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CHAPITRE X

AFFAIHES RELIGIEUSES

I. Le protestantisme. — II. Le jansénisme. — III. Le gallicanisme. — IV. Le quiétisme. — V. Le jansénisme (suite).

A la mort de Mazarin, Louis XIV n'était rien moins que dévot. Non certes qu'il fût non plus « libertin » : le seul chapitre de son éducation où Anne d'Autriche eût veillé, c'était celui de la religion. Pourtant il n'entendait rien à la théologie, car il jouissait de l'esprit le moins métaphysique du monde. Mais il « pratiquait » régulièrement, faisait maigre, écoutait quotidiennement la messe — il n'y manqua qu'une fois dans sa vie, assure Saint-Simon — et accompagnait dévotement le Saint-Sacrement aux flambeaux, comme en 1664, moyennant quoi il comptait fermement gagner le paradis. D'ailleurs, il s'inquiétait très peu de son salut. « J'ai rêvé que vous étiez fou ! » répondait-il au duc de Mazarin qui l'exhortait à s'amender et à quitter La Vallière. En 16G8, il pardonnera fort bien à la belle Montespan ses rapports (pas très coupables, il est vrai) avec les devineresses. Au début de son règne, le Roi ne songe qu'à sa « gloire *> et à se.s amours ; et c'est, si l'on peut dire, quand il aura renoncé à aimer toutes les rciuines, qu'il se mettra à aimer la religion.

Peu dévot, le jeune Louis XIV n'est pas tolérant néanmoins. Assurément les libertins, forcés de se cacher durant

le triomphe de la Compagnie du Saint-Sacrement, de 1640 à 1G60 environ, reparaissent en foule après la défaite de cette pieuse cabale, et applaudissent à Tartuffe que Sa Majesté fait jouer en dépit des dévots. Pendant vingt ans ils floriront en paix, et c'est seulement lors de la conversion de Louis qu'ils s'évanouiront à nouveau — du moins à Versailles, car « ce qu'il y a de drôle, c'est que le même homme qui, à Paris, fait l'athée joue le dévot à la Cour » (Madame, 1699).

— Et au xviii^ siècle, ils seront « les philosophes ». — Pourtant, s'il souffre les libertins, le jeune Roi n'admet pas les protestants. C'est aussi qu'il y a loin des uns aux autres. Les libertins, après tout, on peut les considérer comme des fidèles qui s'abstiennent momentanément: ce ne sont que de mauvais catholiques, ils ne dogmatisent pas. Mais les protestants embrassent, avouent, proclament une religion ennemie de celle du prince ; leur état d'esprit, leurs mœurs et presque leur costume sont particuliers ; ils font tache dans le royaume, pour ainsi parler. Et cette disparate est si choquante pour toute âme française du xvif siècle, tendant instinctivement à l'unité et à l'harmonie, qu'elle l'est pour les protestants eux-mêmes. — D'autre part, s'il arrive que le Roi ait pour ennemis des peuples de la même croyance que ses sujets réformés, est-il bien sûr que ceux-ci souhaiteront alors le succès de la France catholique et le désastre de leurs coreligionnaires ? Autrement dit, sont-ils plus français que protestants, ou, comme ils l'étaient encore sous Louis XIII, plus huguenots que royalistes (ou Français : c'était la même chose)? La question se pose, et les réformés le sentent si bien que, dans toutes leurs suppliques, ils ne cesseront de protester de leur fidélité au Roi Très-Chrétien.

— Joignez qu'à l'époque de Louis XIV, personne, ni huguenot, ni papiste, n'admire la tolérance. Au point de \Tie catholique, la tolérance n'est pas une vertu, mais une faiblesse, et la charité chrétienne commande impérieusement de libérer les autres hommes du plus grand des malheurs, qui est l'hérésie. D'autre part, les calvinistes hollandais

réclament contre les papistes précisément les mêmes mesures que le Roi prendra un jour, en révoquant l'édit de Nantes, contre les réformés français. Bref, pour presque tout le monde, au xvii® siècle, c'est un devoir que d'user de la force et de la contrainte afin de ramener les égarés, et la liberté de conscience est un pur scandale. — En sorte que Louis XIV réalisa un vœu national quand il travailla à procurer à son peuple cette unité religieuse que chacun considérait alors comme utile et même comme nécessaire.

Les Assemblées du clergé réclamaient depuis longtemps l'abolition de l'édit de Nantes, ou du moins ce qu'elles appelaient son « exécution » (ce qui revenait à peu près au même). — On a fait beaucoup trop d'honneur à Henri IV de cet édit fameux, qui lui fut arraché et qui ne contenta ni les huguenots, ni les papistes. Au juste, il n'était pas plus libéral que tous les édits accordés aux réformés par les derniers Valois; tout son mérite, d'ailleurs considérable, fut d'être appliqué quand ceux qui l'avaient précédé n'avaient pu l'être. Son texte est obscur : en l'interprétant à la lettre, il était facile de retrancher beaucoup de prérogatives aux protestants, et, en l'interprétant avec ingéniosité, de leur retirer la plupart des autres. Ce fut à quoi la Compagnie du Saint-Sacrement, les jésuites, les Assemblées du clergé s'employèrent avec succès sous Louis XIII, sous Mazarin, puis sous Louis XIV.

En 1661, le Roi accorda ce que ses sujets catholiques demandaient depuis longtemps : l'envoi de commissaires chare;és de « vérifier l'édit de Nantes ». Ces commissaires allaient par deux, l'un catholique, l'autre de la R. P. R. (Religion Prétendue Réformée) ; mais on avait soin de choisir le protestant de petite naissance, sinon acquis aux papistes. Devant ces deux juges, le clergé se portait partie civile. Les commissaires tranchaient, et, quand ils n'étaient pas d'accord, renvoyaient l'affaire au Conseil du Roi. — Or, l'interprétation des articles de l'édit par le clergé était

singulière : « le texte ne porte nulle part que l'enterrement d'un Prétendu Réformé puisse être fait de jour, il doit donc être fait la nuit », soutenait par exemple le Père Meynier. Et les juges décidaient souvent et finirent par décider toujours dans le sens du Père Meynier.

D'autre part, les Assemblées du clergé présentaient périodiquement au Roi des suppliques contre les réformés. Ceuxci, il est vrai, répondaient de la même encre, et Louis s'efforçait sincèrement d'être impartial : si en 1666, par exemple, il accorde aux catholiques la plupart de leurs demandes, en 1669, les protestants lui ayant fait des remontrances, on le voit amender son premier édit. Toutefois, à force de gagner des procès de détail et aussi parce que ces mêmes Assemblées, qui présentaient au Roi des réquisitoires contre la R. P. R., étaient précisément celles qui votaient le « don gratuit » à Sa Majesté, ce qui n'était pas sans les rendre intéressantes, les catholiques obtenaient peu à peu la suppression d'une quantité toujours croissante de lieux d'exercices, la démolition d'une foule de temples, l'interdiction partielle des synodes provinciaux (les nationaux avaient été supprimés dès 1659), Tabolition des « Chambres miparties », composées de juges protestants et catholiques, où les réformés pouvaient se faire juger, etc. En même temps, les controversistes catholiques redoublaient d'efïorts : les jansénistes et surtout le grand et généreux Bossuet faisaient le beau rêve de prouver aux protestants leur erreur et de les ramener par la raison ! Un moyen plus efficace fut la « caisse de conversions » fondée en 1676, mais celui-là réussissait trop bien en quelque sorte, car d'aucuns abjuraient trois ou quatre fois, sous des noms différents ou en des lieux divers, pour toucher autant de fois la prime de six à douze livres.

