TABLEAU GÉNÉALOGIQUE
Philippe IV
Marik-Annk
épouse l'Empereur
Ferdinand 111.
Louis XIV épouse (,^^^,g^ „
Marie-1 herèse.
Le Dauphin
épouse
Chiisline-
Vicloire
de Bavière.
lar^uerile-Tliérèse épouse
Léopold I" qui épouse en secondes I I nocps Eléonore de
I I ^eubour''
Meurt sans enfants.
Marie-Antoinette
épouse l'Electeur
de Bavière.
L'arrhidur Joseph.
L'archiduc Charles, à qui Léopold cède ses droits au trône d'Espagne.
Le duc de Bourgogne.
Le duc d'Aujou (Philippe V d'Espagne'.
Le duc de Berry.
Ferdinand-Joseph
prince électoral
de Bavière.
une simple convention, et surtout parce que la dot, à laquelle la renonciation de Marie-Thérèse a été expressément subordonnée, n'a point été payée.
2" Ferdinand-Joseph, prince électoral de Bavière, réclame la couronne à cause de sa mère Marie- Antoinette, fille de Marguerite-Thérèse, donc petite-fille de Philippe IV et nièce de Charles II comme le Dauphin en est neveu.
3"* Enfin l'empereur Léopold prétend à la succession à cause de sa mère Marie-Anne, et de sa femme Marguerite- Thérèse, parentes de Charles II et de Philippe ÏV au même degré qu'Anne d'Autriche et Marie-Thérèse, mais cadettes de ces deux princesses, et il s'engage, au cas où l'héritage lui écherrait, à l'abandonner au second fils de son deuxième lit, l'archiduc Charles.
Pour exclure Louis XIV et sa famille, l'Empereur invoque les renonciations d'Anne d'Autriche et de Marie-Thérèse, et allègue que Marie-Anne et Marguerite-Thérèse, elles, n'ont pas été déshéritées comme leurs aînées. Pour exclure son petit-fils, le prince électoral, il invoque une renonciation à la succession d'Espagne qu'il a dictée à sa fille en la mariant à l'Electeur. A quoi le prince électoral répond que cet acte est sans valeur, attendu que Léopold n'a point qualité pour modifier les droits de succession à la couronne d'Espagne, et qu'au reste Charles II a formellement refusé d'approuver la renonciation de Marie- Antoinette. — Au total, il est clair que la maison de France a le bon droit pour elle.
Tout le monde sentait que cette succession menaçait d'amener une guerre générale. Or, ni la France, encore harassée de son récent effort, ni la commerçante Hollande, ni l'Angleterre dont le Roi était en lutte avec son Parlement, ne souhaitaient la guerre. C'est pourquoi elles s'efforcèrent tout d'abord de régler à l'amiable les intérêts en ieu, et l'on vit ce miracle : Louis XIV et Guillaume III s'accorder pour signer une convention et pour 1 imposer aux autres nations ; par les traités de La Haye (septembreoctobre 1698), les deux Puissances maritimes et la France
fixèrent à l'avance le partage de la succession entre les trois prétendants. Cette convention ne put rester secrète : le patriotisme espagnol en fut indigné, et Charles II, pour éviter le démembrement de son royaume, s'empressa de tester en faveur du prince électoral (novembre 1698). Mais trois mois plus tard, cet enfant de sept ans mourait (février) et les signataires de La Haye s'empressaient de conclure un nouvel accord (mars 1700) : à la mort de Charles II, la France recueillerait toutes les possessions italiennes; l'Empereur aurait l'Espagne, les Pays-Bas et les Indes, et, s'il refusait la part qu'on lui assignait ainsi sans le consulter, on la donnerait à quelque autre prince. — Léopold protesta. Ce qui le rendait si difficile, c'était qu'il se croyait assuré de la préférence de Charles II. Son parti dominait en effet à la Cour de Madrid où la reine, sa belle-sœur, toute-puissante sur son amoureux et débile époux, le soutenait de tout son pouvoir. Mais Marie-Anne était elle-même entourée d'un clan d'Allemands cupides et indécemment pressés de faire fortune ; elle était gouvernée par son confesseur, un moine tyrolien, le Père Gabriel, et par une dame d'honneur dénommée Gertrude-Maria-Josefa Wolff von Guttenberg, veuve du baron de Berlepsch ; et ce capucin, aidé de cette baronne, mettait à l'encan tout ce qui pouvait se vendre, charges et honneurs. Par haine de cette « camarilla », les Espagnols se groupaient peu à peu autour de l'ambassadeur de Louis XIV, le marquis d'Harcourt, dont la cordialité française s'opposait habilement à la raideur et à l'avarice de l'ambassadeur impérial, le comte de Harrach. En même temps, le cardinal Porto-Carrero, chef du parti nationaliste, et le Pape même remontraient à Charles II que l'Empereur ne serait jamais assez fort pour protéger la monarchie espagnole contre l'Angleterre, la France et la Hollande réunies, et lui conseillaient de sauver son royaume en le donnant à un prince français... Si bien que le pauvre roi, dominant patriotiquement son aversion traditionnelle contre les Bourbons, finit par choisir pour héritier le duc d'Anjou, son petit-neveu,
à condition que celui-ci renonçât solennellement à la couronne de France. Un mois plus tard, il mourut (1" novembre i700).
La nouvelle de son testament et celle de sa mort parvinrent à Versailles le 9 novembre et jetèrent Louis XIV dans l'embarras le plus grand. Que devait-il faire '/ Renoncer au testament? Ou, au contraire, rompre ses engagements avec la Hollande et l'Angleterre ? Le jour même de l'arrivée du courrier, à trois heures, il réunit en Conseil, chez Mme de Maintenon, son fils et les ministres d'Etat. Le duc de Beauvilliers fut d'avis que l'on s'en tînt au traité de partage qui vaudrait à la France quelques solides avantages, plutôt que d'entreprendre une guerre contre l'Europe entière afin d'établir en Espagne une dynastie qui pourrait bien, en dépit des liens de famille, devenir dans quelques générations l'ennemie de celle de France. Mais Torcy et Pontchartrain firent observer qu'en aucun cas on n'éviterait la guerre : si on renonçait au testament, il la faudrait faire contre l'Empereur, en effet, dont, à défaut du duc d'Anjou, le fils devenait légalement héritier universel de Charles II, et qui n'accepterait certainement aucun partage ; d'autre part, puisque rien, depuis Charles-Quint, n'avait pu brouiller les Habsbourg de Vienne et ceux de Madrid, il y avait tout lieu de penser qu'il en serait pareillement des Bourbons ; enfin, de sa liaison intime avec l'Espagne et son immense empire colonial, la France retirerait mille avantages de toutes sortes, et notamment commerciaux. A son tour le Dauphin parla, avec une fermeté qui surprit, pour réclamer l'héritage de son fils... Le lendemain, Louis XIV décida d'accepter le testament.
