CHAPÎTRE IX
i Les Réunions. Ligue d'Augsbourg. — II. La Cour au temps de M°>» ri; Maintenon. — IIL Guerre de la Ligue d'Augsbourg.
Louvois déplorait la paix, car il était ministre de la guerre. Mais Louvois était un homme ingénieux : il sut rendre cette paix fertile en conquêtes et rester ainsi aux yeux du Roi « l'homme nécessaire ». Après la disparition de Colbert et de Pomponne il n'avait plus de rival au Conseil : il se fît le champion des « réunions ». Que ne tire t-on pas d'un texte, avec un peu d'esprit? Les voisins de la France n'allaient pas tarder à le savoir.
Il s'agissait de déterminer quels étaient les territoires dépendant des villes que les traités de Nimègue et même ceux de Westphalie avaient concédées à la France. On chercha dans les archives, et on y trouva tout ce qu'on I voulut. En s'appuyant au besoin sur des pièces qui remon- I taient aux premiers temps du moyen âge, le Roi revendiqua K et occupa 80 bourgs ou villages en Franche -Comté, tout ce j qui restait en Alsace de libre (sauf Strasbourg), et une quantité defiefs en Lorraine. Finalement, en septembre 1681, les troupes françaises entrèrent dans Strasbourg avec l'aquies- , cément de la municipalité — le même jour qu'en Italie elles occupaient Casai, disputée depuis deux siècles aux Espagnols, et dont la cession fut imposée au duc de Mantoue.
(C'est à cette occasion que le Roi fit emprisonner l'agent Matthioli qui avait vendu à l'Espagne le secret des négociations, et qui fut le Masque de fer.)
Naturellement, cette « paix rongeante et envahissante », comme on l'a appelée, et la politique arrogante de la France soulevèrent des difficultés. En 1681, s'engagea une jolie partie diplomatique. Le dernier jour de septembre, la Suède, notre ancienne amie, blessée particulièrement par } la « réunion », en 1679, du duché des Deux-Ponts qui lui i appartenait, s'allie à la Hollande, Louis XIV, dont la diplo- \ matiefut, une fois de plus, merveilleuse, répond en signant un traité avec le Brandebourg et le Danemark, ennemis irréconciliables de la Suède (janvier-mars 1682). Mais l'Empereur et l'Espagne se joignent à la Hollande et à la Suède (février-mai 1682). Alors les agents français déchaînent la Turquie sur l'Empire, et bientôt les troupes du Croissant arrivent sous les murs de Vienne; en même temps le Roi offre des secours : si l'Empereur les accepte, il reconnaîtra par là même les réunions. Mais le roi de Pologne, le chevaleresque Jean Sobieski, tire l'Empereur d'embarras en lui amenant une armée contre les Infidèles ; Vienne va être délivrée : Louis XIV se hâte donc d'achever ses acquisitions avant que l'Empereur ait les mains libres. Cependant l'Espagne, dépouillée et exaspérée, déclare la guerre. Aussitôt les troupes françaises d'entrer en campagne et d'occuper Courtrai, Dixmude, Luxembourg, Oudenarde; après quoi, le Roi impose à sa faible ennemie une trêve de vingt années et la force, non seulement à reconnaître pour légitimes les réunions, mais encore à lui céder Luxembourg et Oudenarde (trêve de Ratisbonne, août 1684). La partie était jouée.
En apparence, cette année 1684 fut, si l'on peut dire, le | point culminant du règne de Louis XIV. Le royaume de / France était plus grand qu'il ne l'avait encore été; la per- ' sonne du Roi, sa Cour, la politesse, les grâces, l'esprit des Français étaient célébrés par tous les peuples de la chré-
\ tienté Mais aussi l'impossibilité de vivre assurées du lende- •j main et sans avoir à redouter quelque entreprise de la France ; commençait d'apparaître clairement aux autres nations. L'Eu- • rope s'alarmait à voir « cette puissance qui s'étendait de tous côtés et qui acquérait pendant la paix plus que dix rois, prédécesseurs de Louis XIV, n'avaient acquis par leurs guerres ». La marine royale elle-même semblait devenue la plus forte de l'Europe. En 1681, Du Quesne et d'Estrées pourchassent les pirates musulmans dans la Méditerranée ; puis ils bombardent deux fois Tripoli, Irois fois Alger, avec ces nouvelles galiotes à bombea que vient d'inventer Petit-Renaud, et imposent la paix aux Barbaresques (1687). Enfin, comme la république de Gênes construit des galères pour l'Espagne malgré la défense du Roi, la flotte de Du Quesne paraît un jour en vue de la côle, et couvre la ville de plus de 10 000 bombes en moins de dix jours; après quoi les faubourgs et leurs magnifiques palais sont incendiés. Pour éviter une nouvelle « bombarderie », il faut qu'en dépit des lois qui lui interdisent de sortir de la république, le Doge vienne lire à Versailles un discours d'excuses préparé par Seignelay (1685)...
Cette politique brutale, orgueilleuse et rusée tout ensemble, suscitait des rancunes plus fortes que la terreur qu'inspirait I le roi de France. D'ailleurs, Guillaume d'Orange n'avait \ pas cessé de travailler contre lui. En 1685, la Révocation '■ de l'édit de Nantes indigna les puissances protestantes. En 1686, le fameux monument de la place des Victoires blessa au vif les souverains de la Suède et du Brandebourg : on y voyait Louis-le-Grand fouler aux pieds Cerbère, symboie de la Triple-Alliance, tandis que deux figures allégoriques, personnifiant l'Elbe et l'Oder, lui rendaient hommage, et que le roi de Suède se trouvait représenté par un esclave enchaîné. Enfin, vers la même époque, l'Espagne était à nouveau menacée, et les alliés de la France écœurés par des exigences sans compensation... A la fin, tous les mécontents : l'Empereur, l'Espagne, la Suède, la Bavière, la
Saxe, TElecteur palatin, et (secrètement) celui de Brande- ■ bourg formèrent la ligue d'Augsbourg (juillet 1686). Quand \[ la Hollande, la Savoie et l'Angleterre se seront jointes à cette coalition, la France aura contre elle toute l'Europe. '
Ce fut un nouveau coup de force de Louis XIV qui f, déchaîna la guerre.