Vers 1680, le Roi commença de donner des signes visibles de sa conversion. Mme de Maintenon lui parlait de Dieu en toutes occasions, mais elle n'était pas encore en situation d'exercer une influence directe sur les affaires. En

revanche, le Père de La Chaise, confesseur, était en pleine faveur, et si « M. Colbert ne pensoit qu'à ses finances et presque jamais à la religion », M. de Louvois engageait fort Sa Majesté à supprimer la R. P. R., voyant là un moyen pour lui-même d'occuper le maître et de rester « l'homme nécessaire ». — D'ailleurs, il ne faut pas s'exagérer l'action de Louvois, ni même celle du confesseur : Louis XIV était peu influençable ; et aussi bien les progrès de sa conversion suffisent-ils à expliquer son zèle croissant contre l'hérésie. Lui qui, dans la religion, voyait surtout les pratiques et les œuvres, il apprécia certainement « la douceur de faire aux dépens d' autrui une pénitence facile », comme dit Saint- Simon, et il dut penser que le Seigneur ne manquerait pas de lui savoir gré des désagréments qu'il causerait aux protestants. Déjà, dans une lettre de 1679, Mme de Maintenon écrit : « Le Roi avoue ses faiblesses, il reconnaît ses fautes » ; à quoi elle ajoute tout de suite : « Il pense sérieusement à la conversion des hérétiques, et dans peu il y travaillera pour tout de bon. » Il y travaillait déjà.

A partir de 1680 en efïet, une série d'édits rend méthodiquement aux réformés la situation intenable. D'abord, les enfants de sept ans sont déclarés capables d'assez de raison pour se convertir à la religion catholique, et ils peuvent quitter leurs parents hérétiques en exigeant d'eux une pension alimentaire. En outre, les « académies » (universités) protestantes sont supprimées ; les petites écoles mêmes reléguées dans des lieux écartés et difïlciles d'accès; et il est défendu aux parents d'envoyer leurs enfants étudier à l'étranger. Tous les offices publics, les professions d'avocat, médecin, sage-femme et certains métiers sont interdits aux huguenots. Défense aux catholiques d'épouser des réformés, ou de se convertir à la R. P. R. Permission aux fonctionnaires royaux de se transporter au lit des hérétiques moribonds pour connaître d'eux-mêmes s'ils persistent dans leur erreur. Suppression sous des prétextes étonnants de presque tous les temples. Enfin, les dragonnades.

Les dragonnades ne furent pas inaugurées sur les huguenots. C'était un vieil usage que d'envoyer des troupes à loger aux communes ou aux particuliers que l'on voulait punir. En 1680, l'intendant du Poitou, Marillac, n'inventa donc rien lorsqu'il distribua les dragons dont il disposait chez les protestants de sa province. Seulement il eut soin de laisser entendre aux soldats qu'on fermerait les yeux, si, à l'occasion, la chaleur de leur foi et de leur zèle apostolique les entraînait à quelque violence bien excusable sur des hôtes hérétiques ; là fut la trouvaille. Aussitôt, en effet, les « missionnaires bottés » battirent, blessèrent, volèrent, pillèrent et ruinèrent consciencieusement leurs hôtes, moyennant quoi ils provoquèrent une quantité de conversions, qui parut à la Cour miraculeuse et enchanta M. de Louvois. — Au reste, il ressort clairement des faits que Louis XIV ignora toujours les excès : lorsque des plaintes lui parvinrent du Poitou, il fit réprimander Marillac à diverses reprises, et finalement le révoqua. Louvois non plus ne recommanda jamais les violences ; mais les intendants sentaient bien que le ministre ne leur garderait pas rancune de suivre l'exemple de Marillac, à condition toutefois que des plaintes trop hautes ne parvinssent pas aux oreilles de Sa Majesté. Les dragonnades s'étendirent donc à une bonne partie de la France : ce fut atïreux. A la Cour, puisque le Roi ignorait, on ne faisait rien pour apprendre les violences commises, et l'on applaudissait à l'étonnant succès des « magistrats et gouverneurs de province, soutenus de quelques dragons », comme dit Mme de Sévigné ; et elle ajoute : « c'est la plus grande et la plus belle chose qui ait été imaginée et exécutée »... Cependant, des villes comme Montpellier et Nîmes, des provinces comme le Béarn abjuraient en bloc... A la fin, on fit accroire au Roi qu'il ne se trouvait quasi plus d'hérétiques au royaume. Le 17 octobre 1685, Louis XIV signa la révocation de l'édit de Nantes.

Il en fut loué de toutes parts. Le Pape envoya un bref où il déclarait que la Révocation était incontestablement « la plus

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belle chose que Sa Majesté eût jamais faite » ; puis il accorda des indulgences plénières et fit illuminer le Vatican. La France exulta : Bossuet, La Fontaine, Mme de Sévigné, La Bruyère, tout le monde célébra le Grand Roi ; est-il utile de répéter que la tolérance ne semblait pas une vertu, mais une faiblesse? — Cependant, plusieurs centaines de mille huguenots s'enfuyaient du royaume en dépit des précautions qu'on prenait pour les en empêcher et des condamnations aux galères que l'on infligea à ceux que l'on put arrêter. Ces calvinistes, qui préféraient ainsi les plus affreux dangers, l'exil et la ruine à une concession religieuse, prouvaient assez la qualité de leur énergie : leur départ diminua sensiblement la valeur morale de l'Etat. C'étaient ordinairement des artisans, de petites gens, car la plupart des familles nobles avaient abandonné une religion qui les empêchait de réussir, et la haute bouroeoisie qui détenait des offices royaux avait abjuré pour garder ses charges. Les « réfugiés » s'établirent en Angleterre, en Hollande, en Suisse et en Allemagne, surtout dans le Brandebourg dont l'Electeur les attira du mieux qu'il put : sa sale petite ville de Berlin comptera, en 1697, 4.292 Français sur 20.000 habitants. Et, bons ouvriers ou industriels de mérite pour la plupart, ils portèrent au commerce étranger un très précieux appoint, tandis que leur départ fit un certain tort à nos manufactures. A beaucoup de points de vue, la révocation de Tédit de Nantes appauvrit la France.

Or, au point de vue du catholicisme, elle fut assez inutile. Car elle eut l'effet ordinaire des persécutions religieuses : elle réchauffa beaucoup la foi persécutée.

Presque tous les « N. C. » (Nouveaux Convertis ou Nouveaux Catholiques) n'avaient abjuré que des lèvres. En vain on envoya des prêtres les évangéliser: ceux-ci durent généralement confesser ce que Fénelon écrivait à la duchesse de Beauvilliers, en la priant de « le faire lire à M. le marquis de Seignelay en secret » : «Nous avons trouvé dans tous les esprits un rattachement incroyable à l'hérésie. » Les N. C. recouraient à la grève des bras croisés, si 1 on ose dire : ils

ne pratiquaient pas. Alors que faire ? Fallait-il punir tous les sujets du roi, catholiques de naissance, qui agissaient comme eux? — D'ailleurs l'édit de Révocation n'ordonnait pas précisément aux réformés de se convertir : il leur enlevait seulement le droit de pratiquer 'publiquement leur culte : libre à eux de le célébrer mentalement, si toutefois ils avaient la constance de supporter leur situation, que de nouveaux édits étaient venus rendre plus cruelle encore, en défendant aux médecins de soigner les malades qui refusaient les sacrements, en frappant de nullité les mariages célébrés sans prêtre catholique, en favorisant l'enlèvement des petits enfants aux parents huguenots, en ordonnant que les morts sans sacrements seraient traînés sur la claie (mais cela ne fut guère exécuté), etc.. Les dragonnades aussi avaient redoublé : les soldats traînaient les obstinés, dans les églises, « où leur simple présence forcée était comptée comme abjuration » (il est vrai que c'est un pasteur qui dit cela). — Au reste, les peines prononcées contre les relaps et contre les pasteurs surpris dans le royaume, les condamnations aux galères ne pouvaient môme empêcher qu'il se tînt des assemblées secrètes pour le culte : « au désert », comme disaient les réformés. En revanche, ils suscitèrent une guerre civile dans les Cévennes... Quand le Roi eut pris pour confesseur, après la mort du Père de La Chaise, jésuite aimable et modéré, l'austère et passionné Le Tellier, la pei-sécution reprit en vain : à la fin du règne, le protestantisme était encore vivant.