Ce fut le 16 novembre, à Versailles, qu'il fit officiellement connaître la décision :
Le Roi, au sortir de son lever, fit entrer l'ambassadeur d'Espagne dans son cabinet, où M. le duc d'Anjou s'étoit rendu par les derrières. Le Koi, le lui montrant, lui dit qu'il le pouvoit saluer comme son roi. Aussitôt il se jeta à genoux ;t la manière espagnole, et lui fît un assez long compliment en cette langue. Le
Roi lui dit qu'il ne l'ententloit pas encore et que c'étoit à lui à répondre pour son petit-fils. Tout aussitôt, le Moi fit, contre toute coutume, ouvrir les deux battants de la porte de son cabinet, et commanda à tout le monde qui étoit là en foule d'entrer : puis, passant majestueusement les yeux sur la nombreuse compagnie : « Messieurs, leur dit-il en montrant le duc d'Anjou, voici le roi d'Espagne. La naissance l'appeloit à celle couronne, le feu roi aussi par son testament, toute la nation l'a souhaité et me l'a demandé instamment ; c'étoit l'ordre du ciel : je l'ai accordé avec plaisir ». Et, se tournant à son petit-fils : « Soyez bon Espagnol, c'est présentement votre premier devoir, mais souvenez-vous que vous êtes né Français pour entretenir l'union entre les deux nations; c'est le moyen de les rendre heureuses et de conserver la paix de l'Europe.» Montrant après du doigt son petit-fils à l'ambassadeur: « S'il suit mes conseils, lui dit-il, vous serez un grand seigneur, et bientôt; il ne sauroit mieux faire que de suivre vos avis ». Ce premier brouhaha du courtisan passé, les deux autres fils de France arrivèrent, et tous trois s'embrassèrent tendrement et les larmes aux yeux à plusieurs reprises... (Saint-SimoU;.
Apparemment, en acceptant ainsi pour le duc d'Anjou la succession d'Espagne, Louis XIV avait-il pris le meilleur parti ; mais il eût été nécessaire qu'il mît toute son habileté diplomatique à rassurer l'Angleterre et la Hollande, ses anciennes alliées. Ce qu'elles redoutaient le plus, c'était l'union de la France et de l'Espagne sous sa direction : il eiît fallu manifester hautement que Philippe V était maître chez lui, qu'il agissait à sa guise, que le roi de France le considérait désormais comme un ami, comme un allié peutêtre, mais comme un étranger. Louis XIV fît tout le contraire et commit faute sm* faute.
D'abord, le 1" février 1701, il publia les lettres patentes par lesquelles il déclarait que le duc d'x\njou et ses descendants garderaient tous leurs droits à la couronne de France; puis, quelques jours plus tard, le 6 février, sans aucun avertissement préalable, des troupes françaises entrèrent subitement au nom du roi d'Espagne dans les places espagnoles des Pavs-Bas et retinrent prisonnières les garnisons hollandaises qui s'y trouvaient. Certes, aucune entreprise ne pou-
vait inquiéter davantage les Provinces-Unies qui, depuis plus de trente ans, avaient fait des sacrifices considérables afin de maintenir cette « barrière » de places entre elles et la trop entreprenante France... Aussi, de ce jour furent-elles décidées à la guerre; leurs Etats généraux adressèrent bientôt à l'Angleterre un appel qui y suscita une grosse émotion.
Déjà, les hostilités étaient engagées en Italie contre l'Empereur. Léopold avait su s'assurer l'aide de presque tous les princes allemands, et notamment celle de l'Électeur de Brandebourg en lui reconnaissant le titre de roi de Prusse. Le 7 septembre 1701, il se mit d'accord avec Guillaume III et la Hollande : ce fut la grande alliance de La Haye .
Et une dernière faute du Roi cimenta cette coalition. Jacques II se mourait à Saint-Germain (septembre 1701) ; la reine d'Angleterre détrônée supplia Louis XIV de reconnaître le titre de roi à son fils le prince de Galles : « Vous voyez, Monsieur, l'état où je suis, lui dit-elle ; perdrai-je aussi mon fils, et le fils d'un roi retournera-t-il dans l'état d'un simple particulier ? » Louis XIV répondit qu'il consulterait son Conseil, mais l'observation de la reine l'avait frappé. En vain, les ministres lui rappelèrent qu'il avait reconnu Guillaume III par le traité de Ryswick ; Monseigneur fut d'avis d'accorder les honneurs royaux au prince de Galles, et c'est à ce parti qu'il s'arrêta. Dans sa pensée, le titre qu'il donnait là au fils de Jacques II n'était peut-être que de courtoisie et sans plus de portée que celui de roi de France dont se paraient depuis la guerre de Cent Ans les souverains de Grande-Bretagne. Mais toute la nation anglaise, profondément blessée dans son amour-propre, frémit de colère : les derniers partisans de la paix se turent dans le Parlement, les communes votèrent l'argent nécessaire pour engager les hostilités (janvier), et Guillaume III, enchanté, rappela son ambassadeur. Il préparait son armée lorsqu'il mourut, à cinquante-deux ans, le 19 mars 1702.
Sa mort n'arrêta pas le mouvement qui emportait l'Angle-
terre contre le Roi « papiste », et trois personnages se trouvèrent à point pour le remplacer à la tête de la coalition : Heinsius, Marlborough et le prince Eugène. Le grand-pensionnaire de Hollande Heinsius était un homme d'une soixantaine d'années, qui vivait modestement dans une petite maison, allaitàpied parles rues, et travaillait dix heures par jour ; ce bourgeois intègre n'avait qu'une passion : sa haine de la France ; jamais il n'oublia, qu'un jour, à Versailles, Louvois l'avait menacé, tout envoyé diplomatique qu'il fût, de l'enfermer à la Bastille. — John Churchill, qui devint duc de Marlborough, était aussi adroit diplomate que grand capitaine. Sa femme menait à sa guise la reine Anne dont elle était la favorite, et lui-même, aidé par le ministre des finances Godolphin, conduisait le Parlement avec une remarquable rouerie politicienne. Bref, il pouvait tout, et même plaire aux dames, car il était bel homme. Mais il manquait tellement d'honnêteté que cela lui nuisait un peu; il fit à l'armée une fortune scandaleuse. — Quant au prince Eugène, fils de la tumultueuse et brillante Olympe Mancini, comtesse de Soissons, duchesse de Savoie-Carignan, ce laid petit homme, au nez retroussé sur une lèvre trop courte pour cacher les dents, avait hérité de son grand-oncle Mazarin un indiscutable talent diplomatique, qu'il joignait, comme Marlborough, aux qualités d'un bon général. Né Français, sa mère, gravement compromise dans l'affaire des poisons, l'avait entraîné dans son exil, et, par dépit de n'avoir pu obtenir un commandement de Louis XIV, il avait pris du service en Autriche où il venait de faire ses preuves en battant l'armée du Grand Turc. Il ne pardonna jamais au Roi de l'avoir méconnu.