Depuis près de dix ans, le Roi luttait contre Rome au sujet du droit de « régale », et, depuis la Déclaration des quatre articles en 1682, la France se trouvait presque en état de schisme. En 1687, un nouveau conflit vint encore aggraver cette situation. La tradition voulait qu'à Rome les ambassadeurs jouissent du droit d'asile dans tout le quartier où ils habitaient, et que, d'autre part, ils pussent faire entrer des marchandises sous leur nom sans payer de droits : d'où il résultait d'abord qu'une quantité de criminels de toute sorte trouvaient moyen d'échapper à la justice, et ensuite que la contrebande florissait. Innocent XI entreprit de réformer ces abus. Après avoir plus ou moins discuté, toutes les puissances de la chrétienté finirent par renoncer aux « immunités » et « franchises » de leurs ambassadeurs. Seul, Louis XIV déclara que <( Dieu l'avoit établi pour donner l'exemple aux autres et non pour le recevoir », el il fit accompagner son nouvel envoyé à Rome, le marquis de Lavardin, par une menaçante escorte de gardes de la marine et de domestiques armés. Excommunié, Lavardin n'en trouva pas moins, à Rome même (tant était grande l'autorité du roi de France), une église où recevoir les sacrements : Saint-Louis-des-Français. Le Pape lança l'interdit f sur l'église Saint-Louis. Mais le Roi menaça de saisir Avi- | gnon (janvier 1688). *'
Les choses en étaient là, lorsque l' Archevêque-Electeur de Cologne trépassa (juin 1688). Aussitôt Louis XIV patronna la candidature du cardinal de F'ùrstenberg ; mais l'Empereur présenta celle du prince Clément de Bavière. Le chapitre s'étant partagé également entre les deux candidats, le Pape choisit (élément de Bavière malgré les
-, menaces de Louis XIV, qui répondit en installant de force
-^^ le cardinal de Fûrstemberg.
En même temps, il se livrait à de nouvelles violences. L'Electeur-Palatin, frère de la duchesse d'Orléans, étant mort en 1685, le Roi avait alors réclamé une part de la succession au nom de sa belle-sœur. En 1688, sous couleur
; de mettre Madame en possession de ce qui lui revenait, les
•' troupes françaises pénétrèrent tout à coup en Allemagne, et conquirent en moins de huit semaines le Palatinat... C'était la guerre. — Hélas ! Louis XIV ne pouvait prévoir que Guillaume d'Orange, ayant chassé Jacques II du trône d'Angleterre avec une facilité dérisoire, allait, dans trois mois, renforcer de son nouveau et puissant royaume la coalition.
Au moment où commence la guerre de la Ligue d'Augsbourg, presque tous les grands serviteurs de Louis XIV ont disparu : Turenne est mort en 1675, Condé en 1686, Colbert en 1683 et Le Tellier en 1686; Seignelay momTa en '] 1690, et Louvois en 1691, à demi disgracié. Certes, le Roi aura encore de bons ministres, comme les Torcy et les Pontchartrain, et de bons généraux comme Luxembourg, Catinat, Vendôme, Rerwick, Villarsou Boufflers; mais ceuxlà ne pourront suffire à tout, et, dans les dernières années du règne, ce seront des Chamillart qui veilleront aux affaires, et trop souvent des Villeroy, sinon des La Feuillade, qui commanderont aux armées.
t Peu touché de piété au début de son règne, Louis XIV I est mamtenant (1686) converti. Mais sa religion est, en quelque \ sorte, plus matérielle que sentimentale. « Le Roi ne manquera pas une station ni une abstinence, mais il ne comprendra pas qu'il faut s'humilier et prendre l'esprit d'une vraie pénitence », écrit Mme de Maintenon. Au juste, Louis XÎV manque cruellement d'humilité chrétienne, et
sa piété est moins faite d'amour que de la peur de l'enfer et de l'espoir du paradis, dont il pense bien que le Ciel lui accordera la faveur, pourvu qu'il se montre assidu aux offices, attentif au Carême, bref exact à rendre à Dieu ses devoirs et, si l'on peut dire, à faire sa cour au Seigneur.
Or tous les courtisans se sont convertis avec le Roi, car l'irréligion fait maintenant obstacle à l'avancement. « Au diable les piailleries des chantres, aaa, iii ! » s'écrie Madame ; mais personne ne la suit sur ce terrain dangereux. Sous les lambris dorés où l'altière Quanto promenait naguère sa beauté, on ne voit plus désormais que pieux gentilshommes et dames dévotes et chastes dans leurs propos. « Le courtisan autrefois avoit ses cheveux, étoit en chausses et en pourpoint, portoit de larges canons, et il étoit libertin. Cela ne sied plus : il porte une perruque, l'habit serré, le bas uni, et il est dévot » (La Bruyère). Finies les couleurs claires, les chausses en jupon, les flots de rubans, les panaches, lesaiguillettes, \si petite oie; — -un long et sévère justaucorps boutonné, amarante ou brun, une culotte étroite, des bas foncés; plus de ruban, qu'un au col : la. chaconne ; plus de dentelles qu'à la cravate et aux manchettes ; plus de plumes qu'au tricorne, et fort peu. Finies aussi les galanteries et les intrigues : l'amour est traqué et les amourenx réprimandés. « Le Roi, dit Madame, s'imagine qu'il est.! pieux si l'on s'ennuie bien ». En 1685, Louis ordonne à^ son grand prévôt de lui dénoncer tous ceux qui mangeront à la Cour de la viande en carême; en 1694, il supprimerait la comédie si le P. de La Chaise ne lui m(5ntrait le danger de bannir les divertissements honnêtes ; en 1696, il interdit pendant quatorze jours la foire de Saint-Germain. Plus guère de fêtes, sauf l'officiel « appartement » où, somme toute, les mêmes personnes se rencontrent toute leur vie trois fois par semaine, et où Louis XIV, qui passe maintenant ses soirées à travailler chez la marquise avec quelque ministre, ne paraît plus. Pour principale distraction, le jeu : trou -Madame, barette , reversi, trente-et-qua-
rante, hoca, dés, trictrac, lansquenet surtout, — « un jeu sans mesure et sans règle, qui n'est plus pour vous un divertissement, mais une occupation, mais une profession, mais un trafic, mais une attache, mais une passion, mais, si j'ose ainsi parler, une rage et une fureur! » (Bourdaloue), et un jeu où tout le monde n'a pas, comme Dangeau, « le bonheur de n'être jamais soupçonné » d'aider adroitement V la fortune. Avec cela l'espionnage, les lettres décachetées au cabinet noir, les « mouches » du Roi lui rapportant tout; enfin la vie la plus inconfortable dans ces grandes pièces glaciales où, en hiver, « à la table du Roi le vin ainsi que l'eau geloient dans les verres », et dans ces logis étroits et incommodes, où l'on n'arrive que par des corridors souillés. Telle est la Cour. Néanmoins, tout seigneur y souhaite vivre, tant est grand pour la plupart le prestige de Celui qui règne, et parce que les ambitieux savent qu'il n'est pas d'autre moyen pour réussir que de Lui plaire; mais aussi, comme l'a dit un jour le duc d'Antin, parce qu'on y trouve, en somme, « un petit nombre d'hommes et de femmes avec qui on peut passer agréablement sa vie, et mieux qu'ailleurs, par la difficulté de les assembler »; et enfin, et surtout, parce que les curieux d'observation (si nombreux au xvii^ siècle) ne se lassent point du passionnant spectacle des caractères aux prises et des courtisans déployant leurs trésors d'énergie et de ruse afin d'obtenir des avantages souvent conventionnels, il faut le dire, — comme le brevet qui donne le droit d'entretenir le Roi quand il est sur sa chaise percée, — mais qui semblent alors les plus grands du monde et qui, par conséquent, le sont en effet. J Depuis la mort de Louvois (1691), Louis tâche plus que ^\ jamais à tout faire par lui-même. Il accomplit avec une [, conscience et une constance admirables un labeur très •' pesant. Il n'est rapport diplomatique dont il ne prenne connaissance et n'indique la réponse; c'est lui, désormais, qui correspond directement avec les généraux, et il leur envoie des lettres presque quotidiennes de quinze ou vingt
pages, étudiées, fouillées, et souvent belles : au total « point de journée où le Roi ne travaille huit ou neuf heures » (Dangeau). C'est ainsi qu'un Louis XIV entend sou « noble, grand, délicieux métier de Roi ».