Au v* siècle, saint Augustin, « le plus subtil des dialecticiens et le plus tourmenté des hommes «, fut d'avis, après saint Paul, que l'homme, marqué du péché originel, ne peut être sauvé par ses propres efforts et que sa volonté seule est impuissante à lui procurer le salut : les âmes à qui Dieu

n'accorde pas son secours, sa grâce, sont damnées de toute éternité, et quoi qu'elles fassent. Mais, si nous sommes ainsi prédestinés, comment pouvons-nous avoir notre libre arbitre et mériter ou démériter par nos actions? Gomment concilier la toute-puissance de Dieu avec notre propre liberté? Les théologiens se sont employés avec une ingéniosité prodigieuse à résoudre cette question insoluble. L'Église n'imposait pas de doctrine précise; elle interdisait seulement, depuis le concile de Trente, de s'en tenir aux extrêmes, c'est-à-dire ou bien de croire que Ton puisse faire son salut « par ses œuvres seules, accomplies par les forces de la natiu-e humaine et sans la grâce de Dieu », ou bien, au contraire, que « le libre arbitre de l'homme a été, après le péché d'Adam, perdu et éteint, qu'il est un mot sans réalité, une fiction introduite par Satan dans l'Eglise ». Entre ces deux partis extrêmes, les fidèles pouvaient adopter celui qui leui' convenait. Les jésuites avaient choisi et enseignaient une théorie qui laissait une grande place à la liberté, parce que cela encourageait davantage les fidèles aux œuvres, et aussi parce que les calvinistes soutenaient la prédestination. Au contraire, au début du xvii" siècle, un évèque d'Ypres, nommé Jansen ou Jansenius, professeur à l'Université de Louvain (1585-1638), reprit et poussa à ses conséquences la théologie de saint Augustin. Il avait pour ami et disciple Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, qui se fit en France l'apôtre de ses idées.

Cependant, en 1599, une enfant de huit ans, nommée Jacqueline Arnauld, fille d'un avocat notoire qui avait plaidé contre les jésuites, avait été nommée coadjutrice de l'abbesse de Port-Royal. Ce monastère cistercien s'élevait au creux d'un vallon solitaire et charmant, qui passait alors pour un « désert affreux ». Comme dans tous les couvents, à cette époque, la règle y était fort relâchée, et les nonnes y vivaient très librement, sans guère observer la clôture. Devenue abbesse, Jacqueline Arnauld (en religion Mère Angélique) réforma ses filles à force d'énergie et de piété.

puis celles d'un monastère voisin qu'on appelait Maubuisson (1609 à 1623). En 1626, les nonnes de Port-Royal quittèrent leur logis devenu trop étroit, et d'ailleurs assez humide et malsain, pour s'établir à Paris, au faubourg Saint-Jacques (dans l'immeuble qui est aujourd'hui l'hôpital de la Maternité). Et, en 1636, elles obtinrent pour directeur spirituel l'abbé de Saint-Cyran (ami de la Mère Angélique depuis douze ans), qui les conquit à ses idées et fit de leur communauté le foyer du jansénisme.

Or, dans ces bâtiments dePort-Royal-des-Champs qu'elles avaient abandonnés, vinrent se grouper, à partir de 1637, quelques hommes touchés par la grâce, qui, sans prononcer de vœux, souhaitaient de préparer leur salut en vivant loin du monde. « Pendant que les uns prenoient connaissance du temporel de cette abbaye et travail loient à en rétablir les affaires, les autres ne dédaignoient pas de cultiver la terre comme de simples gens de journée ; ils réparèrent même une partie des bâtiments qui y tomboient en ruines et, rehaussant ceux qui étoient trop bas et trop enfoncés, rendirent l'habitation de ce désert beaucoup plus saine et plus commode qu'elle n'étoit » (Racine). Aussi, quand en 1648 la maison de Paris fut devenue trop petite pour contenir toutes les religieuses qui y avaient fait profession, une bonne partie des nonnes s'en revint loger à Port-Royal-des-Champs. Cédant la place aux saintes filles, les solitaires se retirèrent alors sur le coteau voisin, à la ferme des Granges. Ils menèrent là une vie humble, fervente et active. En 1647, MM. Lancelot, Nicole, Wallon de Beaupuis et autres réunissaient quelques élèves à Paris, dans la rue Saint-Dominique d'Enfer, tout auprès du monastère ; molestés par les jésuites, inquiétés par le lieutenant de police, ils vinrent s'installer aux Champs avec leurs enfants, et, dès 1650, les petites écoles de Port- Royal étaient célèbres. Ceux des « Messieurs » qui étaient savants faisaient la classe ou s'occupaient à des ouvrages d'érudition, sinon à répondre aux jésuites. Les autres s'employaient aux travaux « les plus vils et les plus bas »,

comme de veiller à la cuisine, soigner la basse-cour, tailler la vigne ou bêcher le jardin.

Il j eut dans cette « petite thébaïde », aux portes de Versailles, des âmes admirables et délicieuses : M. Hamon, le savant médecin de la maison, qu'on rencontrait par les chemins, monté sur son âne, murmurant ses oraisons et les doigts occupés à quelque ouvrage de tricot, quand il allait visiter ses malades; — M. Nicole, l'auteur de cet ouvrage que Mme de Sévigné aimait tant qu'elle eût voulu « en faire un bouillon et l'avaler », et qui, si doux, se battit sans relâche contre les jésuites, puis contre les huguenots, pour ne pas contrister son grand ami M. Arnauld ; — M. Claude Lancelot, helléniste excellent, qui apprit si bien le grec à Jean Racine, et qui faisait la classe aux petits enfants dont il avait la candeur et le rire : « L'abondance des grâces où il plaisoit à Dieu de me combler, écrivait-il un jour, et la paix dont il me remplissoit étoient si grandes, que je ne pouvois presque ra'empêcher de rire en toutes rencontres... » — M. Antoine Le Maistre, avocat illustre, qui, « ayant à l'âge de vingt-neuf ans renoncé au barreau et à tous les avantages que sa grande éloquence pouvoit lui permettre, s'étoit retiré dans ce désert », où il s'occupa d'ailleurs à publier très soigneusement ses plaidoyers, en y insérant, il est vrai, des morceaux d'édification; — et Biaise Pascal... Mais l'âme de la maison, c'était Antoine Arnauld.