Tels étaient « les triumvirs de la Ligue », comme les appelle Torcy : disposant des richesses et des navires de la Hollande, des armées impériales entraînées par de longues années de guerre contre la Turquie, et surtout d'un royaume en pleine prospérité commerciale : la vivace Angleterre, ils menèrent presque Louis XIV à sa perte. La France avait Quelques alliés, outre la débile Espagne : l'Élec-
teur de Bavière et celui de Cologne, le duc de Savoie et le roi de Portugal, mais les deux derniers firent brusquement voite-face en 1703, et les deux premiers étaient de bien > petits princes ; Louis XIV se vit donc bientôt seul contre l'Europe. Or, la France était très lasse : sa marine, son commerce et ses finances restaient à demi ruinés par la dernière guerre. Et puis elle n'avait plus ses grands ministres. A la Guerre, l'incapable Chamillai't avait remplacé Barbezieux, successeur de Louvois, et c'est le déplorable Vojsin qui le remplacera lui-même en 1709. Torcy, heureusement, dirigeait toujours les Affaires étrangères. Et sans doute le Roi avait encore des maréchaux comme Boufflers, Vendôme, Bervvick et Villars, mais trop peu nombreux pour suffire à tout; il fallut donc employer des Villeroy et jusqu'à des La Feuillade...
Déjà la guerre était mal engagée pour nous.
A la première nouvelle du testament de Charles II, l'Empereur avait chargé le prince Eugène d'occuper le Milanais avec un corps d'armée Louis XIV s'était procuré l'appui de la Savoie par le mariage de la seconde fille du duc, sœur de la duchesse de Bourgogne, avec le nouveau roi d'Espagne, Philippe V. Mais le fourbe Victor-Emmanuel jouait double jeu, et Catinat, qui commandait l'armée française, trahi par lui et découragé, se laissa tromper par Eugène et recula derrière l'Oglio : ainsi, dans l'été de 1701, les Autrichiens atteignaient déjà la frontière française.
Le Roi, mécontent, voulut changer son général en chef, et remplaça Catinat par Villeroy, le seul homme, dit Saint- Simon, qu'il ait jamais appelé son « favori ». Malheureusement Villeroy, seigneur agréable et même très galant homme, était un général piteux. Ayant reçu l'ordre de combattre à tout prix, d'emblée il marcha sur Chiari (entre
Milan et Brescia) qu'il croyait défendue par un simple détachement : il y trouva toute l'armée ennemie et dut battre en retraite précipitamment, laissant 2.000 hommes sur le terrain (1" septembre). Après cet exploit, il vint prendre ses quartiers d'hiver à Crémone.
Le 1" février 1702, à la pointe du jour, il écrivait tout habillé dans sa chambre, lorsqu'il entend des cris et des coups de fusil ; il descend en toute hâte et tombe au milieu d'un gros d'Autrichiens : c'était le prince Eugène, dont quelques soldats, ayant pénétré dans la ville par un égout, avaient ouvert une porte à leurs camarades. Quelques heures plus tard, les Impériaux étaient repoussés hors de la ville, mais ils emmenaient avec eux l'infortuné maréchal qui n'y comprenait rien :
Français, rendez grâce à Bellone, Votre bonheur est sans égal :
"Vous avez conservé Crémone Et perdu votre général.
Le duc de Vendôme fut désigné pour succéder à Villeroy. Grand, gros, avec « un visage fort noble et l'air haut ', cet arrière-petit-fils d'Henri IV était « libertin », et débauché en outre comme son frère le grand-prieur, lequel, assure Saint- Simon, ne se coucha jamais qu'ivre-mort. Il faut d'ailleurs se garder de prendre au pied de la lettre la caricature écrite que le terrible duc nous a laissée : il a raconté que Vendôme se levait souvent à quatre heures du lit où il vivait avec ses chiens et où ses chiennes « faisoient leurs petits » ; qu'à l'armée, réveillé tard, il donnait ses ordres sur sa chaise percée, trouvait fatigant de monter à cheval et pensa plus d'une fois être enlevé par des coureurs ennemis pour s'être opiniâtre dans un logis commode, mais trop éloigné du camp. Il y a là beaucoup d'exagération, pourtant la paresse de Vendôme était proverbiale et les soldats l'aimaient pour son débr-aillé môme et pour la familiarité dont il usait avec eux. Sa nonchalance coupable nuisit souvent au succès des opé-
rations. Mais, le jour de la bataille, c'était un chef au coup d'œil sûr, à la décision prompte et irrésistible, qui rappelait un peu les Condé et les Luxembourg.
Avec ce « mélange d'activité et d'indolence », il sut prendre, en 1702, l'avantage sur le prince Eugène à Santa- Vittoria et à Luzzara, et le contraignit d'abandonner le duché de Mantoue. En 1703, l'armée autrichienne ayant été diminuée et le prince Eugène rappelé à Vienne, la campagne s'annonçait bien pour nous ; malheureusement, Vendôme dut s'arrêter et désarmer ses soldats piémontais, à la nouvelle de la défection définitive du duc de Savoie, qui, ayant obtenu de l'Empereur la promesse du Montferrat et d'autres territoires, venait de tourner franchement casaque. Il fallut reculer devant les Autrichiens et les Savoyards réunis : en 170o, l'ennemi repassait l'Adige. Et en 1706 le Roi dut rappeler Vendôme pour l'envoyer aux Pays-Bas réparer les désastres dus à l'incurie de Villeroy. L'armée fut placée sous le commandement nominal du jeune duc d'Orléans et sous la direction effective d'un « extrêmement petit homme détaille et de tout, vif, frétillantet infiniment grand parleur», qu'on appelait le maréchal de Marcin.
Vingt-cinq mille soldats français, cependant, assiégeaient Turin sous la direction de La Feuillade, gendre de Chamillart, et fils du courtisan qui avait acheté, en 1684, l'hôtel de la Ferté-Sennecterre pour en faire une place où établir le fameux monument dédié aux victoires de Louis le Grand.
Le duc d'Elbeuf — raconte Madame — trouva un jour La Feuillade tout seul devant sa glace, qui disait : « Je suis bien fait, les dames m'aiment. Allons Feuilladin, Feuilladin, La Feuillade ! » Et le nom de Feuilladin lui en est resté.
C'était un fou de beaucoup d'esprit, ce Feuilladin. Comme Vauban lui offrait d'aller servir à ses côtés en volontaire : « Je prendrai Turin àlaCohorn », répondit-il avec grâce. . . Hélas ! . . . Il débuta par laisser échapper le duc de Savoie, puis donna inutilement trois assauts, puis établit ses lignes de la façon
la plus absurde; enfin, quand le duc d'Orléans et Marcin, poussés par Eugène, arrivèrent devant Turin, il refusa de se ranger à l'avis sensé du jeune prince, qui, jugeant ses positions déplorables, voulait que l'on en sortît pour livrer bataille. Sur ce, le! septembre 1706, le prince Eugène attaqua l'armée française et la mit en complète déroute. Marcin, fait prisonnier, mourut de ses blessures, tandis que Feuilladin reculait précipitamment jusqu'aux Alpes, abandonnant son matériel de siège, plusieurs centaines de canons, ses blessés, une quantité de drapeaux, ses bagages, etc. Il fallut évacuer l'Italie (mars 1701). L'ennemi n'allait point tarder à mettre le siège devant Toulon.
