Le grand couvent des Jésuites rue Saint-Antoine
« qui réjouisse tant les Pères que vous. » (Des Réaux.) Voilà bien rhomme !
Le pauvre Boisrobert dut donc s'exiler; il alla à Rouen, son pays, où il était chanoine de Notre- Dame, et ce fut un étrange chanoine : il manquait tout à fait de sérieux. Quoiqu'il en eût, son esprit gai et malicieux s'accommodait mal de ses sévères fonctions; il montrait trop souvent le bout de l'oreille, et ses graves confrères, qui n'entendaient point la raillerie comme les courtisans, le voyaient de fort mauvais œil. Ils le prouvèrent. Un jour, la toute jeune et fort belle M"* de Toucy* tomba malade à Rouen; les cloches l'incommodant, Boisrobert, tout aux petits soins de cette parente de Richelieu, lui promit d'empêcher qu'on sonnât les offices, bien que ce fût un jour consacré à Notre- Dame; il le demanda au chapitre qui, bien entendu, refusa. 11 fallait s'excuser ; notre chanoine envoya de beaux vers à JVr^^ de Toucy, où il trouvait plaisant d'imaginer que sa rivale en beauté, M"* de Beuvron, avait empêché le chapitre de lui faire cette galanterie, espérant que, son mal continuant, elle perdrait de ses charmes. Le chapitre prit fort mal cette anodine plaisanterie : Boisrobert fut interdit; heureusement, de bons esprits firent entendre aux chanoines qu'ils se rendaient ridicules et l'interdiction fut levée.
1. Sœur cadette de M"* de Bonnelles; elle épousa durant la Fronde le maréchal de La Mothe-Houdancourt. M^'* de Beuvron (M"' d'Arpajon),M^'» de Bouteville (M"" de Ghàtillon) et elle furent citées comme les trois plus belles personnes de la Régence, et les poètes les célébraient à l'envi.
Dans ces conditions, le séjour de Rouen manquait d'agrément, et le triste chanoine soupirait après son Paris, cette terre promise. Le maréchal de Guiche, qui Taimait, fut nommé lieutenant du roi en Normandie et demanda au cardinal s'il pourrait voir l'exilé : « Certes », dit le cardinal; « vous me ferez plaisir ! » Là-dessus Boisrobert régala magnifiquement le maréchal et se crut à la fin de ses peines ; il composa môme son Ode à la Vierge^ où, mêlant le sacré au profane, il laissait voir ses regrets, et il la dédia à Richelieu qui trouva les vers fort bons; elle commence ainsi et la première strophe est la meilleure :
Par vous de celle mer j'évite les orage?, De ce bord, plein d'écueils et fameux ea naufrages, Vous m*avez fait trouver un asile en ce lieu. Trop heureux si jamais, dans ma sainte retraite, Je pouvais oublier la perte que j'ai faite En perdant Richelieu!
Mais le cardinal avait alors fort à faire pour lutter contre les attaques non déguisées de Cinq- Mars; il ne tenait pas à mécontenter le roi pour des bagatelles, et Boisrobert resta encore en exil. Survinrent le voyage du roi en Roussillon, le complot et la mort tragique de Cinq-Mars; les amis du pauvre Bois crurent pouvoir intercéder; mais Richelieu — très déférent pour les volontés du roi et po]ir ses désirs en ce qui ne concernait point la politique — faisait encore la sourde oreille contre son gré. Le cardinal Mazarin, déjà très influent, le savait et brusqua les choses : il
rappela Boisrobert et lui dit de le venir trouver dans la chambre même du cardinal déjà fort malade ; Richelieu pleura de joie en le revoyant. Tout surpris d'un si tendre accueil et ne pouvant lui-même trouver une larme, Boisrobert « s'avisa de faire le saisi », etMazarin, qui le voulait servir, vint à son secours par une de ces pantalonades^ dont il avait le secret : « Vite un chirurgien, criâ-t-il, le pauvre homme est saisi; il étouffe et Ton meurt souvent pour moins que cela ! » Sitois vint, qui tira bel et bien trois palettes de sang à Boisrobert, quoiqu'il ne se fût jamais si bien porté : « C'est le seul service que m'ait jamais rendu le cardinal Mazarin! » disait-il plus tard.
Il avait attendu de Mazarin d'autres services et fut son plat valet. Mazarin le trouvait plaisant^ riait beaucoup, mais ne payait pas. Pendant la Fronde, Boisrobert avait composé pour lui être agréable des vers très mordants contre les frondeurs; un jour le coadjuteur de Gondi — grand frondeur, comme on sait, et qu'il avait honnêtetement maltraité, — invite notre homme à dîner; il n'a garde de refuser : le coadjuteur faisait grand'chère et Boisrobert nela dédaignait pas. Après dîner, on parle de ces fameux vers : « Vous nous les direz. Monsieur de Boisrobert »,.dit Gondi. — « Bien! bien! », répond l'autre; il toussotte pour s'éclaircir la voix, s'approche de la fenêtre ; puis : « Réflexion faite, non ! je ne les dirai point, Monsieur : votre fenêtre est trop haute! » 11 se tirait ainsi par un mot spirituel des plus mauvais pas, et Ton ajustement remarqué que, malgré toutes ses.
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incartades, il n'a jamais reçu de coups de bâton alors que Tarchevôque de Bordeaux a été — nous l'avons vu — battu deux fois. Il faut lire dans des Réaux ses démêlés homériques avec l'huissier La Volière et avec M. de La Vrillière, ministre d'Etat, «'il vous plaît. 11 malmena fort celui-ci dans une satire, non imprimée cela va sans dire, et il en eut raison à la grande joie de Mazarin, qui riait aux larmes en entendant si bien traiter son bon ami « Monsou de La Vrillière' » ! Mais à plaisant, plaisant et demi : d'Esmery'^, beau-père de la victime, «ut la malice un jour de les faire dîner tous deux à sa table, vis-à-vis l'un de l'autre : il voulait voir la grimace de son gendre devant le bonhomme qui, faisant allusion à sa récente promotion dans l'Ordre du Saint-Esprit, lui décochait, dans sa fameuse satire, des aménités de ce genre :
Le Saint-Esprit, honteux d'être sur ses épaules Pour Irois sots comme lui, s'envoleroil des Gaules!
Son talent de conteur, d'amuseur-né, le faisait rechercher de tous. De même que l'on offrait à ses invités le chanteur Lambert, on disait alors : « Je vous donnerai Boisrobert. » Il mit dans ses comédies quelques-uns de ses meilleurs contes, dans la Belle Plaideuse notamment (1655); et Molière trouva l'idée d'une scène bien connue de V Avare dans une pièce de Boisrobert. Cette co-