Le jansénisme fut un épisode de la réaction catholique du XVII® siècle contre l'anarchie religieuse, l'hérésie et le « libertinage » païen du xvi°. « Les années de discordes et de misères qui, chez nous, retrempèrent l'énergie des âmes, les disposèrent à se faire un catholicisme viril, dur, ascétique, qui, demandant beaucoup à l'homme, lui rendît beaucoup en profondeur d'émotion et en force pour l'action » (Lanson). Le jansénisme qui prosterne l'homme devant un Dieu terrible ; qui le désespère en lui niant jusqu'à l'assurance de se sauver par ses efforts ; qui lui impute comme un crime l'amour

de l'art, de la science, de la nature même, bref la recherche de tout ce qui peut embellir l'existence et distraire de la seule pensée permise : le salut ; qui s'applique à dénuder les églises; qui voudrait remplacer les jardins par des potagers; et qui récrit les Pensées avant de les livrer au public afin % que Pascal ait le style de tout le monde, — cette déso- I lante et ardente religion s'opposait absolument à la foi / aimable, mondaine, aisée des jésuites. Et socialement aussi la Compagnie de Jésus se sentait menacée par les jansénistes, qui lui disputaient avec succès la direction des âmes et l'éducation des enfants, et qu'elle regardait comme le parti avancé de ses adversaires gallicans. C'est pourquoi dès l'origine elle les attaqua. Ils répondirent : Saint-Cyran fit paraître, en 1632, son Petrus Aurelius ; mais il avait déplu à Richelieu par son indépendance politique et religieuse : il fut enfermé à Vincennes en 1638 et n'en sortit qu'en 1643, pour mourir quelque temps après.

Cette même année 1643, Antoine Arnauld publiait son Traité de la fréquente communion, pour défendre Saint- Cyran contre le P. de Sesmaisons. Comme la Mère Angélique, le grand Arnauld était l'un des vingt-deux enfants de l'avocat qui avait plaidé contre les Jésuites en U394, et sa famille peuplait Port-Royal : sa propre mère, sept de ses sœurs, deux de ses frères, cinq de ses nièces (filles de son frère Arnauld d'Antilly), trois de ses neveux (fils de sa sœur Mme Le Maistre, savoir : Antoine Le Maistre, Le Maistre de Sacy, Le Maistre de Séricourt) entrèrent au monastère ou vécurent comme lui parmi les solitaires. — Dans son traité, Arnauld attaquait l'usage fréquent de la communion, que recommandaient les jésuites. Le succès considérable qu'il obtint fit désirer plus que jamais à la Compagnie la destruction de ce Port-Royal d'où « sortoient tous ces excellents ouvrages si édifiants pour l'Eglise et qui [lui] faisoient tant de peine » (Racine).

Elle riposta avec succès en 1649 ; le syndic de la Faculté de théologie, nommé Nicolas Cornet, qui lui était dévoué,

tira de V Augiistinus (livre paru en 1640, où Jansenius avait condensé sa doctrine) cinq propositions résumant le jansénisme, qu'il pria la Faculté d'examiner. Quatre-vingt-cinq évêques portèrent la question au Pape. Les jansénistes intriguèrent de leur mieux en cour de Rome, leurs adversaires aussi; finalement, le 31 mai 1653, le Pape condamna les cinq propositions. — Mais les jansénistes prétendirent que la doctrine de Jansenius n'était nullement atteinte par cette condamnation, attendu que les cinq propositions soumises au Saint-Siège n'étaient pas dans ÏAngustinus. C'était défendable, car les propositions ne se trouvaient pas à la lettre dans le livre, mais ce n'était pas juste, car (au dire de Bossuet) elles s'y trouvaient en substance; d'ailleurs le Pape résolut la question et déclara formellement, le 29 septembre 16o4, qu'il avait condamné dans les cinq propositions la doctrine de Jansenius. — Les jansénistes no s'inclinèrent pas encore : ils soutinrent de plus belle que les propositions ne se trouvaient nullement dans V AïKjustinns ; qu'en tout cas elles n'avaient pas été condamnées au sens que Jansenius avait entendu leur donner; qu'au reste, il s'agissait là d'un fait historique, et que, si le Pape est infaillible quand il tranche une question de droit, il ne l'est pas et ses décisions n'obligent les fidèles qu'à un « silence respectueux » lorsqu'il tranche une question de fait. — Sans doute, ces subtilités auraient fort irrité l'auteur des Provinciales, si elles eussent été du fait des jésuites : n'était-il pas absurde de reconnaître au Pape la faculté de déterminer une doctrine, et de lui refuser celle de décider si cette doctrine était ou non d'accord avec celle d'un livre quelconque? — Le public donna tort aux jansénistes, et Arnauld fut censuré par la Faculté de théologie. La campagne de Pascal et le prodigieux succès des Provinciales, non moins que le « miracle de la sainte-épine » (guérison miraculeuse d'une enfani, Marguerite Périer) qui se produisit à Port-Royal, amenèrent, il est vrai, un instant de réaction; et l'on vit les solitaires revenir aux Granges qu'ils avaient dû abandonner. Mais les jésuites obtinrent une

nouvelle bulle répétant que les cinq propositions résumaient exactement V Augustinus et qu'elles avaient été condamnées au sens même de Jansenius (16 octobre I606).

Les jansénistes étaient fort mal en Cour, d'abord parce que les jésuites y étaient très bien; ensuite pour des raisons purement politiques : ils avaient des liaisons (avoue Racine) « avec beaucoup de personnes dégoûtées de la Cour, ou tombées dans la disgrâce, qui venoient chez eux chercher des consolations, quelquefois même se jeter dans la pénitence », c'est-à-dire avec les Frondeurs dont certains, comme le prince de Conti ou la duchesse de Longueville, leur accordaient un appui compromettant. Louis XIV dira plus tard dans ses mémoires : « Le cardinal de Retz, archevêque de Paris, que des raisons d'Etat très connues m'empêchoient de souffrir alors, favorisoit toute cette secte naissante ou en étoit favorisé »... Le jeune Roi, peu dévot, et Mazarin, fort indifférent à la théologie, se prononcèrent contre les jansénistes, \ Le 13 décembre 1660, le Roi fait appeler au Louvre les \ présidents de l'Assemblée du clergé et leur ordonne d'ex- > tirper la secte janséniste. En conséquence, l'Assemblée ' invite tous les ecclésiastiques du royaume à signer un formulaire proclamant que la doctrine des propositions condamnées est bien celle de V Augustinus. Et Louis XIV prescrit sur-le-champ à tous les évêques d'avoir la main à cette signature (13 avril 1661); puis il interdit aux religieuses de Port-Royal de recevoir à l'avenir des élèves pensionnaires ou des novices, et fait expulser par la police toutes celles qui se trouvent au monastère.