En Allemagne, la guerre avait été déclarée au mois de mai 1702. Elle débuta par un insuccès. Catinat, qui commandait sur le Rhin, n'avait que 21.000 hommes à opposer aux 50.000 soldats du margrave Louis de Bade : il ne put empêcher son adversaire de prendre Landau, pourtant héroïquement défendue par Mélac (septembre 1702), et l'on jugea à Versailles qu'il avait montré là, comme en Italie, une prudence excessive. Mais la perte de Landau fut compensée par un avantage marqué. L'Electeur de Bavière venait de signer avec Louis XIV un nouveau traité d'alliance (juin 1702) : une partie des troupes de Catinat, sous le commandement du lieutenant général de Villars, fut envoyée pour se joindre à ses Bavarois. Trompant le prince de Bade par une feinte sur Neubourg, Villars réussit à passer le Rhin près de Huningue (14 octobre 1702), puis, malgré l'infériorité de ses forces, il battit son adversaire à Friedlingen. Il s'en était fallu de peu qu'il ne fût défait lui-même : surpris par une contre-attaque très vive, ses régiments jusque-là vainqueurs commençaient à flotter lorsqu'il reçut la nouvelle que sa cavalerie avait mis celle du margrave en déroute; aussitôt, il court dans les rangs, criant de toutes ses forces : « Allons, mes amis, la victoire est à nous ! Vive le Roi ! » (Voltaire), bref il entraîne à nouveau son infanterie qui
force celle de l'ennemi à lâcher pied. Enthousiasmes, les soldats le proclamèrent maréchal sur le champ de bataille et le Roi lui confirma un titre si bien gagné.
Le marquis de Villars était un homme de cinquante ans, grand, « devenu gros en vieillissant sans être appesanti, avec une physionomie vive, ouverte, sortante, et véritablement un peu forte, à quoi la contenance et les gestes répondaient ». Il avait fait sa carrière par son zèle, sa bonne volonté et son adresse, a II semble, dès que Ton tire en quelque endroit, que ce petit garçon sorte de terre pour s'y trouver », s'écria une fois Louis XIV au siège de Maëstricht. A force de chercher des « occasions », comme il dit lui-même, Villars finit par séduire la fortune : il devint maréchal, duc et pair, et sauva le royaume. Général, son bonheur fut proverbial : quand il faisait un temps radieux pour la manœuvre, les soldats appelaient cela « un temps de Villars ». Au surplus, c'était une belle nature de soldat, un entraîneur d'hommes à la façon des maréchaux de Napoléon, mais avec on ne sait quoi de noble et de fin dans l'esprit qui tient à son siècle; il avait de l'audace, de la gaîté, du panache : a un génie fait pour la guerre et fait pour conduire des Français ». D'ailleurs, pas très élégant : les courtisans lui reprochaient sa vantardise et ses gasconnades, et Saint-Simon le haïssait.
Villars joignit l'Electeur de Bavière à Willingen, dans le grand -duché de Bade, le 6 mai 1703. Mais il ne put décider Max-Emmanuel à marcher directement sur Vienne, ce qui aurait peut-être terminé la guerre ; et, pendant que Trî^lecteur s'efforçait en vain de donner en Tyrol la main à Vendôme, il lui fallut défendre la Bavière avec ses 25.000 hommes contre les 50.000 soldats de Styrum et du margrave de Bade réunis. Il réussit à battre Styrum à Hochstedt le 25 septembre, mais il s'entendait si mal avec Max-Emmanuel, qu'il demanda lui-même son rappel. On l'envoya aux Cévennes contre les Camisards ; ce fut Marcin qui le remplaça.
Les alliés résolurent de concentrer leurs forces contre l'Electeur et Marcin, dont la position avancée mettait toujours
Vienne en danger. Abandonnant à son lieutenant Sfahrenberg et au duc de Savoie le soin de contenir Vendôme en Italie, le prince Eugène se rendit en Allemagne. De son côté, Marlborough quitta les Pays-Bas avec ses troupes, longea la rive droite du Rhin, observé par Villeroy qui en suivait la rive gauche, puis, faussant tout à coup compagnie au héros de Crémone qui en resta tout ébahi, et recueillant au passage les restes de l'armée du prince de Hesse que Tallart venait de battre près de Spire, il joignit à Ulm le margrave de Bade et dévasta horriblement la Bavière. Déjà, TElecteur pensait demander merci à l'Empereur lorsqu'il apprit que Tallart venait à son s-ocours avec ses 30.000 hommes, et cela le rejeta dans l'alliance française.
Les Franco-Bavarois prirent position, près d'Hochstedt, sur le terrain même où Villars avait remporté la victoire l'année précédente. Tallart — homme maigre, hâve « avec des yeux un peu jaloux [louches], pleins de feu et d'esprit, mais qui ne voyaient goutte » — commandait l'aile droite : comme le village de Blindheim, à sa propre droite, lui semblait la clef de ses positions, il y posta la moitié de ses troupes en leur donnant l'ordre de ne bouger que sur son commandement exprès. L'aile gauche obéissait à Marcin. Le centre était composé par les troupes de l'Electeur. — Le 13 août 1704, vers huit heures du matin, Marlborough déploya ses Anglo-Hollandais devant Tallart, tandis que le prince Eugène avec ses Autrichiens prenait position en face de Marcin (le margrave de Bade et ses Allemands manquaient, retenus au siège d'Ingolstadt). Tout d'abord, les Anglais attaquèrent Blindheim : ils furent repoussés vigoureusement. Marlborough ne s'obstina pas : renonçante Blindheim, il se jeta sm' la gauche de Tallart, composée surtout de cavalerie, qui, gênée par une sorte de ravin ou de fondrière, céda, entraînant avec elle une partie des troupes de l'Electeur. M. de Tallart lui-même avait été pris dans la plaine au moment qu'il la traversait à toute bride, tâchant de gagner Blindheim. Les troupes qu'il avait placées là
avec défense de bouger, ne recevant pas d'ordre et se voyant entourées par l'armée de Marlborough, mirent bas les armes au lieu d'essayer de rejoindre Marcin : « ignominie », ft horrible capitulation » qui fut signée par tous les chefs de corps, sauf par celui du régiment de Navarre, dont les vieux soldats déchirèrent et enterrèrent leurs drapeaux. Durant ce temps, l'aile gauche résistait victorieusement au prince Eugène ; mais, découverts sur leur flanc droit par l'anéantissement des troupes de Tallart, Marcin et l'Electeur durent se mettre en retraite avec le corps d'armée français et ce qui restait des troupes bavaroises; ils reculèrent jusqu'en Alsace sous la protection de Villeroy qui s'était enfin rapproché. De la sorte, on sauva une vingtaine de mille hommes sur plus de 50.000; l'ennemi gardait les drapeaux, les blessés, une foule immense de prisonniers et plusieurs généraux, outre le maréchal de Tallart. Il fallut abandonner entièrement l'Allemagne, et l'Electeur dut se réfugier en Alsace Ainsi la France était réduite, maintenant, à défendre sa frontière.
