‹ Le grand siècle intime; le règne de Richelieu (1617-1642) d'après des documents originauxChapitre 69 sur 182 · Charlotte d'Estampes de Valençay · texte numérisé non relu

Charlotte d'Estampes de Valençay

les froissements d'amour-propre. Cette gale de Boisrobert les appelait M. les maréchaux de camp comique. Le jour où Ton représenta Mirame, le chef-d'œuvre inspiré à Desmarets par le cardinal, M. de Chartres se surpassa; il fallait flatter plus que d'ordinaire Téminent collaborateur, car Richelieu, qui se piquait de littérature, de poésie môme, avait de soi une très flatteuse opinion; il n'avait pas, disait-il, de plus grande joie que de faire des vers, et il en faisait comme, deux siècles plus tard, Ingres devait jouer du violon, et Mérimée écraser des couleurs sur la toile.

Mirame était une pièce à clef, comme on dirait aujourd'hui : la reine, Buckingham, Richelieu y devaient jouer leur rôlet sous le masque des acteurs; et le cardinal avait fait trufl'er sa tragi-comédie d'allusions méchantes contre la reine; ce n'était un secret pour personne. L'abbé Arnauld * voit là, comme beaucoup de ses contemporains, « une vengeance des mépris qu'elle avoitfait des recherches du cardinal ». Rappelant notamment l'amourette de Buckingham, Richelieu faisait dire à son héroïne :

Je me sens criminelle aimant un étranger, Qui met pour mon amour cet Etat en danger ,

il adressait à Anne d'Autriche mainte fleurette mignonne de cet acabit. La reine, bien entendu, assistait à la représentation, comme si de rien

1. Nicolas Arnauld, frère de M. d'Andilly, d'abord abbé de Saint-Nicolas, puis évêque d'Angers ; évita de prendre parti dans la querelle janséniste.

n'était, et faisait bonne mine, même quand le cardinal avait le bon goût de donner le signal des applaudissements aux vers qui la pouvaient atteindre et blesser.

Par une anomalie étrange, — mais bien en harmonie avec les idées et les coutumes du temps, — cet homme omnipotent qui se donnait en public le ragoût d'insulter ainsi, à mots couverts, une femme sans défense, de mettre une reine sur la sellette devant le roi et devant la cour, ce môme homme eût eu garde de manquer aux égards qu'il lui devait ostensiblement. Il avait donc préparé pour Anne d'Autriche une collation somptueuse. Au moment voulu, M. de Chartres parut — en habit court, le bâton à la main, en tête de ceux qui portaient la collation — tout comme eût fait un vulgaire maître d'hôtel. On fut scandalisé de voir un évoque jouer ce rôle; et, si Ton en croit ce que rapporte Racine * dans son histoire de Port- Royal, ce spectacle provoqua une bien judicieuse réflexion de la part d'un étranger qui y assistait : Alors prisonnier de guerre à Vincennes, le célèbre général bavarois, comte Jean de Werlh, avait connu en prison le probe et austère Jean Duvergier de Hauranne, le célèbre abbé de Saint-Cyran que Richelieu avait fait enfermer pour le punir de sa rude franchise et des sévères remontrances qu'il s'était permis de lui faire 2. Jean de Werth avait conçu pour ce noble prisonnier la plus profonde

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