Les grands- vicaires qui gouvernaient le diocèse de Paris étaient favorables à Port-Royal, ainsi que Retz, leur archevêque exilé : ils essayèrent de tourner la difficulté du formulaire en rédigeant, d'accord avec Arnauld et les bonnes têtes du parti, un mandement dont les considérations ambiguës permissent aux jansénistes de signer sans se déjuger. — Mais ni le Roi ni le Pape ne se prêtèrent à cette casuis-

tique (1661). Puis Retz dut donner sa démission d'archevêque et fut remplacé par Marca, qui le fut lui-même par Hardouin de Péréfixe (1662). Celui-ci était bon homme, mais autoritaire. Comme les religieuses de Port-Roval n'avaient pas voulu accepter le formulaire sans restrictions, il entreprit de les convaincre; mais elles étaient meilleures raisonneuses que lui : il y perdait son latin et cela le mettait en colère. En août, il leur donna l'ordre formel de souscrire purement et simplement; elles refusèrent; sur ce, le bonhomme traita la vénérable Mère Madeleine de Sainte-Agnès de Ligny de « petite pimbêche » ; après quoi, il priva les pieuses filles des sacrements en leur disant « qu'à la vérité elles étoient pures comme des anges, mais qu'elles étoient orgueilleuses comme des démons ». (L'iiglise a toujours reproché leur orgueil aux révoltés). Et cinq jours plus tard, M. l'Archevêque revint à Porl-Royal avec huit carrosses pleins de gens de police et fit enlever douze religieuses qu'il répartit dans divers couvents. D'ailleurs, comme les saintes filles ne tardèrent pas à faire des prosélytes dans les communautés mêmes où on les avait placées, on finit par les ramener toutes à Port-Royal-des-Champs (juillet 1665). Elles n'étaient pas seules à résister. Quatre prélats : Choart de Buzenval, évêque de Beauvais, Henri Arnauld (un des frères d'Antoine), évêque d'Angers, Jitienne-François de Caulet, évêque de Pamiers, et surtout Nicolas Pavillon, évêque d'Alet, soutenaient qu'en i-édigeant le formulaire, l'Assemblée du clergé — assemblée sans pouvoir spirituel défini, et nullement régulière aux yeux de l'Eglise : nullement canonique — avait excédé son Douvoir. Pensant lever leur opposition, le Roi pria le Pape de composer lui-même un nouveau formulaire. Mais les filles de Port-Royal et les quatre évêques n'acceptèrent pas plus le formulaire du Saint-Père que celui de l'Assemblée du clergé. Irrité, Louis XIV pria sans embages le Pape de nommer des commissaires pour juger les prélats et l'abbaye rebelles. — C'était maladroit : un tel jugement, en effet, eût été

contraire à ces fameuses « libertés gallicanes » pour lesquelles

l'jiiglise de France luttait contre Rome depuis des siècles. —

Le Pape, enchanté, s'empressa de désigner les juges que le

.\ Roi lui demandait. Mais aussitôt dix-neuf évêques, soutenus

I secrètement par d'autres, se joignirent aux prélats révoltés

[ pour protester contre cette ingérence de Rome clans les

■e affaires de France.

C'est ainsi qu'au jansénisme se mêlait maintenant la question gallicane. Le Roi réfléchit : après tout, il ne se souciait nullement de faire les affaires du Saint-Père aux dépens des prérogatives de son royaume. Le Pape, à qui le nonce écrivait que l'émotion était immense dans tout le clergé, hésita à son tour. On savait que l'évêque Nicolas Pavillon irait peut-être jusqu'au schisme plutôt que de céder : c'était un homme d'une vertu raide et austère, qui avait la confiance de l'hérétique en sa propre logique et, si l'on peut dire, un tempérament de calviniste... Et sur ces entrefaites, Alexandre VII mourut et fut remplacé par Clément IX. Tout le monde désormais, même Arnauld, souhaitait la paix; chacun s'y employa.

La plus grosse difficulté, c'était le caractère de Pavillon : pour accorder les choses, il était nécessaire de sous-entendre des concessions, de ménager des compromis, d'user d'équivoque et de réticence ; comment amener à cela le rigide évoque d'Alet? A force d'instances, on le décida à une sorte de transaction : lui et les trois autres prélats signèrent le formulaire en écrivant au Pape une lettre où ils énonçaient leurs restrictions, mais dans des termes assez ambigus pour que le Saint-Père put (avec un peu de bonne volonté) n'y rien discerner de condamnable. Après cela, il fallut encore des prodiges d'adresse afin d'empêcher l'intransigeant Pavillon de se livrer à quelque incartade... Finalement l'affaire s'assoupit : ce fut ïâ. jjaix de r Église (1668/

Sur beancoup de points, les rapports et les droits réciproques de la France catholique et du Saint-Siège n'étaient pas nettement définis, et le Roi revendiquait au nom du clergé français des privilèges que le Pape était fort loin de lui reconnaître. En 1639, un avocat au Parlement, Pierre Pithou, avait codifié ces « droits », ces « libertés de l'Église gallicane », et, sans avoir été jamais consacré officiellement, son ouvrage faisait loi en la matière. Les deux principes posés par lui étaient : 1° que le Pape n'a en France aucune autorité au temporel ; 2° que, même au spirituel, sa puissance n'est pas « absolue et indéfinie », mais bornée par <f les canons et règles des anciens conciles de l'Eglise reçus en ce royaume ». De là découlait une foule d'autres « maximes », en vertu desquelles le Roi faisait examiner par son Parlement les bulles pontificales et les canons des conciles, en permettait ou défendait la publication, etc., — tandis que les évêques français admettaient la supériorité du Concile oecuménique sur le Pape, soutenaient qu'ils n'avaient pas été institués par saint Pierre et ses successeurs, mais qu'ils étaient les successeurs directs des apôtres, tout comme Sa Sainteté elle-même, prétendaient en conséquence à n'être jugés que par leurs confrères, à juger eux-mêmes en première instance, fût-ce en matière de foi, à examiner les bulles avant qu'elles ne fussent reçues en France, etc. — Par opposition à ces doctrines, les ultramontains défendaient l'autorité du Saint-Siège au spirituel et au temporel, et c'étaient eux qui, au commencement du siècle, soutenaient ouvertement les théories ligueuses sur le droit pontifical d'excommunier et déposer le souverain ou délier les sujets de leur devoir d'obéissance. D'ailleurs, au début du règne de Louis XIV, ils étaient peu nombreux : le Parlement, la Sorbonne, tout le clergé, à part quelques ordres régu-

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liers, étaient gallicans et prêts à aider énergiquement le Roi dans sa lutte contre Rome.

Par le Concordat de 1516, les rois de France avaient obtenu le droit de nommer aux bénéfices majeurs : évêchés, abbayes, prieurés, et, dans une grande partie de la France, ils jouissaient du droit de régale, c'est-à-dire du droit de toucher les revenus des évêchés et de nommer à tous les bénéfices qui en dépendaient, durant la vacance des sièges épiscopaux. Or, le Roi faisait toujours cadeau aux évoques nouvellement élus de ce que lui avait rapporté la régale dans leurs diocèses. C'est pourquoi, quand, par deuxéditsde 1673 et 1675, Louis XIV étendit la régale à tout le royaume, deux prélats seulement protestèrent contre cet acte qui ne changeait rien, en pratique, à l'état des choses : Nicolas Pavillon, d'Alet, et François de Caulet, de Pamiers, les deux jansénistes. Ils alléguèrent obstinément que leurs églises avaient été de tout temps dispensées de la régale, et que le deuxième concile de Lyon avait frappé d'excommunication quiconque étendrait ce droit aux évêchés qui en étaient exempts ; rien ne put les décider à s'incliner devant la volonté royale. Pavillon mourut en décembre 1677, mais Caulet continua la résistance. Son temporel saisi, condamné par son archevêque, il fit appel à Rome.

Le Pape était, depuis 1676, le combatif Innocent XI, En 1678, non seulement il s'empressa d'admettre l'appel, mais il félicita Caulet, excommunia l'archevêque de Toulouse dont Pamiers dépendait, et écrivit au Roi sur un ton d'une fierté dont le Saint-Siège avait perdu l'habitude.