Ce fut Villars, rappelé des Cévennes, qui en fut chargé, et il justifia la confiance que le Roi avait en lui et celle qu'il marquait assez par ses discours avoir en lui-même. Il était retranché à Sierk et sur la Moselle. Marlborough — « ce coquin de Marlborough », comme il disait, — avança contre nos lignes, mais, mal obéi par ses Allemands et ses Hollandais qui ne voulaient pas se laisser entraîner loin de chez eux, il dut revenir en arrière, non sans écrire très poliment à M. de Villars qu'il était au désespoir de ne pouvoir lui livrer une belle bataille (juin). Sur ce, notre maréchal redoubla de gasconnades, mais en même temps il franchit le hhin et surprit avec une habileté merveilleuse le prince de Bade à Wissembourg. En 1706, il acheva de dégager l'Alsace.
Aux Pays-Bas, le modeste et excellent maréchal de Boufflers avait été chargé, en 1701 et au nom du roi d'Espagne,
d'occuper les places de la Barrière. Saint-Simon a fait de lui un bel éloge : « G'étoit, dit-il, un homme fort court, mais pétri d'honneur et de valeur, de probité, de reconnaissance et d'attachement pour le Roi, d'amour pour la patrie »... Il remporta d'abord quelques succès, mais, manquant de vivres, il dut rétrograder; puis on envoya une partie de son armée à Catinat, en Allemagne; si bien que Marlborough, qui commandait les forces anglo-hollandaises, prit Venloo, Ruremonde, Liège (octobre J702). En 1703, Villeroy, que l'Empereur avait délivré sans rançon, vint diriger les opérations à la place de Boufflers ; mais heureusement il avait reçu l'ordre de se borner à la défensive, et comme, dans le parti adverse, les Hollandais refusaient absolument de risquer une bataille décisive, Marlborough dut se contenter d'achever la conquête de la Gueidre et d'entamer Cologne et le Limbourg, puis de forcer, malgré Villeroy, les ponts de la Dyle (juillet 1705). Il aurait bien voulu profiter de ce succès, pousser en avant, porter hardiment la guerre en France : une fois de plus, les trop prudents généraux de Hollande l'arrêtèrent.
En 17U6, il se déploya non loin de Louvain pour empêcher la jonction de Villeroy et de Marcin qui amenait des renforts d'Allemagne. Le « favori » abrita sa gauche derrière des marais qui l'empêchèrent de bouger; c'était la même faute qu'à Hochstedt. Marlborough se jeta sur la droite française avec toutes ses forces, la rompit, et prit la gauche de flanc. Villeroy dut se retirer sur Louvain. Jusquelà, il n'avait perdu que 2.000 hommes ; il en perdit 6.000, plus cinquante-quatre canons sur soixante et une quantité de drapeaux, dans la déroute que ne tarda pas à devenir cette retraite, après le défdé de Jardoigne. A la suite de ce désastre, Louvain, Bruxelles, Gand, Bruges, Oudenarde, Anvers, Ostende, etc., tombèrent aux mains de l'ennemi... Les Prussiens chantaient :
— « Varus, rends-moi mes légions ! »
S'écriait autrefois Auguste;
3d8 LV. GRAND SIECLE
— « Tallart, rends-moi mes bataillons ! » Dit Louis à titre plus juste ;
— « Demandez-les à Viileroy, Il en a perdu plus que moi... »
Le Roi se décida à disgracier son favori, et Vendôme, rappelé d'Italie en toute hâte, fut chargé de reconstituer l'armée brisée. Mais en Piémont son absence fut funeste à nos affaires : nous avons parlé du désastre de Turin. A la fin de 1706, la France se voyait partout rejetée sur ses fron tières.
Cependant, la guerre civile avait éclaté au sein du royaume.
Le plus important des soulèvements populaires causés par les persécutions qui suivirent la révocation de l'édit de Nantes fut celui des Cévennes. Lamoignon de Basville, intendant du Languedoc, homme d'un visage doux, féminin et charmant, excellait singulièrement à rendre l'existence cuisante et intolérable aux Nouveaux Convertis mal notés. On était au début de la guerre de la Succession; des réfugiés huguenots parcouraient secrètement le pays, prédisant que, avec l'aide de Dieu, les Hollandais, les Anglais, les Allemands déferaient sous peu les armées du Roi : enflammés par ces discours et exaspérés par les agents de Basville, les rudes montagnards cévenols se révoltèrent. Le 24 juillet 1702, une troupe de vilains en armes massacra M. l'Archiprêtre du diocèse de Monde; aussitôt d'autres bandes se formèrent. Ce fut une guerre atroce. Les « camisards » (ainsi l'on nommait les rebelles à cause des chemises blanches qu'ils portaient sur leurs vêtements) avaient des chefs de mérite, comme Jean Cavalier, garçon boulanger de vingt-trois ans, Couderc, Roland, Ravenel, etc., et les troupes royales, habituées à combattre en bel ordre, goûtaient très peu cette guerre contre des manants féroces, qu'on ne pouvait pas seulement joindre au milieu de leurs rochers et de leurs précipices. Villars, en 1704, réussit mieux que ses prédécesseurs : il usa d'une douceur relative et fit spirituellement de Cava-
lier un colonel, en le priant de lever un régiment parmi ses anciens compagnons. Quand il partil, en janvier 1705, la situation était meilleure, mais ce ne fut qu'en 1710 que disparurent les dernières bandes de camisards. Si bien que, durant presque toute la guerre de la Succession, la France dut entretenir, contre les protestants des Cévennes, des troupes dont on va voir qu'il eût été tort grand besoin à la frontière.
En Espagne, le jeune prince français avait d'abord été très bien accueilli. Philippe V avait dix-sept ans. « îl étoit bien fait, blond comme le feu roi Charles et la Reine sa grand'mère, grave, silencieux, mesuré, retenu, tout fait pour être parmi les Espagnols ». Doux avec cela, facile à servir, d'esprit juste, honnête, capable d'intrépidité à l'occasion, il gâtait tant de belles qualités par de l'irrésolution, de la timidité, une dévotion à l'espagnole avec plus de superstition que d'élan, de la paresse aussi, — bref « Dieu lui avoit donné un esprit subalterne ou même subjugué » (Louville). Il fallait quelqu'un pour le gouverner ; il eut sa femme, la reine Marie-Louise de Savoie, et la princesse des Ursins. La petite Reine, à peine âgée de quatorze ans lors de son mariage (1701), n'était pas moins vive et intelligente que sa sœur la duchesse de Bourgogne; d'ailleurs elle n'aimait « ni la musique, ni la comédie, ni la conversation, ni la promenade, ni la chasse, en un mot aucun des plaisirs de son âge », et elle ne voulait que « maîtriser souverainement, tenir le Roi son mari toujours en brassière », enfin gouverner l'Espagne. Pour cela, elle disposait d'un excellent moyen — traditionnel — le même qu'avait eu la reine douairière Marie- Anne de Neubourg, car Philippe V n'était pas moins amoureux, ni moins dévot, ni moins ardent que Charles II ne l'avait été. Et elle s'en servait apparemment à merveille, car Philippe V ne résistait jamais à ses volontés, lesquelles étaient d'ailleurs celles de la princesse des Ursins.