Tous les jours il tient un Conseil (parfois deux), et travaille avec l'un de ses ministres, depuis sept heures environ jusqu'à dix heures, dans la chambre de Mme de Maintenon. Louis XIV et la marquise sont assis dans des fauteuils aux deux coins de la cheminée; devant chacun d'eux une table; devant la table du Roi, deux tabourets pour le ministre et pour son sac. Mme de Maintenon lit ou fait de la tapisserie et se garde bien de marquer trop d'intérêt à la conversation : quand le Roi lui demande son avis, elle le donne, mais sans trop paraître y tenir, car c'en serait assez pour que Louis, plus jaloux que jamais de n'être pas gouverné, se décidât tout au contraire. Vers neuf heures du soir, deux femmes de chambre viennent déshabiller la marquise; aussitôt après, son maître d'hôtel et un valet de chambre lui apportent un potage et quelque chose de léger ; dès qu'elle a fini de souper, ses femmes la mettent au lit ; tout cela en présence du Roi et du secrétaire d'utat qui n'en interrompent pas leur travail. Enfin dix heures sonnent : Sa Majesté prend congé et s'en va souper.
Quelle est, dans ces conditions, l'influence politique de Mme de Maintenon ? Selon Saint-Simon, elle s'entendait secrètement avec les ministres, dont pas un n'eût été si hardi que de lui résister. Le jour où venait l'affaire qui l'intéressait (il s'agissait donc toujours de quelque emploi à distribuer ou de quelque grâce à faire?) le ministre montrait une liste de candidats : si le Roi s'arrêtait de lui-même au nom qu'avait désigné la marquise, le ministre « faisoit en sorte de n'aller pas plus loin ; si le Roi s'arrêtoit à quelque autre, le ministre proposoit de voir ceux qui étoient à portée; rarement proposoit-il expressément celui à qui il en vouloit venir, mais toujours plusieurs qu'il tâchoit de balancer également pour embarrasser le Roi sur le choix » ; en ce cas, le
Roi consultait généralement Mme de Maintenon ; celle-ci « sourioit, faisoit l'incapable, disoit quelquefois un mot de quelqu' autre, puis revenoit, si elle ne s'y étoit pas tenue d'abord, sur celui que le ministre avoit appuyé »... En somme, il ressort de là que Louis XIV, ombrageux et méfiant à miracle, craignait toujours qu'on ne l'influençât. Si, pour faire seulement accorder une place à l'un de ses protégés, Mme de Maintenon était forcée de déployer tant de ruse et d'adresse, peut-on dire avec Saint Simon qu'elle a tout gouverné « sans lacune, sans obstacle, sans nuage le plus léger, plus de trente ans entiers et même trente-deux ? » Peut-être n'y aurait-elle pas tenu beaucoup, à tout gouverner : ce n'est pas un caractère de grande ambitieuse que celui de Françoise d'Aubigné. Elle aimait sincèrement la tranquillité, la tapisserie, l'enseignement des filles et la méditation. La vie de Cour lui pesait et elle ne trouvait aucun plaisir à « paraître ». A Versailles, elle menait par goût l'existence la plus modeste et la plus retirée qu'elle pouvait : reine dans son privé, et restant assise dans son fauteuil devant le Roi et ses enfants mêmes, « elle étoit très simple particulière au dehors et toujours aux dernières places, se reculant partout pour les femmes titrées, même pour les femmes de qualité distinguée ». D'autre part, elle était fort désintéressée : elle n'eut jamais du Roi que la terre de Maintenon et ne fut pas seulement duchesse; ses gens ne firent qu'une fortune médiocre et demeurèrent tous « dans une obscurité plus ou moins aisée »; ses parents n'obtinrent que des faveurs modestes : son frère, le comte d'Aubigné, ne réussit jamais à devenir duc, ni maréchal de France. Paisible et délicate, elle craignait d'inquiéter et de peiner le Roi, son mari. .. Si elle prit part aux affaires de l'Etat, ce fut par devoir ; ses directeurs lui disaient que le Ciel l'avait placée auprès de Louis afin qu'elle y fût « la sentinelle de Dieu », et elle se croyait tenue en conscience d'aider au salut de son auguste époux. Sans doute, assistant au gouvernement, elle profita des facilités qu'elle avait ainsi pour exciter
Louis XÎV à nommer autant que possible des personnes pieuses aux emplois, et ses scrupules de dévote furent, comme on l'a dit, pour quelque chose dans le choix des ambassadeurs, des généraux et des ministres. Mais il ne faut rien exagérer : on voit qu'elle n'eut aucun rôle dans la ^ révocation de l'édit de Nantes, et Saint-Simon lui-même déclare qu'elle ne « s'initia » guère dans la politique religieuse que « par l'affaire de M. de Cambrai » (1G97). Si bien qu'en définitive, Mme de Maintenon paraît avoir exercé plus d'influence que les premières favorites, à qui le Roi n'avait jamais permis de lui toucher le moindre mot des affaires ; mais, sauf dans les quatre ou cinq dernières années du règne, il semble que son action ait été bien moindre que celle du père de La Chaise lui-même, et du père Le Tellier.
En 1688, le Grand Dauphin a vingt-sept ans. Bien que son père lui ait dit fort noblement, en l'envoyant commander l'armée du Palatinat : « Allez montrer votre mérite à toute l'Europe, afin que, quand je viendrai à mourir, on ne s'aperçoive pas que le Roi est mort », Monseigneur ne s'est pas beaucoup illustré au cours de cette campagne, s'il s'y est conduit en bon soldat; et il ne se distingue pas non plus, lorsqu'il y assiste, aux Conseils où Louis XIV lui a permis d'entrer. C'est qu'à vrai dire son esprit « ne brille par aucun endroit ». Parfois il passe une journée entière sur son lit, tenant une canne et frappant sur ses souliers, sinon dans un coin du salon, sifflant, tapotant sur sa tabatière, ouvrant de grands yeux sur les uns et les autres, et, quand il lui faut absolument tenir une audience publique, c'est à peine s'il y répond aux discours « par des signes de tète et deux ou trois mots prononcés d'un air timide, embarrassé, et sans même qu'on les puisse entendre » (Spanheim). Aussi était-ce, selon Saint-Simon, « un fils unique fait exprès pour l'être d'un tel père », que ce prince qui, à cinquante ans, f « n'osoit que ce qui lui étoit permis ». Du moins, il était
bon homme, doux à ses serviteurs et humain aux pauvres gens.