Louis XIV lui répondit avec beaucoup de douceur. Seulement il réunit, en 1681, une Assemblée extraordinaire du clergé, qui d'abord lui donna raison, qui ensuite écrivit au Pape qu'elle approuvait l'extension de la régale à tout le royaume, et enfin qui vota, le 19 mars 1682, une déclaration en quatre articles, rédigée par Bossuet, et où se trouvaient rappelées hautement et cl ai rement les théories gallicanes. Il y était dit : 1° que saint Pierre et ses successeurs n'ont reçu puis-

sance de Dieu que sur les choses spirituelles et non point sur les temporelles, et donc que les rois et les princes ne sauraient être déposés par l'Eglise ni leurs sujets déliés du serment de fidélité; 2° que les conciles œcuméniques sont supérieurs au Pape; 3° que les « règles, coutumes et constitutions » (mots assez vagues) reçues dans le royaume de France sont inébranlables ; 4° que l'avis du Pape n'est « irréformable », même en matière de foi, que s'il est conforme à celui de l'Eglise (autrement dit : le Pape n'est pas infaillible). Et un édit du Roi vint ordonner sur-le-champ que ces maximes fussent enseignées dans tout le royaume, et que tous docteurs ou licenciés en théologie et droit canon eussent à les soutenir dans une de leurs thèses avant que d'être reçus (mars 1682).

Innocent XI, à son tour, supporta ce coup sans se fâcher; mais, après avoir déclaré nulles les décisions de l'Assemblée, il se mit à refuser délibérément l'institution canonique à tous les nouveaux évêques qui avaient approuvé et souscrit les quatre articles, — c'est-à-dire à tous ceux que le Roi nommait, car Louis n'en voulait point d'autres... Cela dura des années. La révocation de l'édit de Nantes (168o) ne fléchit nullement le Saint- Père : en 1688, lors de l'affaire des franchises, trente-cinq diocèses de France se trouvaient par sa volonté sans pasteurs. Louis XIV, devenu dévot, se sentait singulièrement embarrassé, car sa piété sincère lui interdisait toute rupture avec Rome, et la Curie, qui savait bien cela, n'avait garde de se laisser intimider par ses menaces, ni par ses préparatifs militaires, ni par la saisie d'Avignon. La mort du « saint opiniâtre » Innocent XI (1689), puis celle d'Alexandre VII (1691) n'arrangèrent rien... A la fin, le Roi, qui avait besoin de l'aide diplomatique du Saint- Siège, se décida à transiger. Tous les évêques se rendirent chez le nonce où ils signèrent un désaveu des quatre articles, naoyennant quoi ils obtinrent leurs bulles d'institution ; de son côté, le Pape reconnut le droit de régale dans tout le royaume (1693j

Pourtant, l'Eglise de France n'avait pas renoncé à ses prétentions : au xviii^ siècle, on verra le Parlement combattre encore au nom des libertés gallicanes.

Le quiétisme est de tous les temps et, au xvn^ siècle, Falconi, Malaval ou Desmarets de Saint-Sorlin l'ont retrouvé chacun de son côté ; mais Michel Molinos l'a exposé plus complètement qu'eux. Ce prêtre espag^nol, vivant à Rome vers 1670-1680, enseignait à ses pénitents qu'il est un état suprême de l'amour divin, où l'âme adore si éperdument que, anéantie dans la contemplation du Créateur, elle devient indifférente à tout, fût-ce le désir du paradis ou la crainte de Tenter, la volonté du bien ou la terreur du péché, et perd toute pensée, tout sentiment, toute conscience. Le Pape se préoccupait peu contre ce mysticisme, dont les conséquences peuvent, à vrai dire, mener loin, mais qui ne saurait troubler que quelques âmes d'une qualité supérieure. Pourtant, le roi de France le lui ayant dénoncé avec zèle, le Saint-Office dut condamner en 1687 le livre de Molinos, la Guide spirituelle (paru en 1675).

Or, à cette époque, une certaine dame Guyon, veuve, d'une figure agréable, noble, fort riche, belle-mère du fils de Fouquet, découvrait à son tour les délices de l'oraison « parfaite », « passive ». « infuse », de « l'oraison de dormir », de « la vie déiforme » :

L'Amour ne me laissoit pas un moment de repos — écrit-elle. — Je lui disois : «0 mon amour! c'est assez, laissez-moi! » Mon oraison étoit vide de toutes formes, espèces ou images ; rien ne se passoit dans ma tète, mais c'étoit une oraison... sans actes ni discours, .l'avois cependant quelquefois la liberté de dire quelques mois à mon bien-aimé ; mais ensuite tout me fut été... Je n'avois aucune vue de Jésus-Chnst ni des attributs divins : tout étoit absorbé dans une foi savoureuse... Si l'on nie demandoit pourquoi j'aimois Dieu, si c étoit a cause de sa miséricorde, de sa

bonté, je ne savois ce qu'on me disoit... Je ne songeois point à moi pour l'aimer... Tout ce qui se nommoit intérêt ou récompense étoit pénible à mon cœur...

Mme Gujon avait appris à beaucoup de dévotes du grand monde (dont elle était) les rêveries de son âme trouble et exaltée. Elle croyait transfuser à ceux qu'elle aimait, par f une sorte d'émanation corporelle, quelque peu dece« torrent » } de grâces divines qui « coulait » en elle et même l'emplissait \ à ce point qu'une fois son corset « creva ». Elle priait qu'on f la délaçât au plus vite, entreprenait des miracles et jurait qu'elle était, à la lettre, l'épouse du Seigneur. Une première fois elle fut censurée, mais cela ne lui fit aucun tort, car cette douce, ridicule, et un peu indécente folle, étant charmante, continua de séduire tout le monde après sa condamnation, depuis l'abbé de Fénelon, si fin et averti, mais « sensible » (déjà!) et imaginatif, jusqu'à la sage Mme de Maintenon, qui l'introduisit à Saint-Cyr.

Là, selon sa coutume, Mme Guyon tourna d'abord toutes les têtes. Mais un jour, en 1694, l'évèque de Chartres, Godet des Marais, qui était supérieur de la maison, troubla la fête ; ayant interrogé quelques-unes des maîtresses et des élèves, il cria à l'hérésie et avertit la marquise Sur-le-champ Mme Guyon fut éloignée. Elle demanda un arbitrage qu'on ne lui refusa pas : Bossuet, Noailles (alors évêque de Ghâlonsj et le supérieur de Saint-Sulpice, M. Tronson, examinèrent longuement, puis censurèrent ses nombreux et interminables ouvrages. Fénelon, qui venait d'être nommé archevêque-duc de Cambrai, avait soutenu jusqu'au bout Mme Guyon ; pourtant il ne put se dispenser de signer, avec les trois commissaires, les trente-quatre articles où les erreurs de la visionnaire étaient condamnées (1695). Mais il ne garda aucune reconnaissance de cette condamnation-là à son ancien ami Bossuet.

Mme Guyon, qui s'était réfugiée dans un couvent, se sauva, reprit ses discours et sa propagande, et finit par se

faire mettre à Vincennes (décembre 1695). Bossuet prépara une Inslniction sur les états d'oraison pour éci-aser « les faux mystiques de nos jours », dont il communiqua les épreuves à Noailles, Tronson et Fénelon qui avaient signé avec lui la condamnation de Mme Guyon. Or, non seulement Fénelon refusa cette fois son approbation, mais encore il se hâta de composer, contre Bossuet, une Explication des Maxiines des Saints, où il reprenait à son compte la théorie du « pur amour » ; puis il en appela au Pape. Ainsi s'engagea entre les deux prélats, dont l'un, soutenu par le Roi et Mme de Maintenon, représentait le passé, et l'autre, appuyé sur le duc de Bourgogne, l'avenir, un duel dont peut-être toutes les causes n'étaient pas purement théologiques, et où, certes, tous les arguments ne le furent pas. . . A Rome, aidé officiellement et énergiquement par le Roi, qui réclamait une condamnation de M. de Cambrai, Bossuet intriguait avec autant d'ardeur, mais moins de goût que Fénelon. En France, l'évêque de Meaux tirait parti des ridicules de Mme Guyon pour discréditer son adversaire, et, en même temps, le gouvernement faisait condamnera grand fracas des prêtres débauchés qui se réclamaient du quiétisme. Mais, à son tour, l'habile Fénelon ne manquait pas de tirer d'excellents effets de cette « persécution » qu'on lui faisait subir. D'ailljurs, il continuait à défendre obstinément Mme Guyon, bien qu'il n'acceptât point ses théories jusqu'en leurs der- . nières conséquences.