Marie-Anne de la Trémoille, veuve en premières noces du
prince de Chalais (un Talleyrand), en secondes noces du prince Flavio Orsini (en français : des Ursins), duc de Bracciano et grand d'Espagne, avait cinquante-neuf ans lorsqu'elle fut nommée camarera-mayor grâce à la protection de son amie Mme de Maintenon, de la duchesse de Bourgogne, reconnaissante des soins qu'elle avait donnés au mariage de sa sœur, et du cardinal Porto-Carrero, qui se souvenait de l'avoir aimée autrefois.
C'étoit une femme plutôt grande que petite, brune, avec des yeux bleus qui disoient sans cesse tout ce qui lui plaisoit, avec une taille parfaite, une belle gorge et un visage qui, sans beauté, étoit charmant, l'air extrêmement noble, quelque chose de majestueux en tout son maintien, et des grâces si naturelles et si continuelles en tout, jusque dans les choses les plus petites et les plus indifférentes, que je n'ai jamais vu personne en approcher soit dans le corps, soit dans l'esprit, dont elle avoit infiniment et de toutes les sortes : flatteuse, caressante, insinuante, mesurée, voulant plaire pour plaire, et avec des charmes dont il n'étoit pas possible de se défendre quand elle vouloit gagner et séduire ; avec cela un air qui, avec de la grandeur, attiroit au lieu d'effaroucher, une conversation délicieuse, intarissable et d'ailleurs fort amusante par tout ce qu'elle avoit vu et connu de pays et de personnes, une voix et un parler extrêmement agréables, avec un air de douceur; elle avoit aussi beaucoup lu, et elle étoit personne à beaucoup de réflexion ;... d'ailleurs la personne du monde la plus propre à l'intrigue et qui y avoit passé sa vie à Rome par son goût; beaucoup d'ambitions vastes, fort au-dessus de son sexe et de l'ambition ordinaire des hommes, et un désir pareil d'être et de gouverner, etc., etc., etc. (Saint-Simon).
Cette vieille dame experte, qui savait si bien être quand il le fallait une jeune femme charmante, et qui, en dépit de ses cinquante-neuf ans, n'avait renoncé à rien, enchanta sans peine la reine de quatorze ans et le roi de dix-sept qui allaient gouverner l'Espagne et que ses fonctions l'obligeaient à ne quitter pour ainsi dire point :
C'est moi qui ai l'honneur de prendre la robe de chambre du roi d'Espagne lorsqu'il se met au lit et de la lui donner avec ses pantoufles quand il se lève, — confie-t-elle gaiement à Mme de
Maintenon le 12 novembre 1701; — quand le Roi entre chez ia Reine pour se coucher, le comte de Benavente me charge de l'épée de Sa Majesté, d'un pot de chambre et d'une lampe que je renverse ordinairement sur mes habits; cela est trop grotesque. Jamais le Roi ne se leveroit si je n'allois tirer son rideau...
Malheureusement les Espagnols ne tardèrent pas à mur- 'murer contre l'influence trop visible de la camarera-mayor, quiavaitpourpremiertortàleurs yeux d'être étrangère, à quoi elle ne pouvait rien. Phi lippe V et Marie-Louise s'entouraient en effet de Français, et ceux-ci, qui trouvaient les « hidalgos «) parfaitement ridicules et, pour tout dire, provinciaux, ne se privaient pas de leur faire sentir la supériorité de l'esprit de Versailles; en sorte que l'impertinence française faisait chaque jour des ennemis à la France, et que les nobles, écartés des affaires, humiliés, renforçaient peu à peu le parti autrichien. Joignez que, du moment où le peuple de Gastille s'était passionnément déclaré pour Philippe V, celui de Catalogne et d'Aragon avait senti sur-le-champ moins d'éloignement pour les Habsbourg.
Comme la monarchie espagnole manquait de tout, ce fut la Francequidut assumer delà défendre. Déjà, en octobre 1702, les Anglais avaient détruit en pleine rade de Vigo les galions chargés d or venant d'Amérique : catastrophe pour les finances publiques. En mai 1703, il se produisit un événement plus grave encore : la défection du Portugal, dont le roi trahit trop brusquement pour sa gloire, sur la promesse que lui fit l'Empereur de plusieurs villes espagnoles. Une flotte anglaise transporta à Lisbonne l'archiduc Charles, à qui l'empereur Léopold, son père, avait solennellement abandonné, en septembre 1703, tous ses droits à la couronne d'Espagne; et bientôt « Charles III » se mit en marche sur Madrid à la tète d'une armée d'Anglais, de Hollandais et de Portugais. Mais il rencontra sur son chemin les troupes françaises, commandées par le duc de Berwick, fils de Jacques II et d'Arabella Churchill, et donc neveu de Marlborough (naturalisé français en 1703). « Ce grand diable d'Anglois », pieux
et roide, compassé, taciturne, sentencieux, froid et sec, était (' rhomme du monde le plus exact dans les mesures qu'il prenoit » (Dangeau) : il annihila avec méthode les efforts des alliés et vainquit ses anciens compatriotes par les qualités les plus purement anglo-saxonnes. — En revanche, sur mer, l'amiral Rooke surprit Gibraltar : ce rocher fortifié passait pour imprenable, et les Anglais ont prouvé depuis qu'il Tétait, mais les soldats espagnols qui le gardaient sentaient tant d'éloignement pour la bataille qu'ils mirent bas les armes dès que l'amiral eut montré ses troupes de débarquement (4 août 170i). — Au reste, cet échec ne fit pas grand effet à Versailles et fut amplement compensé aux yeux du Roi par un léger avantage que remporta, peu après, malgré l'infériorité de ses vaisseaux, le comte de Toulouse sur l'amiral Rooke,
Malheureusement les grands désastres vont commencer : la noblesse espagnole s'écarte de plus en plus de Philippe V ; Rerwick a été rappelé par Louis XIV sur les instances de la petite reine Marie-Louise, qui ne le peut souffrir ; l'archiduc Charles et le général Peterborough se sont embarqués à Lisbonne pour gagner la Méditerranée : à leur passage devant les côtes de Valence, plusieurs villes proclament Charles III, et, le 25 août 1705, Barcelone leur ouvre ses portes, entraînant avec elle toute la Catalogne et Valence. En vain, l'année suivante, Philippe V s'efforce de reprendre sa grande ville : le 12 mai 1706, il lui faut lever le siège, abandonnant ses munitions, ses canons, ses blessés, et, pour regagner sa capitale, franchir la frontière et passer par Pau. Aussi bien, Madrid même n'est-elle plus sûre, car les alliés approchent, et Philippe V doit transférer sa Cour à Burgos, tandis que dans la capitale qu'il vient de quitter Charles III est proclamé roi (27 juin 1706).
