‹ Le grand siècle intime; le règne de Richelieu (1617-1642) d'après des documents originauxChapitre 3 sur 182 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Pour cette étude, nous avons largement mis à contribution des documents du temps peu connus ; nous avons directement puisé à des sources un peu trop négligées, croyons-nous.

En effet, à côté des Mémoires si nombreux et en général si intéressants du xvii*' siècle, — ne parlons pas des apocryphes qui sont de vrais romans, — il existe d'autres éléments d'information plus intimes, plus humains, plus vivants si Ton peut dire : c'est la chanson, c'est Tépigramme, c'est l'anecdote que les contemporains ont colportées de ruelle en ruelle, qu'ils ont glissées dans l'oreille des belles promeneuses du Cours ou de la place Royale. L'auteur de Mémoires a toujours plus ou moins en vue sa propre réputation ; et, quoi qu'il en ait, l'opinion qu'on aura de lui ne lui est pas indiflférente ; dès lors, il pèse ses termes, il voile parfois sa pensée ou l'atténue ; des considérations multiples à 1 infini, relations de parenté Jiens d'amitié ou de reconnaissance, crainte de blesser ou de déplaire, paralysent sa plume. Il n'est à cela que de rares exceptions — dont Saint-Simon et de Retz qui versent, eux, dans l'excès contraire. Les considérations de convenance n'arrêtent point le chansonnier, le satirique : il écrit sous l'impression du moment, à la chaude, avec passion ou pour son plaisir et pour le divertissement de ses amis, des amis de ses amis ; aujourd'hui même, on

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le lira, demain, au plus tard : il le sait et écrit en conséquence. S'il dit la vérité ou non, peu lui chaut parfois ; mais le document qu'il laisse ainsi est pris sur le vif, de là son puissant intérêt. Aussi, les recueUs manuscrits où les curieux d'alors ont patiemment assemblé ces documents ai actualité font revivre ce temps avec une singulière intensité ; ils sont le Journal de cette époque où le Journal n'existe pas encore, où le Mercure et la Gazette bégaient à peine.

11 serait toutefois très dangereux de s'y fier en aveugle et sans critique : la vérité pourrait s'en ressentir; mais il est des moyens de contrôle : les affirmations parallèles ou divergentes des Mémoires et le rapprochement avec les faits historiquement prouvés ; on peut, dès lors, faire la part de l'exagération, de la passion ou de la malice. C'est ce que nous avons tenté.

Nous n'avons pu citer toutes les chansons politiques et satiriques du temps, à cause de leur grossièreté ; c'est le terme le plus doux qu'on puisse employer.

Les curieux trouveront à peu près toutes les chansons du xvii® siècle dans les recueils manuscrits suivants :

HiBLiOTuÈQUR NATIONALE. — Moiiuscrits français, n»» 12616 à 12624; 12666 â 12672; l.-il25 et 15127; liilSo à 15136; 9347 à 9350.

BiBMOTUKQUE DE l'aksenal. — Manuscfit français 2926. Nombre de chansons éparses dans divers manuscrits (consulter les catalogues).

BnjLioTHÈQUK DE TOULOUSE. — ManuscHts français 849 à 851, série assez complète avec timbres.

HiHLioTiiKQUK DE CA8TELNAUDARY. — Un volumincux pecueil manuscrit avec timbres en tête des chansons, l'un des plus complets ({ui existent.

Des notes, ou le texte môme, indiquent les autres sources originales.

Le lecteur trouvera {\ la fin do cette étude un répertoire alphabéliiiue très complet.

COINCLM, BARBIN ET LES UOUlIllLltiR

Un gentilhomme florentin, honmMcmenl décrié, car il avait fait bien des sottises et quelque métier mal noté *, besoigneux par surcroît pour ne pas dire gueux, obtint cependant la faveur de suivre en France la reine Marie de Médicis : il le dut au bon renom qu'avait laissé son grand-père à Florence. Il s'appelait Conciiio Concini, était bien fait, de mine passable et ne déplaisait nullement à la reine.

La cour venait souvent à Fontainebleau, et Concini suivait la cour; il eut ainsi Toccasion de coucher un soir à Melun chez le procureur du roi, maître Barbin, bonhomme d'humeur accueillante et qui faisait de bonne grâce les honneurs de son logis. Sans cette circonstance — nous allons

1. Croupier à Rome chez le cardinal de Médicis. Concini était né au village de Pena où revint mourir son fils Henri.

2 Lt: IIÈC.NE DE RICHELIEU

le voir — Armand Jean du Plessis, le lout-puissant cardinal de Richelieu, ne fut peut-ôtre jamais sorli d'une lionuôle médiocrité, et Torientation politique du xvii" siècle changeait :

Barbin et son hôte d'occasion causèrent, se plurent et se lièrent d'amitié. Goncini était alors amoureux — ou feignait de l'ôtre — d'une femme de chambre de la reine, son intime confidente, et disait-on, sa sœur de lait, la Léonora Dori, qui sefil appeler plus tard Galigai K

Barbin offrit aux amoureux sa maison et son beau jardin :

Il se réjouissait do leurs jeunes amours,

et régalait de son mieux la dame Léonora. Il en fut récompensé.

