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234 LE GRAiND SIÈCLE

Unies. — En 1668, et depuis 16o3, ce pensionnaire s'appelle Jean De Witt. Des cheveux bruns, des gros yeux saillants, une épaisse moustache ne le font pas beau. Mais c'est un homme intègre et un habile politique : laborieux, inlelligenfc, adroit et souple d'esprit, parlant à merveille, il excelle aussi bien à ne mécontenter personne dans les Etats généraux qu'à louvoyer entre la France, l'Espagne et l'Anglelerre. Et ce bourgeois républicain qui va à pied par les rues suivi d'un seul laquais, qui méprise la canaille, mais prie Dieu chaque jour de libérer son pays de la fureur des rois, fera une mort digne de Plutarque.

La bourgeoisie riche, cultivée et tolérante qui détient le gouvernement dans les sept provinces incline, comme son chef Jean De Witt, à la paix qui favorise le commerce et les arts. Mais il y a dans la république une foule de mécontents : petites gens qui aspirent à être admis comme le sonî les bourgeois dans les municipalités, hobereaux-soldats qui souhaitent la guerre, prolétaires naturellement ennemis de l'aristocratie marchande, calvinistes fanatiques adversaires de la tolérance religieuse. Cette opposition a pour chef le stathouder. — A l'origine, chacune des provinces avait eu son stathouder particulier, sorte de président de son gouvernemeni:, mais, depuis i620, six provinces sur sept avaient pris l'habitude de nommer à cette charge un même homme : le prince d'Orange, chef de la maison de Nassau, qui était par ailleurs capitaine général des forces de l'Union. Or, le prince d'Orange, — nécessairement partisan de la guerre durant laquelle ses chai'ges militaires lui valaient une influence plus considérable dans l'Etat et, en même temps, ennemi de la république bourgeoise de par sa naissance, — se trouvait de la sorte le chef naturel du parti de l'opposition au gouvernement et au grand-pensionnaire. — En 1651, ce dernier a remporté un grand succès sur son adversaire traditionnel le stathouder : Guillaume II d'Orange est morl sans enfants qu'un fils non encore au monde, et les États généraux ont saisi cette occasion pour déclarer mu-

tile de lui nommer un successeur. En 1668, il n'y a donc pas de stathouder. Mais Guillaume III d'Orange, fils posthume de Guillaume II, a dix-sept ans. Sa naissance le t'ait chef de l'opposition aux Etats généraux et ennemi du grandpensionnaire. Les revers de la Hollande causeront la mort de Jean De Witt et son propre succès.

Durant quatre années, de 1668 à 1672, Louis XIV se pré-^ para méthodiquement à la guerre contre les Provinces-Unies.- — En Angleterre, Charles II s'offrit de lui-même. Il nour-j rissait secrètement divers projets, comme de rétablir dans^ son royaume le catholicisme et le pouvoir absolu. Mais on avouera qu'il lui était difficile de demander pour cela des subsides à son Parlement. lien demanda donc à l'ambassadeur de France, Colbert de Croissy. Pour achever de le décider à se vendre, on lui envoya sa sœur, la charmante Madame Hen- , riette. Elle revint avec le traité de Douvres (1670) et l'alliance' de Charles II. — La Suède, elle, se mit aux enchères. Louis XIV offrait 200 000 écus ; la Hollande en proposa '■ davantage; enfin la France l'emporta à la dernière heure pour 400 000 écus (1672). — Contre l'Empereur, le Roi encouragea en secret les Hongrois, toujours prêts à s'insurger. — En Pologne, il négocia pour placer sur le trône un prince français : Condé, par exemple. — Enfin, en Allemagne, les louis français réussirent comme de coutume. — Et pendant que Lionne et Pomponne tressaient ce réseau d'alliance, Vauban fortifiait les places de Flandre où la Cour fit un voyage fastueux en 1670, et Le Tellier et Louvois réunissaient des approvisionnements immenses et une armée de 120 000 soldats, telle que l'Europe n'en avait peut-être jamais vu d'aussi nombreuse.

