peu larmoyants :

*\ Amour est dans ses yeux, il y trempe ses dards!

Sur quoi les méchants — et M'*'* de Rambouil-

'- let était du nombre — prétendaient qu'il le pouvait

sans peine vu leur humidité permanente. Mais le

\ ■ vieux Malherbe était un adorateur tyrannique : il

;. n'admettait point de partage, éloignait les concur-

; rents ; il fut jaloux de voir bien accueilli par cette

''- divinité je ne sais quel poète plus jeune ; et, la

trouvant seule un jour dans sa ruelle, il la gifla à

la faire crier, puis il alla conter ce bel exploit à

; M"'" de Rambouillet.

Délivrée de ce tyran, la dame, toujours avide ''\ de lectures, de comédies, de harangues, de poé-

ji sie et même de disputes théologiques (!), aux-

:• quelles, cela va sans dire, elle n'entendait rien,

; ouvrit largement sa maison à tout venant. Quand

i Boisrobert, le solliciteur des Muses affligées, com-

I pléta TAcadémio française, l'abbé de Cerizy, tou-

; jours malin, voulut s'amuser et lui faire pièce; il

: persuada à la dame de créer, elle aussi, une aca-

demie. L'idée sourit à notre prétentieuse, et TAcadémie de M""^ d'Auchy fut fondée. Elle se mit à recevoir les beaux esprits, à les bien traiter; les parasites accoururent : ce fut une cohue, un capharnaum. A côté de vrais littérateurs comme les Habert, les Tallemant, qui venaient s'y divertir aux dépens de l'hôtesse et de ses hôtes, on y trouvait bien des grotesques et d'encombrants imbéciles.

La bonne M"** d'Auchy en perdait la tête et se croyait un personnage : jugez si l'on en riait. La trouvant un jour au cercle de M""® de Rambouillet^ ce pince-sans-rire de Voiture lui demanda le plus sérieusement du monde qui elle préférait de saint Augustin ou de saint Thomas; cette éminente théologienne donna, avec non moins de sérieux, ses préférences à saint Thomas ; et l'on se contint pour ne pas éclater.

Cette étrange Académie n'était pas destinée h l'immortalité, on s'en doute.

Gaston d'Orléans voulut aussi, pour s'amuser et se moquer du cardinal, en créer une au Luxembourg : il choisit gravement quelques lettrés^ quelques originaux et surtout des ignorants fieffés qui savaient à peine lire, « pour voir, disait-iU comment ils résoudraient les difficultés qu'on leur soumettrait ». Il donna même à Brulart du Boulay, gouverneur du palais, quinze mille livres pour tout organiser. Le bon Brulart mit l'argent dans sa poche et n'organisa rien du tout : « Me voyant trésorier, pour la première fois de ma vie, dit-il pour toute excuse, j'ai voulu remplir cette

J charge en toute conscience. » Les affamés lui don-

nèrent bien quelques horions. Gaston s'en amusa beaucoup : et ce fut tout.

Mais si le cardinal reconnaissait Texcellence du talent et s'inclinait devant la supériorité du génie, il en jugeait assez mal faute de goût et de délicatesse. Il préférait au Cid triomphant les fameuses pièces des cinq auteurs que le public accueillait froidement ; de dépit — car il ne supportait d'être contredit en rien — il le faisait parodier par Boisrobert et critiquer par l'Académie ^ ; son amour-propre, il est vrai, souffrait aussi de l'insuccès de ces pièces bâtardes dont il avait eu l'idée. « A quoi pensez- vous, disait-il à Desmarets, que je prenne le plus de plaisir ? — A faire le bonheur de la France, répondait l'autre. — Point du tout: c'est à faire des vers. »

Il remit un jour à Boisrobert, en présence de M"* d'Aiguillon, le canevas complet d'une comédie qu'il avait composée seul ; tous deux la trouvèrent la plus ridicule du monde, et, pour la gloire de son oncle. M"* d'Aiguillon pria Boisrobert de le lui faire comprendre. Ce n'était point chose facile, il n'osait donner son avis ; le cardinal s'en aper- (,*ut, lui fît grise mine et fînalement reprit le manuscrit pour le remettre à Chapelain. L'auteur de la Piicelle l'examina à son tour, et, très hum-

1. Celte critique fut toutefois modérée, et cela se conçoit : le grand poète avait ses admirateurs même à rAcadémie; ainsi l'abbé de Cerizy, à qui Richelieu demandait son avis sur le Cid^ ne se gêna point pour lui dire : « Je voudrais l'avoir fait 1 »

blement, présenta ses observations et ses critiques — fort tempérées, comme on peut penser. Richelieu, mécontent, déchira son œuvre ; puis, le regrettant, il en lit recoller les morceaux; finalement il abandonna ce beau projet.

Il s'entêtait parfois cependant: un jour il lisait à L'Estoile une pièce de vers où il avait gratifié un malheureux alexandrin de deux ou trois syllabes supplémentaires. L'Estoile en fit la remarque : « Holà ! Monsieur L'Estoile, dit-il, mon vers me plaît ainsi et je le ferai bien passer ! » 11 s'aveuglait en ce point sur son omnipotence.

S'il supportait mal la critique, il était par contre fort avide de louanges, et se contentait de Tencens le plus grossier ; au besoin, il le brûlait lui-même ; Ton assurait que, lisant la dédicace d'un ouvrage où on ne le traitait modestement que de héros^ il remplaça par demi-dieu cette insuffisante épithète. Aussi l'Académie, qui le connaissait bien, le célébrait-elle sur tous les tons. A ce propos, Mathieu de Mourgues, l'abbé deSaint-Gefmain, aumônier de Marie de Médicis et irréductible ennemi du cardinal, appelait spirituellement l'Académie la Volière de Psaphon. Ce Psaphon était un jeune Lybien qui, voulant passer pour un dieu, avait en secret dressé nombre d'oiseaux à dire : « Psaphon est un dieu ! » puis il leur rendit la liberté, et ce prodige lui valut les honneurs divins.

Rien n'était plus agréable au cardinal que d'être pris pour arbitre dans les questions délicates, qu'il s'agit de belles-lettres, de grammaire, de théologie, de sentiments môme : quand, à l'Académie, les avis

étaient partagés, on ne manquait pas de lui soumettre la difficulté ; il la tranchait d'ordinaire et on faisait faire son compliment à MM. de TAcadémie, leur disant qu'ils ne craignissent point d'abuser de ses loisirs. Il était un peu pédant en un mot; et un jour, il tint à Ruel une véritable cour d'amour pour discuter cette maxime du jeune duc d'Enghien * : « Un véritable amant doit être plus occupé de son amour que des sentiments qu'il inspire. » Après des discussions alambiquées, on lui donna raison. C'était l'avis de Son Eminence.

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