De M"- de Scudéry
LES AMIS ET LES PROTÉliÉS 9:'i
vieille — elle avait alors soixante-dix-huit ans et mourut nonagénaire.
Cest que M"* Pilou était pleine de sens; d'une honnêteté foncière, constante dans ses amitiés, indulgente, conciliante et bonne, on la prit souvent pour arbitre dans bien des affaires, petites et grandes, tant elle inspirait de confiance, tant on prisait sa franchise envers tous. M"' de Cavoie» les dames Cornuel et elle avaient licence de tout dire, et Ton citait à Tenvi leurs boutades, leurs reparties vives et spirituelles. Elle devait môme un jour avoir dit quelque bonne vérité sur le cardinal de La Valette, car il ne parlait de rien moins que de la faire lier sur le cheval de bronze.
En causant avec M""" Pilou, on oubliait qu'elle était noire et barbue, et Dieu sait si elle Tétait ; oyez plutôt ce malicieux ouida :
Dame Pilou, pour mieux cacher son âge, A fait raser les poils de son — ouida, ouida — De son visage.
Elle était la première à parler et à rire de sa laideur et s'en consolait gaiement : « Vois-tu'? disait-elle à une jolie femme, je dois à ma laideur cet avantage sur toi, de n'avoir jamais changé! »
Nous la retrouverons encore.
SOURDIS, l'archevêque DE BORDEAUX ET SES COUSINES d'eSTRÉES
Henri d'Escoubleau de Sourdis avait succédé au cardinal de Sourdis, son frère aîné, sur le siège
archiépiscopal de Bordeaux; c'est lui que nous avons vu arriver, avec ses vaisseaux, devant Fontarabie, trop tard pour secourir Condé, mais non pour disperser là flotte espagnole.
Richelieu tenait beaucoup à lui, mais ce prélat ne sut point conserver ses bonnes grâces. Le grand ministre exigeait de ses serviteurs et de ses auxiliaires un dévouement et une sincérité absolus. Sourdis ne brilla jamais ni par Tun ni par l'autre; son ambition fit de lui un intrigant et un brouillon ; et Ton oublia les réels services qu'il avait rendus.
La mère de Henri de Sourdis, Isabelle Babou de la Bourdaisière, était la propre tante de <îabrielle d'Estrées^ la maîtresse de Henri IV, toute-puissante, on le sait, sur ce roi qui voulait l'épouser si elle ne fût morte un peu brusquement au logis de Sébastien Zamet-. M"*'' de Sourdis avait,
1. Gabrielle d'Estrées, marquise de Montceaux, puis duchesse de Beaufort, eut du roi trois enfants : les deux Vendôme et M- d'Elbœuf.
2. Rue de la Cerisaye près l'Arsenal. — Zamet était un Lucquois fort riche et grand ami de Henri IV. Ce financier n'avait point daigné acheter de titres de noblesse pour se « savonner », comme il était de mode. Un notaire lui demandant ses qualités : « Mettez, si vous voulez », répondit-il, « seigneur de dix-huit cent mille écus !» — On prétendit que M"* de Beaufort avait été
empoisonnée. Henri IV l'eût épousée, mais sa femme, Marguerite, ne voulut pas de cette mésalliance et refusa de divorcer, alors qu'elle y consentit quand il fut question de Marie de Médicis. Elle poussa même la générosité jusqu'à assister au mariage de son mari.
Malgré de nombreuses et réciproques infidélités, ils furent toujours deux excellents amis; une preuve typique : lorsque M"* de Montmorency-Fosseuse, sa fille d'honneur, eut un enfant de Henri IV, elle prit soin d'elle avec autant de sollicitude qu'eût pu faire la plus dévouée des amies'.
de son côté, un grand empire sur sa nièce qui l'aimait beaucoup, et la famille en profita.
Des deux frères de Gabrielle, le plus jeune, François- Anni bal, fut destiné à TEglise, et Ton avait déjà disposé en sa faveur d'un chapeau de cardinal quand l'aîné vint h mourir; Frangois- Annibal quitta l'état ecclésiastique, rentra dans le monde et fut plus tard le maréchal d'Estrées ; son chapeau devenant disponible, M""' de Sourdis l'obtint pour le cadet de ses fils avec l'archevôché de Bordeaux; on lui donna pour coadjuteur son plus jeune frère, Henri, qui devint lui-même archevêque à son tour : c'est celui dont nous parlons.
On le disait fils du chancelier de Chiverny; Amelot de la lloussaye et des Réaux se font l'écho de ce bruit et tous deux d'une façon assez piquante. A l'article de la mort, M"'^ de Sourdis n'était guère rassurée, paraît-il : le souvenir de fortes peccadilles la tourmentait ferme. Pour avoir plus de tranquillité, elle voulut, dans une certaine mesure, atténuer sa faute; elle fit en conséquence venir l'archevêque, lui dévoila son origine, le priant, pour l'amour d'elle, de se contenter des gros bénéfices ecclésiastiques qu'elle lui avait procurés et de ne rien prétendre à la succession de M. de Sourdis, son mari. Le prélat se borna à lui répondre cette phrase consolante et respectueuse : « Ma mère, je n'avois jamais voulu croire que vous ne valiez rien; mais je vois bien qu'il est vrai ! » 11 exigea d'ailleurs sa légitime et l'obtint après un procès scandaleux.
Ni les dames de la Bourdaisière, ni leurs enfants n'eurent jamais des principes bien rigides : l'autre tante de Gabrielle, Marie Babou, mariée à un Beauvilliers, en eut une jolie fille nommée Marie comme elle et qui devint la maîtresse de Henri IV, suivant l'exemple de sa cousine Gabrielle : elle fut ensuite abbessc de Montmartre. Le bon roi^ parpaillot impénitent, ne semble pas d'ailleurs avoir détesté les religieuses; et, s'il faut croire Bassompierre, il reçut en cadeau de l'abbesse de Vernon « un souvenez-nous de moy, dont il ne se pouvoit guérir ».
Les amours de Gabrielle d'Estrées sont du domaine de Thistoire; mais ses cinq sœurs, cousines de notre archevêque comme elle, pour avoir eu des aventures moins retentissantes, ne laissèrent pas de rôtir, en passant, quelques petits balais.
La galante et aimable M°' de Balagny * — la Délie de YAstrée — avait épousé le maréchal de Balagny, bâtard de l'évêquede Valence, un Montlue; Balagny, très brave comme les Montluc, était un grand ami de Henri IV à qui il avait rendu de signalés services. 11 devint son beaufrère — de la main gauche. Quoiqu'un peu contrefaite, elle fut en commerce réglé avec le duc d'Epernon et eut de lui l'abbesse de Sainte-Glossine. M"*' de Villars (Brancas)-, fort ambitieuse