Henri IV mort, Goncini et la Léonora, qui avaient déjà un enfant, se marient ; leur empire sur la reine régente n'a dès lors plus de limite. Goncini puise dans le trésor de la Bastille, achète le marquisat d'Ancre, fait la fortune insolente que l'on sait, traite de haut les gentilshommes, les princes du sang qu'il emprisonnera au besoin ; il dicte ses volontés aux ministres; la reine le fera même maréchal de France, faveur scandaleuse s'il en fut, car il ne fit jamais la guerre et^ malgré ses audaces, il passait pour être quelque

1. La vieille famille florentine des Galigai étant éteinte, la vaniteuse Léonora acheta le droit d'en porter le nom.

peu poltron*. L'extraordinaire bonheur de Taventurier irrite et bîesse : il a des envieux d'abord, bientôt des ennemis ; des calomnies — pcut-ôlre de simples médisances — prennent Tessor : un soir, la reine demande son voile, et le comte du Lude, François de Daillon, de dire en riant : « Mais un navire qui est à Tancre n*a pas besoin de voiles! » La chanson plus brutale, plus grossière, insinuera :

Si la Reine allait avoir

Un enfant dans le ventro, Abl combien il serait noir, Car il serait d'encre I guéridon des guéridonft, don daine guéridon des guéridons, don, don.

Concini s'en moque et dispose en maître des charges et des faveurs. Toutefois, dans sa grandeur, il ne laisse pas d'être libéral et magnifique ; il s'oflFre même le luxe — dangereux parfois — de la reconnaissance : pensant donc à son vieil ami de Melun, il le fait surintendant des finances à la place du vieil et honnête Janin, l'ami, le conseil de Henri IV; et voilà Barbin maître des deniers du roi.

Quand, simple procureur du roi, Barbin venait à Paris pour ses affaires, il descendait chez son compère et ami, l'avocat Bouthilier, fort honnête

i. Un jour, s'étant pris de querelle a^ec M. de Bellegarde au sujet de la reine, il alla, courant, se réfugier à THôtel de Rambouillet, rue Saint-Thomas du Louvre. Il était fort pâle et na parlait de rien moins que de quitter Paris, quand des gens de la reine vinrent le prendre.

4 LE RÈtiNE DE HICIIELIEU

homme et très serviablc : Barbin était de la maison. Il ne fut pas un injçrat : devenu surintendant il introduit à la cour le fils de Bouthilier, Claude; il lui met le pied à rétrier, le pousse ; et comme Claude n'était pas sot, le voilà peu après sccrélaire d'Ktat, et en posture de devenir lui aussi — mais bi(»n plus tard — surintendant des finances.

C'est cliez bis Houthilier que Barbin devait connaître le jeune abbé Armand du Plessis-Richelieu. l/abbé était par sa mère petit-fils de La Porte, fameux avocat au Parlement, ce qui lui valait dVtre hébergé par l'avocat Bouthilier; celui-ci payait Ifi une dette de reconnaissance. 11 avait en eiïet modestement débuté dans la basoche comme tout petit clerc du vieux La Porte, qui le traita toujours fort bien, le jugea digne de lui succéder, et litainsi safortuno. Bouthilierconsidéraitcomme ses propres enfants les petits-fils de son bienfaiteur.

Armand de Hichelieu, qu'il étudiât au collège de Navarre ou qu'il suivît, avant d'être d'Église, les exercices de l'Académie de Pluvinel ^ fut donc rii^te des Bouthilier, le grand ami de Claude et de sa jeune femme, la jolie Marie de Bragelonne; la chronique scandaleuse dira même qu'il a été plus que l'ami de celle-ci; mais que ne dira-t-elle point plus tard, cette chronique impertinente? Elle se plaira à rappeler que les dames de Bragelonne

i. On appelait académies des manèges où les jeunes gentilshommes faisaient de l'équitalion, de IVscrime, etc., etc.

avaient quelque renom de galanterie ; que le futur cardinal n était point mal fait ; elle ajoutera que toute sa vie — sauf les deux dernières années où, d'après Boisrobert*, il devint « très scrupuleux » — Richelieu ne dédaigna point les aventures galantes. Mais passons.

Notre jeune abbé, plus riche d'ambition que de scrupules, ne tarda pas à être évêque : son frère Alphonse, pour qui Ion avait obtenu le petit évèché de Luçon, dut le résigner pour cause d'incapacité : il se fit chartreux et Ton donna le bénéfice à son cadet Armand*. Le voilà donc, à vingt-trois ans, en route pour Rome où il se fait sacrer; et, à cette occasion, il donna quelque idée de son futur niérite : Le pape Paul V lui ayant demandé s'il avait Tâge canonique : << Oui! » répondit-il imperturbablement. Après le sacre, il vint demander au pape son absolution pour Tavoir trompé sur ce point : « Ce jeune homme sera un grand fourbe! » remarqua simplement Sa Sainteté.

La même année (1607), Tévôque de Luçon dédiait à Henri IV ses thèses en Sorbonne, « promettant de rendre de grands services si on lui donnait de l'emploi » .C'étaitcontre tous les usages ; il n'y avait point de précédent à pareille dédicace; mais le jeune ambitieux voyait là une occasion d'attirer sur lui l'attention du roi ; ce fut en pure perte. Il alla se recueillir dans son diocèse, et

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