\ Enfin, le Pape rendit la sentence que le Roi exigeait : I par un bref du 12 mars 1699, il déclara vingt-trois proposif tiens téméraires, erronées et pernicieuses, mais sans pro- * noncer le mot d'hérésie et sans mentionner Fénelon. L'acte

fut notifié à M. de Cambrai au moment qu'il allait monter en chaire : sans hésiter, l'archevêque annonça sur-le-champ à ses ouailles la condamnation qui venait de le frapper, puis il publia un mandement où il déclarait se soumettre humblement au jugement du Saint-Père, et donna un ostensoir commémoratif à sa cathédrale.

Une conduite de tant de goût lui valut des sympathies. D'ailleurs, son tendre mysticisme qui, en somme, n'était pas nommément frappé, répondait mieux que la foi raisonnable et agissante de M. de Meaux aux aspirations du siècle qui allait commencer : c'est qu'il laissait, pense M. Piébelliau, plus de part à cette « sensibilité qui perçait déjà, même chez les esprits sérieux et chrétiens. On demandait aux prédicateurs de prendre l'homme par le cœur et par les larmes, et à Bourdaloue succédait Massillon », comme à Bossuet succédait Fénelon... Lorsqu'en 1699 eut paru Télémaque, où tout le monde voulut absolument voir une sorte de satire du gouvernement, M. de Cambrai, de qui l'on n'était pas sans savoir la liaison et la correspondance intime avec le duc de Bourgogne, passa décidément pour le grand doctrinaire de l'opposition et pour le maître de demain. Dont il s'accommodait assez bien.

La « pr''\' de l'Eglise » n'avait pas guéri le Roi de son antipathie naturelle pour ces jansénistes en qui il vovait d'anciens Frondeurs protégés par Retz ou par Mme de Longueville, et dont aussi il sentait que la morale austère, l'indépendance, l'orgueilleuse franchise, le mépris pour le luxe, pour l'art, pour la « gloire », bref que tout l'esprit était l'opposé de celui de Versailles. Les déboires que lui suscitèrent Pavillon et Caulet dans l'affaire de la régale n'étaient pas pour le faire revenir sur ses préventions. D'ailleurs, à mesure que le Roi se convertissait, il se trouvait acquis davantage aux jésuites et à leurs amis, qui l'entouraient. Enfin, les jansénistes, qui se montraient au moins aussi combatifs (et beaucoup plus maladroits) que leurs adversaires, rompaient à tout instant la « paix de l'Eglise » par des attaques comme celle du boaillant Arnauld et de son fidèle Nicole, en 1677, contre la morale des jésuites.

Si bien que la persécution reprit quelque peu. Un mois après la mort de la duchesse de Longueville (15 avril 1679), l'archevêque de Paris qui avait succédé à Hardouin de Péréfixe en 1670, M. de Harlav. faisait sortir de Port-Royal les pensionnaires et les personnes qui s'y étaient retirées, et défendait aux religieuses de recevoir à l'avenir des novices : c'était condamner la communauté à s'éteindre un jour. Alors, le 17 juin, Arnauld s'enfuit, déguisé, avec deux amis, en Flandre où le joignit Nicole; il avait soixante-huit ans. Et il fit prudemment, car l'on commençait de mettre très volontiers les jansénistes à la Bastille : le doux M. Vuillard y passera douze années et ne se verra délivré qu'après la mort du Roi.

Pourtant Arnauld et ses amis avaient maintenant le Saint- Siège pour eux. Innocent XI (1676-1689) n'oubliait pas l'aide qu'ils lui avaient donnée dans l'affaire de la régale : Alexandre VIII (1689-1691) ne les attaqua guèi^e; Innocent XII (1691-1700) moins encore. En France même, Bossuet et plusieurs prélats, par amour de la paix autant que par opposition à l'ultramontanisme jésuite, les soutenaient à l'occasion. Et ils allaient trouver bientôt un allié très puissant dans le nouvel archevêque de Paris.

En 1693, un oratorien, le Père Quesnel — qui devint, après la mort d' Arnauld (1694) et de Nicole (1695), l'homme le plus en vue et le chef du parti, — avait publié la troisième édition, considérablement augmentée, d'un Nouveau Testament avec des réflexions morales, ouvrage incontestablement janséniste, que l'évêque de Châlons, M. de Noailles, crut devoir, malgré cela, recommander vivement aux fidèles de son diocèse en juin 1695. — Ce Noailles, très saint homme, un peu hésitant, ennemi des jésuites, non point par jansénisme, mais par gallicanisme, et qui prétendait rester au moins impartial, fut nommé archevêque de Paris en août 1695. Ayant fait, le 28 octobre 1697, une visite à Port-Royal, il en revint fort édifié par la piété des religieuses et demanda au Roi de lever la défense qui leur avait été signifiée de rece

voir des novices. Mais Louis XIV refusa : il haïssait plus que jamais Port-Royal. En 1699, il rayera des Marlys la comtesse de Grammont, coupable d'être allée faire retraite à l'abbaye des Champs : « On ne doit pas aller à Marly quand on va à Port-Royal », prononcera- t-il. Et il était encore dans ces sentiments quand la guerre se ralluma, en 1702.

Par bravade ou maladresse de quelques jansénistes, cette question avait été soumise en juillet 1701 à quarante docteurs de Sorbonne : peut-on donner l'absolution à un ecclésiastique qui avoue à son lit de mort qu'il condamne les cinq propositions, comme le veut l'Eglise, mais que, sur le fait (le savoir si les cinq propositions sont dans Jansenius, il n'a gardé qu'un silence respectueux? Oui, répondaient les quarante docteurs. — On publia ce Cas de conscience. Aussitôt tous les évoques anti-jansénistes l'attaquèrent par des mandements, et le Pape le condamna par deux brefs successifs. Mais les brefs n'étaient pas admis par l'Eglise gallicane. Sollicité par le Roi, Clément XI se fît prier et presque menacer pendant deux ans avant de consentir à confirmer son bref par une bulle; mais, le 15 juillet 1705, il fulmina la buile Vineam Domini. Il y déclarait insuffisant le « silence respectueux » et exigeait que l'on rejetât de cœur la doctrine de VAugustiniis formulée dans les cinq propositions. C'était frapper à côté : les jansénistes, en effet, ne se refusaient plus depuis longtemps à rejeter la doctrine des cinq propositions quelle qu'elle fût; ce qu'ils se bornaient à nier, c'était que les cinq propositions se trouvassent dans le livre de Jansenius, et c'était uniquement sur cette question de fait qu'ils n'admettaient pas que les jugements du Pape imposassent aux fidèles un autre devoir que celui du « silence respectueux )). — Et, are sujet, les gallicans n'étaient pas très loin de partager leur avis, comme on le vit bientôt.