A toutcel a, les Provinces-Unies ont àopposer 80 000 hommes peut-être, obtenus avec peine des rL,tats généraux, car la pacifique bourgeoisie n'aime pas à ouvrir sa bourse pour les gens de guerre. Et ces 80 000 hommes, répartis dans des places à moitié démantelées, sont mal instruits et fort démunis de vivres et de poudre : Louvois, en effet, s'est pro-

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curé en Hollande même, on ne sait trop par quel trafic, une partie des munitions de l'armée française. — Mais ces mauvaises troupes sont commandées par le jeune Guillaume d'Orange, qu'il a bien fallu nommer capitaine-général. Maigre, les épaules voûtées, le nez crochu entre des joues en ravines, le visage couturé par la petite vérole, asthmatique, toujours souffrant, ce prince porte dans un corps débile une des âmes les plus énergiques qui furent jamais. Général pitoyable, sa ténacité lui tiendra lieu de talent : au lendemain des pires désastres, il se remettra à l'ouvrage avec son opiniâtreté flegmatique, et bientôt il reparaîtra menaçant. Il s'en faudra de peu que ce terrible homme, insensible au iuxe, à la vanité, à l'amour, à la pitié, au plaisir, à tout, sauf à la passion politique, ne vainque la puissante France et ce Louis XIV dont il est fort exactement le contraire en toutes choses. — Mais, en 1672, il n'a que vingt et un ans, et les Etats généraux se sentent si faibles qu'ils écrivent humblement au Roi pour lui demander en quoi ils ont pu déplaire à Sa Majesté et lui offrir les satisfactions qu'elle désirera. Ils n'obtiennent qu'une réponse railleuse. Au printemps de 1672, Louis XIV et son allié Charles II entrent en campagne.

Le Roi, avec Turenne et 80 000 hommes, fut rejoint près de Maëstricht par Condé et 40 000 soldats, et. comme en 1667, ses premiers succès furent foudroyants : dès le début du mois de juin, son armée se trouvait déjà sur la rive droite du Rhin, et il ne lui restait plus que l'Yssel à franchir pour atteindre directement Amsterdam. Comme le prince d'Orange s'était retranché derrière cette profonde rivière avec 20 000 hommes, on résolut de le tourner par sa droite et de passer le Rhin qui n'était presque pas défendu ; et, tandis que Luxembourg occupait l'attention des Hollandais par un rideau de troupes, les éclaireurs cherchèrent un endroit où l'immense fleuve parût franchissable. « Des gens du pays informèrent alors le prince de Condé que la sécheresse de la saison avait formé un gué sur un bras du