Comme Louis XIV, le Grand Dauphin, après la mort de sa femme en 1690, eut sa Maintenon. Ce fut « une grosse fille, écrasée, brune, camarde », « fraîche, réjouie, fort laide, mais plaisante, hardie et de beaucoup d'esprit », que l'on nommait Mlle Choin. Comme elle se montrait « d'un bon esprit, sensée, raisonnable » (bref désintéressée), le Roi et Mme de Maintenon avaient de la considération pour elle, et ils auraient voulu qu'elle vînt s'établir à Versailles, afin d'y retenir davantage Monseigneur. Mais Mlle Choin préférait son « parvulo » de Meudon, où elle recevait les princesses assise dans son fauteuil, et sans offrir à la duchesse de Bourgogne elle-même d'autre siège qu'un tabouret.
Le duc de Boui'gogne, fils aîné de Monseigneur, était né en 1682, avec une riche nature. Impétueux, orgueilleux, sujet à des colères aveugles, fou de joie dans le plaisir, ivre de rage un moment après, — « fantasque », comme dit Fénelon dans le portrait qu'il a tracé et qu'il faut préférer à l'ardente peinture de Saint-Simon, — mais « sincère et ingénu », « plaisant, éloquent, subtil, plein de tours nouveaux » jusque « dans sa fureur la plus bizarre et la plus insensée », et montrant en tout un esprit si vif qu'il ne pouvait l'appliquer tout entier à un seul objet et qu'il fallait, par exemple, le laisser occuper ses yeux et ses doigts à quelque dessin tout en écoutant ses leçons, tel était M. le duc de Bourgogne au temps de sa première adolescence. On lui avait donné pour gouverneur le sage et pieux duc de Beauvilliers, et pour précepteur l'abbé de Fénelon, qui, de cette nature violente et inégale, mais bien douée d'esprit, surent faire un homme d'une vertu parfaite, profondément religieux, toutefois scrupuleux avec excès et presque jusqu'à l'irrésolution. Régner eût été pour cette âme délicate et inquiète un supplice qui d'avance l'effrayait. Pourtant le jeune duc s'était préparé avec sa vertu émouvante à sa fonc-
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lion de Roi : il avait renonça même à son goùl pour les sciences afin de ne point dérober une minute à son instruction politique. Lorsque la mort de Monseigneur, son père, l'eut t'ait Dauphin, il travailla plus assidûment encore. Il cherchait anxieusement le moyen de remédier aux abus qu'il découvrait et qui le désespéraient. D'ailleurs il eût pris Féneion pour premier ministre, et Fénelon, (jui considérait « le despotisme » de Louis XIV comme la « cause de tous nos maux », voulait soulager le peuple, renoncer absolument aux guerres, refaire de la noblesse une aristocratie réelle, qui pourrait commercer et entrer dans la magistrature, assembler tous les trois ans des Etats généraux, établir partout des iitats provinciaux qui contrôleraient les finances publiques et feraient au Roi des représentations sur toutes choses . . On peut croire que cet intelligent duc de Bourgogne, passionné pour le bien public, nourri de philosophie et de morale, qui écrivait : « La qualité de prince sans celle d'homme de bien ne serviroit qu'à me rendre plus condamnable au tribunal de Dieu, car, plus on a reçu de faveurs de sa main, plus le compte qu'il demandera sera grand »; ou : « Je ne dois me servir de la grandeur attachée à mon rang que pour m'élever à une plus sublime vertu en m'humiliant sous la main toute-puissante de Dieu et en faisant aux autres tout le bien qu'ils peuvent attendre de moi » ; — apparemment ce petit-fils de Louis XIV, qui avait peut-être l'âme d'un Marc- Aurèle ou d'un saint Louis, conseillé par Fénelon, eùt-il été un grand roi. pacifique et administrateur, dont le règne eût sauvé la monarchie.
A quinze ans, en 1697, le duc de Bourgogne épousa Mai'ie- Adélaïdc do Savoie, sa cousine, fille du duc Amédée II et de ^larie d Orléans. L'enfant était arrivée un an auparavant à Versailles où sa gentillesse n'avait pas tardé à dérider tout le monde; d'ailleurs, sous ses airs évapores, la petite était fine, et l'on s'aperçut par les soins qu'elle se donna tout d'abord envers Mme de Maintenon que M. de Savoie, son père, avait su lui enseigner la Cour de France. Seule, la
grosse Madame, toujours bourrue, se montrait scandalisée par tant de libertés :
Mon Dieu! qu'à mon avis on élève donc mal la duchesse de Bourgogne! — s'écrie-t-elle, par exemple, le 22 octobre 1698. — Cette entant me fait pitié. En plein diner, elle se met à chanter, elle danse sur sa chaise, fait sémillant de saluer le monde, fait les grimaces les plus affreuses, déchire de ses mains les poulets et les perdrix dans les plats, fourre les doigts dans les sauces; bref il est impossible d'être plus mal élevé et ceux qui se tiennent derrière elle s'écrient : « Ah ! qu'elleadegrâce ! qu'elle est jolie! » Elle traite son beau-père [Mon -eigneur] d'une façon irrespectueuse et le tutoie. Lui s'imagine alors qu'il est en faveur et en est tout joyeux...
En grandissant, la duchesse de Bom"gogne ne cessa point de lious])iller le Roi et la marquise. Ceux-ci se laissaient l'aire avec délices : cette enfant gâtée était la joie et le sourire de leur grandiose et morne vie. « Causante, sautante, voltigeante autour d'eux, tantôt perchée sur le bras du fauteuil de l'un ou de l'autre, tantôt se jouant sur leurs genoux, elle leur sautoit au col, les embrassoit, les baisoit, lescaressoit, les chiffonnoit, leur tiroit le dessous du menton, les tourmentoit... » Cela dans le particulier, car, devant les étrangers, elle se montrait « sérieuse, mesurée, respectueuse avec le Roi et en timide bienséance avec Mme de Maintenon, qu'elle n'appeloit jamais que Ma tante pour confondre joliment le rang et l'amitié ». Au total, Louis ne pouvait se passer d'elle : quand elle se trouvait empêchée d'assister à son souper, « un nuage de plus de sérieux et de silence » l'environnait.
Elle n'était point jolie, malgré une figure régulière aux yeux « les plus parlants et les plus beaux du monde », mais déparée par un front bombé, des joues pendantes, un nez « qui ne disoit rien » et une bouche aux lèvres épaisses qui s'ouvraient sur des dents gâtées ; en revanche, elle avait « une taille longue, ronde, menue, aisée, parfaitement coupée », une gorge charmante, un cou flexible et long, et« une marche
de déesse sur les nuées ». Ainsi faite, son mari l'aimait avec toute la ferveur d'un tempérament sévèrement contenu par ailleurs, — ferveur que Mme de Maintenon, peu sujette pour sa part à de pareils emportements, estimait non moins désagréable pour celle qui en était la cause que pour les spectateurs. Contrefait et boiteux (mais sans que cela le rendît moins dispos), le jeune duc de Bourgogne n'était pas beau, malgré une figure intelligente et « spirituelle jusqu'à inspirer de l'esprit ». Et il n'était pas non plus aimable : tandis que sa femme, bruyante et joyeuse, secouait l'ennui de la Cour, organisait des cavalcades, des promenades à âne, des baignades, jouait la comédie avec passion, dansait avec rage, passait les nuits au bal et se couchait au jour, lui, il s'enfermait dans son cabinet à travailler et à prier, et fuyait scrupuleusement des plaisirs où il ne "se trouvait que trop naturellement porté. Mais tant de vertu ne laissait point de lui donner un air « contraint, et souvent, sans s'en apercevoir, de censeur », et il semblait, d'ailleurs bien malgré lui, vouloir par sa conduite faire la leçon au Roi et à tout le monde, dont ni le Roi ni personne ne lui savait gré... Au reste, à mesure que les années passèrent, la duchesse s'assagit, et le duc finit par comprendre à son tour ce que son austérité et ses pratiques avaient d'excessif dans l'état de roi destiné à tenir une Cour où le Ciel l'avait mis; alors, et surtout après la mort de Monseigneur, « il se prêta plus au monde, il le fit même avec tant de grâce et un air si naturel qu'on sentit bientôt sa raison de s'y être refusé et sa peine à ne faire que s'y prêter »... Encore un coup, c'était un homme admirable.