Une Assemblée du clergé s'étant réunie pour recevoir la bulle, le cardinal de Noailles, chef des gallicans, qui la présidait, commença par prononcer un très habile discours, dont les subtilités sauvèrent théologiquement, une fois de plus, le

jansénisme. En outre, afin de réserver la maxime gallicane selon laquelle les décisions pontificales ne pouvaient être reçues en France qu'après avoir été acceptées par les évoques, l'Assemblée prit soin de voter un mandement approuvant la constitution Vincam, approbation dont le Saint-Père se déclara fort offensé. Enfin, en 1706, l'évèquede Saint-Pons publia une instruction pastorale pour défendre hautement, en dépit de Rome, le « silence respectueux », et soutint une controverse avec Fénelon à ce sujet. Si bien qu'ainsi la bulle aurait échoué complètement si elle n'avait causé la chute de Port-Royal.

Comme depuis dix-sept ans le monastère ne recevait plus de novices, il n'y restait en 1705 que vingt-cinq religieuses dont la plus jeune avait soixante ans. On n'eut pas la patience de les laisser mourir en paix : on exigea d'elles qu'elles signassent un nouveau formulaire condamnant le « silence respectueux ». Les humbles et orgueilleuses filles n'entendaient pas grand'chose aux distinctions des théologiens : à tout hasard et pour se garder de toute surprise, elles s'obtinèrent à ne signer qu'en ajoutant cette réserve : « sans déroger à ce qui s'est passé à notre égard à la paix de l'Eglise sous Clément IX ». — Alors Noailles, fort pressé par la Cour, dut les sacrifier : il leur défendit d'élire une abbesse en remplacement de la Mère Agnès de Saint-Thècle (tante de Racine), puis les priva des sacrements (1707). En même temps, Port-Royal de Paris, devenu le pire ennemi des jansénistes, réclama la suppression de l'abbaye des Champs. Le Roi sollicita une bulle du Pape, l'obtint le 27 mars 1708, et la fiit enregistrer au mois de décembre suivant. A son tour, le cardinal de Noailles rendit un décret d'abolition, le 11 juillet 1709. En vain les religieuses se débattirent comme elles purent, et firent appel au primat de Lyon, puis au Parlement : dans la matinée du 29 octobre, le lieutenant de police d'Argenson se présenta à l'abbaye, exhiba un arrêt du Conseil et vingt-deux lettres de cachet (une pour chacune des quinze religieuses de chœur et des

sept converses qui vivaient encore), saisit les papiers, posa les scellés, et fit monter les vieilles nonnes dans les carrosses qu'il avait amenés et qui les conduisirent dans divers monastères, sous la garde d'archers à cheval. Un mois plus tard, la maison de Paris fit prendre les meubles et les reliques. Mais il fallait détruire « ce qui palpitait encore » : en 1710, le Roi ordonna de raser la maison; en 1711, on fouilla les deux cimetières, on déterra scandaleusement les cadavres, on entassa les ossements dans un tombereau, et on fut les verser ignominieusement dans une fosse commune à Saint-Lambert; en 1712, on démolit l'église... x\insi périt misérablement Port-Royal-des-Champs.

Les jansénistes l'avaient abandonné à son sort, car c'était maintenant pour ou contre les Réflexions morales du P. Quesnel qu'on se battait. Devenus par la force des choses les défenseurs des libertés de l'Uglise de France contre l'autorité du Pape, ils avaient rallié tous les ennemis des jésuites, si bien que la lutte ne paraissait plus être à présent que celle des gallicans, dirigés par le cardinal de Noailles, contre les ultramontains, dirigés par le P. Le Tellier et par Fénelon.

Noailles avait approuvé à nouveau les Réflexions morales en 1699, moyennant quelques légères corrections. Le 15 juillet 1708, le Pape les déclara pernicieuses et jansénistes. Nonobstant, Noailles ne retira pas son approbation. Alors on répandit dans Paris et on afficha insolemment sur les portes de l'archevêché un mandement des évêques de La Rochelle et de Luçon qui flétrissait le livre de Quesnel. Noailles, soutenu par ses curés, riposta en interdisant la lecture du placard de ces deux évêques, et finit par défendre aux jésuites de confesser dans son diocèse. Sur ce, Louis XIV intervint encore : un arrêt du Conseil prohiba la vente des Réflexions morales (11 novembre 1711), et le Roi demanda au Pape de les condamner solennellement.

C'est dans ces circonstances que, le 8 septembre 1713, fut publiée la fameuse bulle Unigenitus, qui condamnait comme

fausses, captieuses, malsonnantes, capables de blesser des oreilles pieuses, scandaleuses, injurieuses, téméraires, etc., 101 propositions du P. Quesnel. Mais la bulle Unigenitus rencontra les mêmes difficultés qu'avait trouvées la bulle Vineam. D'abord l'Assemblée du clergé, chargée par le Roi de la recevoir, vota un mandement pour la confirmer, afin de réserver les prétentions gallicanes. Bien plus, l'archevêque de Paris et une quinzaine de prélats refusèrent formellement de l'accepter; Noailles alla même jusqu'à l'interdire dans son diocèse. Et, comme il s'était empressé, dès le 28 septembre, de révoquer l'approbation qu'il avait naguère donnée aux Réflexions morales, il s'ensuivait que ce n'était pas au nom du jansénisme que lui et ses alliés refusaient la constitution Unlf/enitus, mais au nom des libertés gallicanes. Or, sur ce terrain, les évêques « refusants » trouvaient beaucoup d'alliés : la Sorbonne et le Parlement, d'abord, que le Roi ne contraignit que par menaces à enregistrer l'acte pontifical, puis le public tout entier qui jugeait la bulle absurde.

Car, sous Louis XIV, les questions religieuses intéressaient les badauds un peu comme aujourd'hui les questions politiques : on les débattait dans le carrosse public, sur le coche d'eau, à l'auberge ; un voyageur anglais, au début du xviii" siècle, Ray, observe qu'en Italie la civilité interdit de demander aux étrangers à « quelle confession ils appartiennent, au lieu qu'en France, à peine a-t-on échangé trois mots avec son voisin, qu'il vous pose cette question »... Donc les badauds trouvaient que la bulle Unigenitus choquait cruellement le sens commun, et ils n'avaient pas tout à fait tort, peut-être, attendu qu'elle condamnait des propositions comme celles qui recommandaient purement et simplement la lecture du Nouveau Testament; en voyant cela, les Parisiens se demandaient en riant si le Saint-Père trouvait mauvais à présent qu'on lût l'uvangile. . .

En somme, lorsque Louis XIV moiu*ut, en septembre 1713, les gallicans-jansénistes étaient plus vivants que jamais. Et bientôt, le Régent allait nommer Noailles le rebelle.

celui que le Grand Roi projetait de faire juger par un Concile, président du Conseil de Conscience.

Ouvrages a consulter : Mémoires d'Arnauld d'Andilly, de G. Hermant. Journal de Jean Migault. CEuvres de Bossuet, de Fénelon. Mémoires des évêques de France, publiés par J. Lemoirie. — Racine, Abrégé de l'histoire de Port-Royal, éd. Gazier. — Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme {en cours de publication). — Et. Dejean, Nicolas Pavillon... (1909). — E. Faj^uet, L'anticléricalisme (1906). — A. Hallays, Le pèlerinage de Port-Royal (1909). — J. Lemaltre, Fénelon (1910). — Rébelliau, Histoire de France publiée sous la direction d'E. Lavisse. t. VIII, i; Bossuet historien du protestantisme (lOi'.i). — Sainte-Beuve, Port-Royal (1888-91); cf. Griselle dans Éludes, 'lu mai 19u7.

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