Rhin, auprès d'une vieille tourelle qui sert de bureau de péage, qu'on nomme Tolhuys, la maison du péage [au delà de Schenk]... Le Roi fit sonder ce gué par le comte de Guiche : il n'y avait qu'environ vingt pas à nager au milieu du fleuve... Cet espace n'était rien parce que plusieurs chevaux de front rompaient le fil de l'eau très peu rapide » (Voltaire). Sur l'autre rive un seul régiment d'infanterie et quelques cavaliers ennemis faisaient mine de s opposer au passage. Cependant que rartiUerie française les couvrait de projectiles, « la Maison du Roi et les meilleures troupes de cavalerie passèrent sans risque au nombre de lo 000 hommes; le prince de Condé les côtoyait dans un bateau de cuivre ». Déjà la cavalerie hollandaise s'était mise en retraite et l'infanterie se rendait fort pacifiquement, lorsque le duc de Longueville, neveu de Condé, « la tète pleine des fumées du vin, tira un coup de pistolet sur les ennemis qui demandaient la vie à genoux, en leur criant : « Point de quartier pour cette canaille ! » L'infanterie hollandaise, désespérée, reprit à l'instant ses armes, et fît une décharge dont le duc de Longueville fut tué. Un capitaine de cavalerie, qui ne s'était |>oint enfui avec les autres, court au prince de Condé qui montait alors à cheval en sortant de la rivière et lui appuie son pistolet à la tête. Le prince, par un mouvement, détourne le coup qui lui fracasse le poignet. Condé ne reçut jamais que cette blessure dans toutes ses campagnes. Les Français irrités firent main basse sur cette infanterie qui se mit à i'uir de tous côtés. Louis XIV passa sur un pont de bateaux avec l'infanterie, après avoir dirigé lui-même toute la marche ». « ïel fut — ajoute Voltaire — ce passage du Rhin, action éclatante et unique, célébrée alors comme un des grands événements qui dussent occuper la mémoire des hommes, » Boileau le chanta avec zèie dans l'Epître qu'on sait. Mais Napoléon le considérait comme « une opération de quatrième ordre ». Quoi qu'il en soiL, en apprenant l'arrivée de l'armée royale au cœur du territoire de la république, chacune des Provinces, affolée, rappela ses troupes particulières pour

tenter de se défendre, et le prince d'Orange, réduit à quelques milliers d'hommes, dut ai3andonner en toute hâte la ligne de l'Yssel. Alors, Nimègue, Arnheim, Zwolle, Utrecht, toutes les villes se rendirent aussitôt qvie sommées, a Un officier, nommé Mazel, mandait à M. de Turenne : « Si vous voulez m'cnvoyer 60 chevaux, je pourrai prendre avec cela deux ou trois places », et ce n'était presque pas une fanfaronnade. Quelques cavaliers français poussèrent jusqu'à Muyden où se trouvent les principales écluses du Zuyderzée; or Muyden est aux portes d'Amsterdam : déjà la grande ville était en proie à la panique ; les plus riches y songeaient à s'embarquer pour Batavia; le conseil municipal délibérait

\ pour rendre les clefs avant même que d'en être requis ; sans nul doute, si quelques troupes françaises se fussent présentées à ce moment, Amsterdam leur eût ouvert ses

l. portes... Mais le Roi, Turenne et Louvois s'occupaient Irop prudemment à prendre des villes au lieu de marcher droit sur la capitale. Retard irréparable : le 20 juin, en effet, jour même de la capitulation d'Utrecht, les Etats faisaient ouvrir à Muyden les écluses.

« La Hollande est une conquête de l'homme sur la mer ; c'est un pays artificiel, un pays qu'on a fait ». Si l'on coupe le système de digues et d'écluses dont elle arrête la mer sur ses rivages et maintient ses fleuves dans leur lit, aussitôt les eaux reprennent possession de leur domaine, s'étendent sur les campagnes, immergent les champs et les prairies et ne laissent plus apparaître que l'étroit lacis des routes en remblai. Déjà, en 1629, la Hollande s'était défendue contre l'envahisseur par l'inondation des rivières; en 1672, elle rompit non seulement les digues des canaux, mais celles du Zuyderzée, et laissa la mer se répandre avec les cours d'eau. Résolution héroïque : toutes les belles maisons de campagne des riches marchands, avec leurs jardins exotiques, leurs plantes rares, leurs collections célèbres, furent perdues ; les troupeaux, les cultures disparurent ; et l'eau salée stérilise les champs pour des années. Mais aussi, ce Ams-

terdam fut comme une vaste forteresse au milieu des eaux », entourée de canonnières, cardes le 23 juin on n'"v accédait plus qu'en bateau. Ei la capitale l'ut sauvée parce suicide du pays.

Des députés des ll,tats généraux étaient venus, cependant, demander la paix au Roi. Ils lui offrirent les villes du Rhin, le Brabant hollandais et une indemnité de 10 millions. En ' refusant, Louis XIV ne fit pas, comme on l'a dit, une grande = « faute » ; il ne fut que prudent : il y a tout lieu de croire, [ en effet, que les propositions des Hollandais n'étaient pas ; sincères.