Parmi les enfants de Louis XIV et de Mme de Montespan, le préféré était le duc du Maine, qui était pied-bot. îtlme Scarron l'avait élevé, ainsi que son frère et ses deux sœurs, et elle avait gardé pour lui, en raison de toutes les peines que l'enfance délicate du petit princelui avaitcoûtées, un « faible de nourrice », dit Saint-Simon. OrM. du Maine avait les plus brillantes qualités d'intelligence et d'esprit,
mais il lui manquait un vice sans lequel il est difficile de réussir : la violence. Faible de corps, il n'était pas plus vigoureux d'àme : il manquait de tempérament, d'autorité, de ce rien de brutalité qui achève comme il faut une belle nature. Malgré ses dons intellectuels et son ambition, il ne réussit jamais à vaincre sa timidité; c'est pourquoi il affectait à la Cour d'être dévot, philosophe et sauvage. A la guerre, il perdit l'occasion d'écraser les ennemis pour n'avoir pu prendre sur lui, un jour, d'ordonner qu'on les attaquât, dont il resta aussi déshonoré que peut l'être un prince en faveur...
Mais, s'il manquait par trop de santé, pour de l'esprit, il en avait, « je ne dirai pas comuje un ange, mais comme un démon » (Saint-Simon). Il excellait « en marches profondes « et « en fausseté exquise ». Avec cela, il savait amuser, charmer, occuper l'imagination. Enfin, et surtout, il se montrait « le bon fils, le tendre fils, qui contemplait amoureusement un père glorieux, qui ne pouvait se passer de sa vue, qui faisait violence à ses goûts de retraite pour respirer le même air » (A. Barine). Et, de la sorte, il avait de quoi séduire tous les jours Louis XIV et Mme de Maintenon.
Sa femme, à force d'activité, en arrivait à lui donner un peu de courage. Comme tous les Condé, la duchesse du Maine était minuscule de taille, remarquable d'intelligence et légèrement toquée. M. le Prince, son père (Henri-Jules, fils du grand Condé), gâtait malheureusement un esprit charmant, une culture exquise et une politesse raffinée par ses caprices d'humeur, ses colères à tout casser et sa ladrerie coupée de magnificence. Quant à M. du Maine, il tremblait devant les scènes de la violente petite personne qu'il avait épousée; mais, animé par elle, il se poussa d'année en année dans la faveur du Roi et finit par obtenir les principales prérogatives de la Régence au détriment du duc d'Orléans.
Jusqu'à la mort de Monsieur, son père (1701), celui-ci s'appela le duc de Chartres. La Palatine, sa mère, l'aimait beaucoup : dans sa correspondance, elle parle de lui avec de la complaisance et presque de l'admiration, et ce sentiment
maternel chez une grande dame de ce temps, même chez celle-là, c'est quelque chose de très doux. Comme le duc de Bourgogne, comme le duc du Maine, comme les Condé et tant de princes de la famille de Louis XIV, le duc de Chartres était d'ailleurs très bien doué. Il se montra humain, brave à la guerre, lettré, connaisseur en peinture et en musique, intelligent et indulgent, — charmant. Malheureusement il manqua de vertu tout à fait. Il fut « libertin », débauché et mou. Quand, en 1692, le Roi voulut lui faire épouser Mlle de Blois, en dépit des objurgations de Madame il n'osa pas résister; aussi, le lendemain du jour où il avait consenti, comme il s'approchait de sa mère pour lui baiser la main. « Madame lui appliqua un soufflet si sonore qu'il fut entendu de quelques pas, et qui, en présence de toute la Cour, couvrit de confusion ce pauvre prince, et couvrit les infinis spectateurs dont j'étais d'un prodigieux étonnement », écrit Saint-Simon qui, trente années après un si savoureux scandale, jubile encore d'y avoir assisté.
Comme Mme la Duchesse, sa sœur, la duchesse de Chartres fut assez peu sage. Toutes deux étaient sujettes à faire des « repas un peu allongés », après lesquels la première composait « les plus jolis vers du monde », où elle n'épargnait « ni le Roi, son cher papa, ni le petit Duc, son mari ». Entre temps, elles se laissaient surprendre par Monseigneur en train de fumer « avec les pipes qu'elles avoient envoyé chercher au corps de garde suisse »,oubien elles querellaient ' leur sœur Conti qui passait pour avoir le cœur trop tendre. Au total, aucune de ces trois princesses n'avait autant d'esprit dans toute sa personne que la duchesse du Maine dans son minuscule petit doigt.
Le 15 octobre 1688, Guillaume d'Orange et ses fidèles dél)ai'quaient à Torbay. Deux mois plus tard, Jacques II
se voyait forcé de fuir son royaume. Et, le 13 février 1689, le prince d'Orange était proclam ; roi d'Angleterre sous le nom de Guillaume III.
« Pour dire la vérité vraie, notre bon roi Jacques est un brave et honnête homme, mais le plus niais que j'aie vu de ma vie, écrit Madame. La piété l'abrutit énormément. » Mais Louis XIV ne pouvait laisser Guillaume, son plus irréconciliable ennemi, s'emparer tranquillement de l'Angleterre pour la tourner contre la France, et renverser un roi, notre allié, dont le seul crime était d'avoir voulu rétablir le catholicisme. Il reçut donc magnifiquement Jacques II à Saint- Germain, et quand, le 25 février 1689, celui-ci repartit à la conquête de son royaume, ce fut bien muni d'argent français et protégé par la flotte de Château-Renault : « Monsieur, je vous vois partir avec douleur, cependant je souhaite de ne vous revoir jamais », lui déclara judicieusement le grand Roi en le quittant. Jacques II n'étaitpas « bien vif en réplique » : on ne sait ce qu'il répondit ; mais, un mois plus tard, il débarquait dans la catholique et séparatiste Irlande qui se souleva pour lui. Hélas ! le H juillet 1690, sa cohue irlandaise était mise en déroute par Guillaume III à Drogheda, au nord de Dublin ; et lui-même, sauvé par le petit corps des Français, regagna Versailles au plus vite... Il faut citer ce dialogue où il se peint au naturel :
« Sire, lui dit M. de La Rongère, que sont devenus les Français qui étoient avec Votre Majesté [à IJrogheda]?
— Je n'en sais rien, répondit le Roi.