A ce moment, Louis XIV semblait donc vaincu en Espagne comme partout. Il demanda à son petit-fils de renoncer à la couronne, mais Philippe V répondit courageusement qu'il « répandrait jusqu'à la dernière goutte de son sang plutôt
que d'abandonner ses Etats ». Il eut raison. En Castille, il n'avait jamais cessé d'être populaire, et Madrid haïssait cordialement les Portugais, les Catalans et les hérétiques Anglais qui soutenaient Charles III. Massacrée en détail parle peuple qu'excitait le clergé, la petile armée des alliés diminuait à vue d'œil. Elle dut quitter Madrid et se replier au plus vite non pas vers la trop lointaine frontière du Portugal, mais vers les provinces du Nord. Philippe V revint, acclamé, dans sa capitale, et, le 25 avril 1707, Berwick remporta une éclatante victoire à Almanza (au nord de Murcie) sur Las Minas et le protestant français Ruvigny, devenu lord Galloway : Valence, l'Aragon, la plus grande partie de la Catalogne furent ainsi reconquis. Enfin, le 10 octobre 1707, le jeune duc d'Orléans s'empara très brillamment de Lerida.
Partout, l'année 1707 fut signalée de la sorte par les succès de la France. Le prince Eugène et le duc de Savoie, qui avaientenvahi la Provence, durent regagner l'Italie après avoir vainement assiégé Toulon durant cinq mois (août). Aux Pays-Bas, Vendôme arrêta Mariborough. Sur le Rhin, Villars défit ses adversaires moins forts que lui, enleva par une manœuvre célèbre les fameuses « lignes de Stolhofen », occupa Heidelberg, Mannheim, Stuttgart, et parvint jusqu'à Ulm et Nuremberg.
A ce moment, Charles XII de Suède, qui venait de conclure la paix d Altranstadt après une fabuleuse série de victoires, campait insolemment en pleine Allemagne. Nouveau Gustave- Adolphe, il pouvait prendre à revers la coalition avec sa terrible armée, réduire l'Empereur à merci, faire ce qu'il voulait, — et personne ne savait ce qu'il ferait : Villars était plein d'espoir, les alliés d'inquiétude. Mariborough, généralissime de la coalition et diplomate adroit à ses heures, se rendit à Altranstadt pour tacher d'amadouer l'arbitre de l'Europe; il fut reçu avec une froideur déconcertante, mais il vit, dit-on, une carte de Russie étalée sur la table du roi de Suède et jugea cet indice rassurant. Il n'eut pas
tort : au mois de septembre 1707, Charles XÎI, après avoir imposé à l'Empereur des conditions humiliantes, mettait follement en marche son armée sur Moscou. Et avec lui disparaissait le meilleur espoir de la France.
Louis XIV décida que tout l'effort de la campagne de 1708 se porterait sur les Pays-Bas et qu'ailleurs, sauf en Espagne, on se bornerait à la défensive. Au prix d'un effort immense, on réunit une armée « complète, belle, leste, de la plus grande volonté », sous le commandement effectif de Vendôme et nominal du duc de Bourgogne. Hélas ! il n'était pas de collaboration plus impossible que celle de l'autoritaire, paresseux et débauché Vendôme avec le petit-fils de France, le plus timoré des hommes, le moins militaire et le plus facile à scandaliser... Vendôme avança avec sa nonchalance ordinaire : le 6 juillet seulement, il reprit Bruges. Eugène amenait d'Allemagne, en toute hâte, 35.000 hommes à Marlborough, qui en avait 60.000 : il fallait empêcher leur jonction. Au lieu d'investir Audenarde sur-le-champ et de s'y retrancher solidement, Vendôme perdit trois jours à ne rien faire, si bien que, lorsque l'armée française se mit en devoir de franchir l'Escaut, son avant-garde se heurta à celle de Marlborough qui arrivait à marches forcées; cela se passait le il juillet, à deux heures après midi.
Surpris, Vendôme conduisit très mal l'action. Il lança ses troupes au petit bonheur, à mesure qu'elles parvenaient sur le champ de bataille ; tout hors d'haleine, ses régiments étaient bousculés par l'ennemi. Plus tard, dans son rapport au Roi, il se plaignit que le duc de Bourgogne, loin de charger comme il l'en avait prié, eut retranché ses troupes, sans même l'en avertir : « Je ne pouvais pas deviner, dit-il, que cinquante bataillons et près de cent quatre-vingts escadrons des meilleurs de cette armée se contenteroient de nous voir combattre pendant six heures et regarderoient cela comme on regarde l'opéra des troisièmes loges ». Bien entendu, ce n'est pas là du tout la version des partisans du prince. Quoi
LE COUCHANT 3i5
qu'il en soit, « la nuit tomboit; on avoit perau un terrain infini ; la moitié de l'armée n'avoit pas achevé de se déployer. Dans une situation si triste, les princes consultèrent avec M. de Vendôme sur ce qu'il y avoit à faire ». Vendôme voulait recommencer le combat le lendemain, mais il fut seul de son avis : « Oh bien ! s'écria-t-il. Messieurs, je vois bien que vous le vouiez tous, il faut donc se retirer. Aussi bien, ajouta-t-il en regardant le duc de Bourgogne, i! y a longtemps que vous en aviez envie » (Saint-Simon). Suivant Saint-Hilaire, l'avis de Vendôme aurait prévaluau conseil de guerre, mais une partie de l'armée, ne recevant pas d'ordres ni de munitions, se serait retirée d'elle-même le lendemain, entraînant la déroute du reste. En somme, la retraite se fit dans un désordre affreux : chacun gagna Gand comme il put.
Six mille tant morts que blessés, Trois autres mille désertés, Près de cinq mille prisonnier.si, Et plus de neuf cents ol'ficiers Immortalisent la besogne De M. le duc de Bourgogne...
Tandis que la mésentente des chefs redoublait et que les officiers, et jusqu'aux soldats divisés en partis, se disputaient aigrement et se rejetaient les responsabilités, Marlborough et Eugène assiégeaient Lille paisiblement. Malgré la superbe défense du vieux Boufïïers, la ville fut prise en octobre et sa citadelle en décembre 1708. Alors Louis XIV disgracia Vendôme et fit Boufflers duc et pair ; mais on raconta que le duc de Bourgogne jouait à la paume quand la nouvelle de la capitulation de Lille lui parvint, et qu'il n'interrompit point sa partie pour si peu... En définitive, cette désastreuse cam- i pagne laissait la France dans une détresse aflPreuse
Et l'année 1709 fut celle du fameux hiver. Le froid commença la veille des Rois ; bientôt les rivières se trouvèrent glacées jusqu'à leur embouchure. Au bout de deux mois, le dégel vint, mais « il fut suivi d'un renouvellement de gelée
aussi forte que la précédente, trois autres semaines durant ». Le vin, les liqueurs fortes faisaient éclater les bouteilles et le pain durcissait sur les tables. Dans les immenses pièces de Versailles, mal closes, pleines de courants d'air, en vain les cheminées dévoraient des forêts, Mme de Maintenon se sentait devenir paralytique; seul le Roi, impertm'bable et solaire, continuait ses promenades dans les jardins : il ne les interrompit que par pitié pour ceux que leur service forçait à l'accompagner. Cependant on trouvait les lièvres et les perdrix inanimés dans les champs et les voyageurs sur les routes; d'aucuns périssaient dans leur lit; presque tous les nouveau-nés succombèrent. Madame prétend qu'à Paris 24.000 personnes décédèrent du 5 janvier au 2 février : « les gens du peuple meurent de froid comme des mouches », ajoute-t-elle. Elle exagère. Toutefois les loups faisaient rage dans les campagnes; les arbres fruitiers et les semences étaient gelés; les moulins à eau ne pouvaient plus tourner; on manqua de blé et de farine... Mais les Parisiens, pâles de faim et glacés de froid, trouvaient à s'égayer en songeant que la Maintenon mangeait du pain d'avoine, et ils chantaient le Pater noster que voici :
Notre Père qui êtes à Versailles, votre nom n'est plus glorifié, votre royaume n'est plus si grand, votre volonté n'est plus faite sur la terre ni sur l'onde ! Donnez-nous notre pain qui nous manque de tous côtés ! Pardonnez à nos ennemis qui nous ont battus et non à vos généraux qui les ont laissés faire ! Ne succombez pas à toutes les tentations de la Maintenon, mais délivreznous de Chamillart!