La république tout entière s'était tournée vers le descendant du Taciturne. Le 4 juillet, le jeune prince d'Orange lut élu stathouder. En août, Coraélis (frère de Jean De Wili), fut accusé d'avoir comploté pour empoisonner Guillaume d'Orange et mis à la question durant une heure et demie. Le 20 août, comme Jean était venu le visiter, la populace ameutée envahit la prison, traîna les deux frères dans la rue, les massacra, les dépeça et pendit leurs restes au gibet... Cependant, on avait renversé de nouvelles digues et les Français se trouvaient étroitement bloqués par les eaux. Le Roi était rentré en France, laissant le commandement à Luxembourg. Aux premières gelées, celui-ci voulut faire un coup d'éclat et partit d'Utrecht où était son quartier général pour gagner la Haye sur la glace. Mais tout à coup le dégel commença : son armée ne put rejoindre Utrecht que par une chaussée étroite et en marchant dans l'eau et la boue jusqu'à la ceinture. Peu après, Luxembourg faillit être coupé de ses communications : le prince d'Orange s'avança vers la Meuse, mais ne put prendre Charleroi ' décembre].

Ainsi la fortune semblait changer. Avant de mourir, Jean De Witt avait réussi à conclure une alliance avec l'ulecteur de Brandebourg et l'empereur Léopold, tous deux inquiets des progrès de la puissance française. Dès la fin de 1672, il fallut, en conséquence, détacher une armée pour tenir tète, sur le Rhin, aux troupes électorales et impériales ; Turenno en fut chargé. Mais, en 1673, le Roiqui jusque-là n'avait

commandé qu'avec l'aide de ses fameux capitaines, voulut montrera l'univers qui! savait faire la guerre tout seul, et, tandis que Condé en Hollande et Turenne sur le Rhin arrêtaient sans éclat les ennemis à sa gauche et à sa droite, Louis mit à grand bruit le siège devant Maëstricht, — qu'il prit en huit jours (juin 1^73). Il avait avec lui le « sieur Vauban », à vrai dire.

Ce nouveau succès détermina '.< coalition contre la France : l'Empereur, le roi d'Espagne, le duc de Lorraine s'unirent au prince d'Orange (30 août 1673). En conséquence, « il fallut abandonner les trois provinces hollandaises avec autant de promptitude qu'on les avait coi^juises... L'arc de triomphe i de la porte Saint-Denis et les autres monuments de la conquête étaient à peine achevés que la conquête était déjà abandonnée » (Voltaire). Encore Luxembourg, qui commandait la petite armée de Hollande, pensa-t-il être écrasé par les troupes plus nombreuses du stathouder : mais il sut tromper son adversaire par une feinte et ramener ses soldats sans encombre. — Ainsi, la France reculait mainte- , nant. Et, en 1674, l'Angleterre, lasse d'une guerre qui gênait 'son commerce et où sa flotte avait été constamment battue par celle de l'amiral Ruyter, nous abandonna et fit sa paix avec la Hollande. Quand, à leur tour, les petits princes allemands eurent rompu avec Louis XIV, la France resta seule contre l'Europe.

Il fallut entretenir, en 1674, trois grandes armées en campagne, sans compter les troupes qui opéraient aux Pyrénées contre l'Espagne. La première, conduite par Condé, fut chargée de contenir les Hollandais et les Espagnols en Flandre ; la seconde, sous Turenne, d'arrêter les Impériaux en Alsace et en Lorraine; la troisième, commandée par le Roi en personne — il s'était, comme l'année précédente, réservé le beau rôle — prit l'offensive en Franche-Comté, entra dans Dôle et Besançon, et Louis se trouva pour la seconde fois maître de la province en moins de six semaines (mai-juin 1674).