— Comment, dit La Rongère, Votre Majesté n'en sait rien ? Estce qu'ils n'étoient pas avec vous?
— Vous me pardonnerez, dit le Roi, mais je m'en vais vous dire : le prince d'Orange est arrivé avec 40.000 hommes, je n'en avois que la moitié lant; il avoit quarante canons, je n'en avois que seize; j'ai vu qu'il tiroit son aile droite du côté de Dublin et qu'il m'alloit couper le chemin, et je n'aurois pas pu revenir; sur cela, je suis parti et je suis venu ici.
— Mais, dit La Rongère, on parle de quelque pont que Votre Majesté n'a pas gardé; apparemment, vous n'en aviez pas besoin.
— Oh ! pour les ponts, dit le Roi, je les avois fort bien fait
LE DIXLIN 263
garder, mais on y a mené du monde et du canon qui a fait retirer les troupes que j'y avois mises, et le prince d'Orange les a passés ...»
Le jour même que Jacques II se faisait battre à Drogheda, Tourville, avec soixante-dix navii'es, mettait en déroute la flotte anglo-hollandaise devant le cap Bévéziers ; mais cette belle victoire de nos marins ne servit de rien, car peu après, la seule ville irlandaise qui fût restée fidèle à son roi légitime, Limerick, fut prise par Guillaume III malgré la courageuse défense du Français Boisselau.
Les subordonnés de M. de Tourville l'admiraient autant pour sa science de « toutes les parties de la marine, depuis celle du charpentier jusqu'à celles d'un excellent amiral », qu'ils l'aimaient pour sa douceur, son équité, sa modestie, sa politesse et sa paisible valeur. A force d'habileté, ce grand mai'in réussit, pendant toute la campagne de lô91, à occuper la flotte des alliés, qui était presque deux fois plus forte que la sienne, et à l'empêcher d'attaquer les côtes de France : ce fut la fameuse « campagne du large ». En mai 1692, il remit à la voile, de Brest, pour protéger la descente en Angleterre des 30 000 hommes que Louis XIV avait cette fois encore confiés à Jacques II, et qui étaient rassemblés à La Hougue, près de Cherbourg. Il rencontra l'escadre des coalisés, forte de quatre-vingt-neuf vaisseaux de ligne, devant le cap de La Hague; lui-même n'en avait guère qu'une soixantaine ; pourtant, malgré son infériorité numérique, il sut combattre douze heures et couler deux navires ennemis sans en perdre aucun. Puis, à la faveur de la nuit, il tenta de s'esquiver. Vingt-deux de ses bâtiments atteignirent Saint- Malo, grâce à un pilote qui leur fît franchir les passes des îles anglo-normandes. Sept autres parvinrent à Brest. Mais trois furent brûlés dans la rade ouverte de Cherbourg, et douze dans la rade de La Hougue, en présence des troupes françaises indifférentes (29 mai-3 juin 1692). — Ce ne fut f' pas cette glorieuse défaite qui ruina notre marine : en 1693, Tourville commande encore à une escadre de soixante-douze
bâtiments et remporte à Lagos une nouvelle victoire sur la flotte anglo-hollandaise. Mais, à mesure que croissent les dépenses des armées, Louis XIV paye plus à contre-cœur l'entretien de sa flotte. Aussi, après 1G94, on renoncera à rassemiîler de grosses escadres ; ce sera l'heure des corsaires, des Jean-Bart, des Duguay-Trouin, des Pointis,desForbin, etc., héros dont les incroyables exploits font une des plus belles pages de notre histoire.
Cependant, sur les frontières, Louis XIV résistait aux attaques de l'Empire, des princes d'Allemagne, de la Savoie, de l'Espagne et des Provinces-Unies, qui se liguèrent peu à peu contre lui.
Afin d'opposer sur le Rhin un obstacle aux ennemis, Ghamlay et Louvois reprirent l'idée de changer en un désert le Palatinat que venait de conquérir l'armée du Dauphin (octobre-novembre 1688). Pour Louvois, toutes les atrocités étaient de bonne guerre : dès le temps de la guerre de Hollande, il avait fait brûler par Luxembourg etCondé des contrées entières ; Turenne même, sur ses ordres, avait désolé une première fois le Palatinat, mais ces flammes-là « n'étaient que des étincelles » en comparaison du nouvel incendie que projetait le ministre. En janvier 1689, Tessé reçut l'ordre de détruire la florissante Heidelberg : le 18, ses soldats firent sauter le château des t^lecteurs dont la grosse tour se voit encore, renversée au fond du ravin ; puis ils dévastèrent posément les jardins, les vignes et les cultures, coupèrent le pont, abattirent les maisons de la cité et allumèrent le feu dans les ruines avec le plus grand soin. Afin de « faire une honnêteté » à Madame, Tessé lui avait sauvé plusieurs portraits d'ancêtres, et il expédia aussi une belle toile à Louvois pour se faire pardonnor ses hésitations premières à accomplir des ordres dont il craignait que « de huit jours » son cœur ne se ressentît. — Mais, à Mannheim, Montclar n'eut pas de ces vaines délicatesses ; ce qui l'étonna, par exemple, ce fut qu'il n'arriva pas à persuader aux habitants de démolir eux-mêmes leurs maisons « pour éviter le
désordre » ; bien au contraire ces « schnanans » ne s'obstinaient-ils pas à venir habiter dans les ruines? Louvois expédia l'ordre de les « faire tuer » . — Duras fut chargéde Spire et de Worms ; lui aussi, comme Tessé, il avait des scrupules, mais la crainte de déplaire au puissant ministre l'en guérissait assez bien, car Saint-Simon, qui passa à Spire en 1694, nous en montre les habitants, « en très petit nombre, buttés sous ces ruines ou demeurant dans les caves ». — Bingen et Oppenheim furent traitées pareillement. En même temps, les campagnes étaient ravagées par la soldatesque et même par des gredins du pays soudoyés comme incendiaires. « Quatre cent mille personnes fuyaient et couchaient en plein champ. Toutes les routes couvertes de charrettes, de familles éplorées qui se sauvaient sans savoir où, » dit Michelet, qui, par hasard, ici n'exagère qu'un peu.
Derrière le Palatinat dévasté de la sorte, nos troupes n'eurent guère qu'à rester en faction. C'est en Flandre et sur les Alpes que se donna le plus grand effort.
Louvois détestait Luxembourg : il s'était donc arrangé, au début de la guerre, pour que son ennemi restât sans emploi à Versailles. Mais, après que l'armée de Flandre eut été contrainte en 1689 à une reculade générale, le Roi désigna Luxembourg pour la commander.
Fils posthume de AIontmorency-Boutteville le duelliste, M. de Luxembourg, bien que contrefait à ce point que Mme de Grignan affirmait qu'il pourrait perdre, sans qu'on s'en aperçût seulement, un bras sinon une jambe à la bataille, apportait à la guerre et à l'amour cette même impétuosité dont son père chargeait ses adversaires en combat singulier. Il était petit, avec une vraie figure de bossu, maligne et aiguë, au nez crochu; pourtant sa gibbosité, « médiocre par devant, mais très grosse et fort pointue parderrière », ne l'empêchait pas de plaire aux dames, et pour plus d'une raison. A l'armée, c'était un admirable général, dont le génie rappelait celui du grand Condé par le coup d'œil sûr, la décision prompte et ingénieuse.
A peine arrivé en Flandre, il traversa la Sambre par surprise et tourna le vieux prince de Waldeck avec une partie de ses forces tandis que le reste attaquait sur le front. Bien plus nombreuse que la sienne, l'armée des Anglais-Espagnols- Allemands perdit 6 000 morts, 8 000 prisonniers, 106 drapeaux, 49 canons, presque tous ses bagages : ce fut la superbe victoire de Fleurus (l®"" juillet 1690). Suspendus dans la cathédrale de Paris, les drapeaux ennemis vaha^entàM. de Luxembourg le glorieux surnom du Tapissier de Notre-Dame.
En 1691 et 1692, Luxembourg sut encore tenir les alliés en respect, pendant que le Roi s'emparait à grand fracas de Mons (avril 1691), puis de Namur (juin-juillet 1692), dont mille poètes célébrèrent la conquête (on sait assez comment elle plongea celui du Lutrin dans « la docte et sainte ivresse » des « chastes nymphes du Permesse »).
Mais, la ville prise et Louis XIV reparti, Luxembourg resta avec une soixantaine de mille hommes devant des forces très supérieures, commandées par le roi d'Angleterre. Malade, il se fiait plus qu'il ne l'eût dû aux avis d'un de ses espions. Guillaume lui fit donner de faux renseignements et réussit de la sorteà l'attaquer à l'improviste près du bourg de Steenkerke, dans une région accidentée où la redoutable cavalerie française ne pouvait charger. Heureusement pour les nôtres, une colonne anglaise, qui les aurait peut-être culbutés d'emblée dans leur désordre, fut arrêtée par un ordre maladroit de Guillaume, et Luxembourg put former son armée en bataille. Néanmoins, vigoureusement attaquées par le duc de Wurtemberg et la division anglaise de Mackav, déjà ses deux premières lignes avaient été forcées de reculer en abandonnant leurs canons, et la partie semblait presque perdue, lorsqu'il rassembla toute l'infanterie de la Maison du Roi et l'envoya reprendre les positions perdues. Derrière M. le Duc, le prince de Conti, le duc et le grand-prieur de Vendôme, Berwick, Villeroy, les trois fils de Luxembourg et toute la fleur de la noblesse de France, les beaux régiments des Gardes et des Suisses marchèrent à l'ennemi, l'arme sur
l'épaule et sans tirer un coup de feu, comme le maréchal le leur avait recommandé; et puisque les fusils anglais étaient bien meilleurs pour le tir que les vieux mousquets français, « ce fut l'acier qui fit toute la besogne » . Dans le même temps, l'aile droite de Guillaume reculait devant l'attaque furieuse des nôtres, qui chassaient ses hommes « de jardin en jardin, de haie en haie, de fossé en fossé, les assommant à coups de crosse quand les épées et baïonnettes se trou voient rompues ». A la fin, le roi d'Angleterre dut se mettre en retraite, abandonnant un grand nombre de prisonniers, douze canons et , douze drapeaux (3 août 1692). — A la suite de cette victoire, ' tout en France fut pendant un temps à la Steinkerque : « les hommes portaient alors des cravates de dentelle qu'on arrangeoit avec assez de peine et de temps ; les princes, s'étant habillés avec précipitation pour le combat, avaient passé négligemment ces cravates autour du cou; les femmes portèrent des ornements faits sur ce modèle; on les appela des steinko'qiics » (Voltaire) ; et M. de Luxembourg devint ainsi le plus à la mode des maréchaux.
Malheureusement, « toutes ces belles victoires produisaient beaucoup de gloire, mais peu de grands avantages ». Vaincu, mais non écrasé à Fleurus et à Steinkerque, le roi d'Angleterre avait toujours su faire de belles retraites, « et quinze jours après une bataille, il eût fallu lui en livrer une autre pour être le maître de la campagne ». En 1693,) Louis XIV commit une très grosse faute. Guillaume n'avait pas, comme lui, qu'à dire : Je veux, pour être obéi, et la jalousie, le découragement, la méfiance de ses alliés l'avaient empêché de rassembler plus de 75 000 hommes, tandis que le Roi en avait réuni 110 000 près de Namur. Retranché non loin de Louvain, Guillaume se voyait déjà infailliblement écrasé, lorsqu'il apprit que Louis XIV faisait passer la moitié de ses forces en Allemagne. Tout d'abord il ne voulut pas croire à cette nouvelle ; pourtant elle était vraie : Luxembourg avait combaitu en vain l'incroyable décision du Roi conseillé par Chamlay.
Avec les 66 000 hommes qui lui restaient, Luxembourg marcha à l'ennemi. Diminuée des corps détachés pour protéger telle ou telle ville, l'armée de Guillaume n'était plus que de 50 000 hommes. Mais elle se trouvait retranchée dans une position imprenable : appuyée à un cours d'eau dont les rives abruptes la défendait par derrière ; sa droite en deux gros bourgs crénelés, barricadés, entourés de palissades et de haies : Laer et Neerwinden ; sa gauche en deux villages pareillement fortifiés : Rumpsdorp et Neerlanden; son front, large d'une lieue environ, protégé par un ravin, puis par un mur de terre, un fossé, des redoutes, le tout élevé et creusé en une nuit. Deux fois Luxembourg précipita ses troupes à l'attaque de Neerwinden qui commandait toute la position ; deux fois le village fut pris et perdu. Alors, comme à Steinkerque, le maréchal rassemble toute l'infanterie de la Maison du Roi, se met à sa tête avec les princes, et la lance une troisième fois à l'attaque : bientôt le prince de Conti plante l'étendard des Gardes au centre du village. Aussitôt Guillaume fait passer une partie des troupes de son centre à sa droite pour tenter de reconquérir Neerwinden: c'est ce qu'avait prévu Luxembourg : par son ordre, la cavalerie française s'approche du camp dégarni de ses défenseurs et réussit à y entrer par surprise. En même temps, les troupes qui s'étaient emparées de Rumpsdorp au début de l'action attaquaient la gauche ennemie... Les Anglo-Hcl landais durent céder à la furie française (29 juillet 16^3). Le jeune duc de Chartres (qui chargea accompagné de sou gouvernem*), le prince de Conti. Villeroy s'étaient couverts de gloire; le duc de Montmorency, fils de Luxembourg, avait été blessé d'une balle à l'épaule eu couvrant son père de son corps, et, à quelques instants de là, le maréchal avait vu emporter sur une civière son second fils sans que son devoir de général lui laissât le loisir de l'accompagner. D'ailleurs, jamais peut-être la valeur française ne fut si charmante qu'à « Nerwinde ». Un boulet égaré fracasse la jambe de bois de M. de RivaroUe : « Voilà de grands sots! s'écrie ce gen-
tilhomme, ils ne savent pas que j'en ai deux autres dans mu valise ». Et, comme depuis deux heures, à Rumpsdorp, notre cavalerie essuyait le feu des canons ennemis sans bouger que pour resserrer les rangs, « Guillaume vint aux batteries en coière, accusant le peu de justesse de ses pointeurs; quand il eut vu Teffet, il tourna bride et s'écria : « Oh ! ' l'insolente nation ! »... Nerwinde tut la dernière victoire du glorieux Tapissier de Notre-Dame : après une adroite campagne défensive contre son éternel adversaire Guillaume en 1694, il mourut presque subitement, le 5 janvier 1695.