Condé avait à faire face, en Flandre, avec quarante ou cinquante mille hommes, aux soixante ou soixante-dix mille Hollandais, Espagnols et Impériaux du prince d'Orange. Il s'était retranché près de Charleroi, dans une position si bien choisie que les coalisés la jugèrent imprenable et prélerèrent la tourner. M. le Prince laissa défiler paisiblement le gros de leurs forces, mais il tomba sur leur arrière-garde, composée d'Espagnols, et la mit en déroute à Seneffe, Aussitôt Guillaume s'arrête et se déploie sur son centre. Seconde et furieuse attaque de Condé. Les Hollandais reculent, mais, renforcé par les Impériaux, l'opiniâtre prince d'Orange reforme ses troupes sur les hauteurs du village de Fayt. Troisième attaque de Condé, qui se jette sur la gauche, puis sur la droite de l'ennemi sans pouvoir rompre ni l'une ni l'autre. A la fin, « il parut visiblement qu'il n'y avoit plus que M. le Prince qui eût envie de se battre encore » (La Fare). Dans la nuit, les deux armées épuisées se mirent en retraite, chacune de son côté. Les pertes étaient considérables : 8 000 hommes des plus beaux régiments français, 10 ou 12 000 hommes du côté des alliés. Ce fut, au total, une bataille indécise (11 août 1674).

Sur le Rhin, Turenne résistait à force d'habileté à des forces infiniment supérieures aux siennes : cette campagne de 1674-5, qui devait être pour lui la dernière, fut aussi la plus admirable. En juin et juillet 1674, avec lo 000 hommes, il surprend deux fois ses adversaires et leur inflige deux défaites, à Sinzheim et à Ladenbourg. Mais les forces des alliés s'accroissent sans cesse. Alors, sur les ordres de Louvois, Turenne ravage abominablement les riches et florissantes campagnes du Palatinat — afin d'en faire un désert qui s'oppose à la marche de l'ennemi sur l'Alsace ! Le bétail est enlevé, les récoltes détruites, les bourgs et les villages incendiés méthodiquement. Cruautés inutiles, d'ailleurs, car les coalisés envahissent paisiblement l'Alsace par le pont de Kehl, que leur livre la ville libre de Strasbourg. Turenne se précipite à leur rencontre avec les 30 000 hommes dont

il dispose, et réussit à les arrêter momentanément près de Strasbourg (octobre). Cependant, renforcés par les soldats de Brandebourg, les alliés sont à présent 60 000. Alors Turenne, comme s'il reconnaissait l'impossibilité de lutter davantage, se retire en Lorraine par le col de Saverne et s'établit dans ses quartiers d'hiver. Les ennemis, croyant les hostilités suspendues jusqu'au printemps, se répandent dans toute l'Alsace pour hiverner plus à l'aise. Mais tout à coup, le dernier jour de novembre, Turenne quitte ses cantonnements sans tambour ni trompette, fait défiler prestement son armée à l'abri des Vosges, du nord au sud, et, après vingt-sept jours d'une marche que le froid rend atrocement pénible, arrive à Belfort et tombe à l'improviste sur les alliés dispersés. En quinze jours, il les bouscule à Altkirch, à Mulhouse, à Colmar, et les rejette en désordre de l'autre côté du Rhin (janvier 1675). — Le plus beau, c'est qu'il avait fait tout cela en dépit de Louvois, qui lui prescrivait de se retirer sur la Champagne afin de s'opposer à la marche possible des alliés sur Paris : résister de la sorte « à Louvois tout-puissant ne fut pas la moindre marque de courage de Turenne, ni le moindre exploit de la campagne » (Voltaire). Lorsque le grand maréchal arriva à Saint-Germain après un voyage qui n'avait été qu'un long triomphe, le Roi s'avança à sa rencontre, l'embrassa en présence de toute la Cour, et lui dit : « Vous avez relevé un lys de ma couronne ».

La campagne de 1675 fut la continuation de celle de 1674. Tandis que Condé manœuvrait contre Orange et que le Roi prenait selon son usage quelques villes de Flandre, Turenne eut comme adversaire, sur la rive droite du Rhin, l'illustre MontecucuUi. Après plusieurs mois de savantes marches et contre-marches, le 26 juillet une grande bataille parut sur le point de s'engager à Salsbach entre les deux fameux généraux. M. de Turenne était content de la façon dont il avait rangé ses troupes : « Tout de bon, il me semble que ce n'est pas trop mal, et je crois que M. de MontecucuUi trouveroit

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assez bien ce que Ton vient de l'aire », avait-il déclaré dans la matinée. A deux heures, il monta à cheval et avança sur la ligne de bataille pour observer encore une fois les positions ennemies. Comme il passait près de quelques pièces de canon, M. de Saint-Hilaire lui dit, le chapeau à la main : « Monsieur, jetez les yeux sur cette batterie que j'ai fait mettre là. » Sur ces mots, un boulet emporte le bras et la main qui tenaient le chapeau de Saint-Hilaire, et frappe le grand maréchal au côté gauche... Ainsi mourut Turenne en pleine gloire, à soixante-trois ans. Toute l'armée, qui l'adorait, fut dans la désolation. MM. de Lorges et de Vaubrun s'en disputaient le commandement : « Lâchez la Pie, s'écriaient les soldats, elle nous conduira ! » (C'était la jument du maréchal)... Il fallut se replier sur le Rhin. Heureusement Condé vint remplacer Turenne et sut rejeter Montecuculli hors de ; l'Alsace. Mais ce fut, à lui aussi, sa dernière campagne : torturé par la goutte, presque impotent, il se retira dans sa terre de Chantilly, où il passa les dix années qui lui restaient , à vivre à cultiver avec fougue l'art et les lettres. '■•

Trois jours après la mort de son glorieux maréchal général, le 30 juillet, Louis XIV avait nommé huit nouveaux maréchaux de France, et parmi eux le duc de Luxembourg. Mais ce n'était là malgré tout, comme le disait M™" Cornuel, que « la monnaie de M. de Turenne » ; et la guerre mollissait. En Flandre, Louis XIV entrait dans Condé et dans Bouchain, mais il manquait là l'occasion d'une bataille rangée contre le prince d'Orange pour avoir pris conseil de ses généraux qui n'osèrent accepter la responsabilité « d'exposer la gloire du Roi » (1676). L'année suivante, tandis qu'il prenait encore Valenciennes et Cambrai, Monsieur remporta, avec l'aide de Luxembourg et d'Humières, la bataille de Cassel, et il reçut une balle dans sa cuirasse avec une indifférence dont les courtisans ne manquèrent pas de faire de l'héroïsme, et qui décida sur-le-champ le Roi, qui n'aimait pas la concurrence, à ne plus jamais confier d'armée à son frère. — En même

temps, sur le Rhin, Créqui, le meilleur disciple de Turenne, comme Luxembourg l'était de Condé, prenait l'avantage, à la façon de son maître, sur l'habile duc Charles de Lorraine ; enfin, dans la Méditerranée, un vieux loup de mer de soixante-six ans mettait deux fois en déroute, devant les côtes de la Sicile espagnole, la flotte commandée par le grand Ruyter. Ce gentilhomme — hobereau protestant des plus c( épineux », vieux beau, en outre, et grand amateur d'eau de Hongrie et de cravates en dentelles, — s'appelait Abraham Du Quesne.