C'était en Flandre que, depuis le début de la guerre, s'éiait porté le plus grand effort du Roi. Pendant que Luxembourg y combattait avec éclat les Anglo-Hollandais, l'armée commandée par le maréchal de Lorge se maintenait tant bien que mal sur le Rhin. En Catalogne, le maréchal de Noailles remportait quelques succès. EnOn, M. de Catinat ara^nait la belle victoire de Staffarde sur le duc Victor- Amédée (août i690) ; puis s'emparait de la Savoie et du comté de Nice (1691).
Long, maigre, noir, le geste lent, la figure pensive, Catinat, ancien avocat, avait renoncé au barreau par dépit d'avoir perdu un procès qu'il estimait juste, et, étant entré dans la carrière des armes, il s'y était trouvé si merveilleusement propre qu'il y avait fait son chemin par la seule force de son mérite. Bon général, « pétri de précautions et de tous les talents qui tendent à l'épargne », ménager du sang de ses soldats, on le méprisait un peu à la Cour parce qu'il était prudent, de naissance obscui-e, modeste et sans intrigue. Après sa disgrâce, il se retirera dans son petit château de Saint-Gatien, et il y vivra en philosophe, occupé seulement d'y cultiver son jardin et, cha<[ue année, d'y « recevoir le premier rossignol »... C'est là qu'il mourra, en 1712, célibataire et pauvre.
En 1692, on ne lui avait laissé qu'une vingtaine de mille hommes, sans vivres, sans assez de chevaux pour les équipages et l'artillerie : Victor-Amédée franchit les Alpes avec
40 000 hommes et prit Gap et Embrun, mais ravagea la province à ce point que les paysans exaspérés s'armèrent, et, sous la direction d'une héroïque jeune fdle, Mlle de La Tour du Pin, firent aux envahisseurs une guerre d'embûches si meurtrière que Catinat n'eut pas de peine à les rejeter au delà des Alpes. L'année suivante, il les battit encore à La Marsaille (octobre 1693), et cette victoire lui valut le bâton de maréchal.
i Mais Louis XIV n'avait plus d'argent ni de soldats. De son côté, l'Empereur ne savait comment répondre aux demandes des princes allemands, lesquels n'avaient point accoutumé de se battre pour rien. Et les marchands anglais et hollandais se trouvaient las d'ouvrir leur bourse. C'est pourquoi les opérations militaires languissaient sur le Rhin, en Catalogne, partout. En Flandre, l'incapable maréchal de Villeroy,
Villeroy, Villeroy
Qui si bien servit le Roy
... Guillaume,
laissait, en 1695, le roi d'Angleterre reprendre Namur. Surmer, Jean-Bart et les corsaires poursuivaient leurs fabuleux exploits, mais Louis XIV faisait débarquer les soldats de la marine royale pour en renforcer ses troupes de terre. — Il semblait que la France et ses ennemis fussent trop las pour se porter des coups décisifs.
Durant toute la guerre, Louis XIV n'avait pas discontinué • de travailler à brouiller entre eux les coalisés. En 1691, ceux de ses conseillers qui étaient partisans de la paix. Beauvil liers et Chevreuse surtout, l'avaient décidé à entamer des pourparlers avec le duc Victor- Amédée ; et en 1693, non seulement la Savoie, mais les deux Puissances maritimes causaient avec la France. Tout le monde admettait en principe la nécessité de terminer le conflit, mais on ne s'accordait pas sur le détail du traité... Enfin, en 1696, la diplomatie française obtint un avantage signalé par la défection de Victor-
Amédée. Elle fut achetée à un bon prix : le duc recouvra tous ses Etats, même Pignerol qui nous appartenait depuis 1630, et sa fille épousa le duc de Bourgogne (juin-août 1696).
Devenu ainsi l'allié de Louis XIV, Victor-Amédée somma d'évacuer l'Italie l'Empereur et le roi d'Espagne qui s'empressèrent de traiter avec lui (octobre 1696). Guillaume IIÎ, mécontent et inquiet de cette paix faite sans son aveu, pressa { ses négociations. particulières avec Louis XIV, sans se soucier, à son tour, de forcer un peu la main à l'Empereur, et les plénipotentiaires anglo-hollandais et français se réunirent près de Ryswick, dans un château appartenant à la maison d'Orange. Bien que Louis XIV eût d'abord fait savoir qu'il ne reculerait en rien au delà du traité de Nimèi;ue, leui's pourparlers furent très compliqués. D'ailleurs, la question qui tenait le plus à cœur à Guillaume, celle de Jacques II, se traitait en dehors du congrès, entre lord Portland et Boufïlers ; mais ceux-ci finirent par s'accorder. Puis, sur ces entrefaites, Pointis, avec le concours des flibustiers de la Tortue, s'empara de Carthagène dont il revint avec un butin fabuleux ; enfin Vendôme entra dans Barcelone (9 août 1697). Tout cela facilita la tâche à nos négociateurs : le 20 septembre 1697, : l'Espagne, l'Angleterre et la Hollande signèrent la paix; et, le 30 octobre suivant, l'Empereur, demeuré seul, dut la aigner à son tour.
Par le traité de Ryswick, la France rendait à l'Espagne, à l'Empire et aux princes allemands toutes les places « réunies » ou conquises depuis la paix de Nimègue, à part Strasbourg que nous cédait définitivement Léopold ; le duc de Lorraine recouvrait son duché (occupé par nous depuis 1633), moins Marsal et Sarrelouis; le Paiatinat restait à l'Electeur moyennant une rente de 300 000 écus à la duchesse d'Orléans ; les Hollandais, contents de la restitution à l'Espagne des places des Pays-Bas, obtenaient un traité de commerce, mais rendaient Pondichéry des Indes qu'ils nous avaient pris; enfin Louis XIV reconnaissait Guillaume III comme souverain de la Grande-Bretagne et abandonnait la cause de
Jacques II. En somme, le Roi renonçait aux bénéfices de la « paix rongeante », sauf Strasbourg, perdait la Lorraine et Pigneroi qui nous appartenaient depuis Richelieu, et inclinait son orgueil devant le prince d'Orange...
Ouvrages a co.nsulter : Outre les volumes déjà cités, les Mémoires de Câlinât, de Villars, de Berwick, de Tourville. — E. de Broglic, Câlinât (1902). — Comte d'ilaussonvllle, La duchesse de Bourgogne (1898-1908). — Legrelle, Notes et documents sur la paix de Ryswick ii^^di) . — I^lacaulay, Histoire d'Angleterre, trad. Peyronneî (1801 \. — Marquis de 8cgur, /.e Tapissier de Notre-Dame (1004). — Marquis de Vogué, Le duc de Bourgogne et le duc de Btuuvilliers ^IDOUJ.