Malgré ces succès, et bien que la Hollande et la France fussent toutes deux très lasses, les négociations engagées depuis un an à Nimègue n'aboutissaient pas, d'abord parce que le stathouder s'opposait de toutes ses forces à la paix, ensuite parce qu'aucune des deux nations ne pouvait décemment abandonner ses alliés, ce qui compliquait fort la question... Et sur ces entrefaites, poussé par l'opinion publique anglaise qui était très hostile à la France « papiste », Charles II dut accorder sa nièce, la princesse Marie, fille du duc d'York, à Guillaume d'Orange, puis conclure un traité avec ce redoutable neveu (janvier 1678). Louis XIV supporta ce double coup en grand Roi et en habile homme : afin de montrer que la France était loin d'être abattue, il réunit sur-le-champ une nouvelle armée, s'empara d'Ypres et de Gand (mars 1678), et lança un ultimatum aux Provinces- Unies... Intimidées, celles-ci signèrent enfin la paix (Nimègue, août et septembre 1678).

L'Espagne payait pour tout le monde : en efiPet, si elle rentrait en possession de quelques villes comme (^harleroi, Oudenarde, Courtrai et Gand, qui n'auraient formé pour nous que des positions avancées et isolées, elle nous cédait la Franche-Comté et les bonnes places de l'ancienne frontière : Cambrai, Bouchain, Valenciennes, Condé. Saint-Omer, Ypres, Cassel, Maubeuge, etc. Quant à la Hollande, elle sortait indemne de la guerre, recouvrait môme Maëstricht, et gagnait la promesse que les fameux droits de Colbert sur

les marchandises étrangères seraient supprimés. En somme elle triomphait, puisque c'était ce tarif même de 1667 qui avait causé les hostilités. Néanmoins la paix de Nimègue désespéra le stathouder pour cette raison qu'elle terminait la guerre. Quatre jours après qu'elle avait été conclue, Guil-< laume d'Orange attaquait Luxembourg près de Mons, au ' mépris des traités ; mais, repoussé une fois de plus, il voyait échouer son ultime chance de rallumer les hostilités. .

Lorsque Louis XIV eut signé des accords avec l'Empereur et le duc de Lorraine, qui y perdirent, le premier, Fribourg, le second, les derniers tronçons de son duché qu'il ne voulut pas accepter mutilé comme on le lui offrait, — puis avec le Danemark et le Brandebourg, qui durent rendre à notre seule alliée, la Suède, ce qu'ils lui avaient pris, — la( France resta plus grande et plus glorieuse qu'elle ne l'avait i peut-être jamais été. A Nimègue, son Roi avait en somme ; imposé son ultimatum et paru dicter ses conditions à l'Europe. ' « Victorieux depuis qu'il régnait, n'ayant assiégé aucune place qu'il n'eût prise, supérieur en tout genre à ses ennemis réunis, la terreur de l'Europe pendant six années de suite, enfin son arbitre et son pacificateur, ajoutant à ses Etats la Franche-Comté, Dunkerque et la moitié de la Flandre » (Voltaire), Louis XIV était indiscutablement un glorieux monarque. Toutefois il n'avait pas réduit l'insolente petite Hollande, et il dut se le dire...

OnvRAGEs A. CONSULTE» : Voir les ouvrages déjà cités. — Mémoires de Saint-Hilaire. Mémoriaux du Conseil de 1661, publiés par Jean de Boislisle. Vast, Grands traités du règne de Louis XIV.

André, Michel Le Telîier (1906). — L. Delavaud, Le marquis de Pomponne (d911). — in-rin, Louis XIV et le Saint-Siège (1894). — Lefévrc-Pontalis, Jean De Witl (1884). — Legrelle, La diplomatie française et la succession d'Espagne (1888 et suiv.). — Michel, Histoire de Vauban (1896). — Migiiet, Négociations relatives à la succession d'Espagne. — Pages, Le Grand Électeur et Louis XIV (11)03). — Pages el Japiske, dans Ftevue hist. (l'JOu). — C. Roussel, Histoire de Louvois (1886). — P. de Ségnr, La jeunesse du maréchal de Luxembourg (s. d.). — Tuetey, Les officiers sous V Ancien Régime (1908).

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