A Versailles, « le Roi en entendit lui-même d'assez fortes sous ses fenêtres ». La Cour murmurait, sans savoir gré au vieux Louis d'avoir « diminué sa table à Marly », envoyé sa vaisselle dor à la Monnaie et tâché d'engager ses pierreries : « On lui plaint toutes ses dépenses, confesse à ce moment Mme de Maintenon; les voyages à Marly sont la cause de la ruine de l'Etat ; on voudroit lui ôter ses chevaux,
ses chiens, ses valets... Les murmures se font à sa porte; on veut me lapider parce qu'on suppose que je ne lui dis rien de fâcheux, de peur de lui faire de la peine... » Naturellement les impôts ne rentraient plus : comment entretenir les troupes? Des soldats et même des officiers vendaient leurs armes, leurs habits, leur linge pour acheter du pain : « On ne peut plus faire le service qu'en escroquant de tous côtés », écrivait Fénelon... Il semblait que la France entrât en agonie.
Alors l'orgueil de Louis dut s'incliner et le Roi se résigna à implorer la paix. Depuis 1705, il causait avec les alliés; en mars 1700, le président de Bouille, envoyé secrètement en Hollande, demanda nettement quelles conditions seraient les bases de la paix : elles furent telles qu'il s'attendait à être rappelé sur-le-champ, mais il n'en fut rien. Le Roi réunit son conseil : « Le duc de Beauvilliers fit une peinture si touchante de l'état où la France était réduite que le duc de Bourgogne en versa des larmes; les ministres de la guerre et des finances avouèrent qu'ils étaient sans ressources » (Voltaire)... Torcy partit pour La Haye sous un nom supposé. Mais les exigences des vainqueurs étaient devenues plus humiliantes encore. Les Provinces-Unies exigeaient une nouvelle « barrière », mais cette fois de places françaises comme Lille et Tournai ; les Anglais voulaient la destruction de Dunkerque, la reconnaissance de leur reine Anne, l'expulsion du prétendant, la cession de Terre-Neuve ; l'Empire demandait l'Alsace et Strasbourg ; enfin la Succession d'Espagne serait ôtée à Philippe V sans compensation, et le Roi Très-Chrétien devrait se joindre aux alliés pour combattre son petitfils, si celui-ci résistait comme il était à croire ; — moyennant quoi la France jouirait d'une trêve de deux mois, après laquelle on verrait!..
Le i'2 juin 1709, le vieux Louis fit connaître à son peuple la honte qu'on avait voulu lui imposer :
Quoique ma tendresse pour mes peuples ne soit pas moins vive que celle que j'ai pour mes propres enfants, — ajoutait-il. — quoique je partage tous les maux que la guerre l'ait souffrir à des
sujets aussi fidèles, et que j'aie fait voir à toute l'Europe que je désirais sincèrement de les faire jouir de la paix, je suis persuadé qu'ils s'opposeraient eux-mêmes à la recevoir a des conditions également contraires à la justice et à l'honneur du nom français...
Cette noble lettre, lue au prône par les curés, souleva le royaume, et, la misère aidant, les paysans s'enrôlèrent en masse. L'armée ainsi recrutée manquait de tout : chevaux, vivres, munitions, argent ; mais elle avait pour chef le marquis de Villars.
Avec des troupes à ce point inexpérimentées, le maréchal jugea prudent de se tenir sur la défensive dans ses retranchements et de laisser les alliés prendre Tournai et investir Mons. Mais, chaque jour, on le vit promener dans les rangs sa bonne humeur gouailleuse : « caressant le soldat », comme il dit, il se gaussait de « Monsieur de Marlbrouk », étourdissait les hommes de ses gasconnades, parlait des millions qui allaient arriver des Indes tout à l'heure, pour le prêt, lisait à haute voix les belles et nobles lettres qu'il recevait de Louis XIV, et les soldats aiîamés riaient, se frottaient les mains, plaisantaient : « M. le Maréchal a raison : il faut bien souffrir quelquefois ! » puis ils criaient de toutes leurs forces : « Vive le Roi! »... Un beau jour, le héros de Lille, M. de Boufflers, arriva à l'armée : il venait combattre sous les ordres de son cadet en simple volontaire, pour la France... Alors Villars demanda la permission de marcher à l'ennemi. L'armée était massée au sud de Quiévrain : elle décampa silencieusement ; puis, masquée par le rideau de bois qui coupe en deux la plaine de Mons, elle fila sans être aperçue tout le long du front des ennemis, et déboucha inopinément sur leur gauche, le 9 septembre 1709, par la trouée de Malplaquet, entre les bois de Sars et de la Lanière. La plupart des soldats hollandais et autrichiens étaient à la maraude; Eugène et Marlborough fort loin de là, au moulin de Sars, avec quelques troupes seulement : peut-être les nôtres eussent-ils culbuté d'emblée l'ennemi surpris et débandé,
LE COUCHAiNT 329
mais Villars s'arrêta. Pourquoi ? On ne sait. Il n'avait que 90 ou i 00. 000 hommes, des recrues pour la plupart, à opposer à 120.000 soldats habitués à vaincre ; il dut songer aussi que son armée était la dernière qui restât au royaume...
Mais, pendant que Tarmée française se retranchait solidement dans la trouée de Malplaquet, les troupes coalisées prenaient position tout à loisir. Le 11 au matin, Eugène se jeta sur notre gauche et Marlborough sur la droite que Villars avait confiée à Boutïlers. Il était huit heures environ. Boufflers, bien retranché, repoussa vigoureusement Marlborough, mais, embarrassé par ses fortifications mêmes, il ne put poursuivre son avantage. Pendant ce temps, la gauche, tournée, reculait pas à pas à travers le bois de Sars auquel elle s'appuyait. Elle se reforma sur le plateau de Malplaquet, derrière la réserve qui rejeta l'ennemi par une admirable charge à la baïonnette ; Villars y avait reçu une balle au-dessus du genou : on dut l'emporter aux lignes d'arrière, évanoui, sur un brancard fait de drapeaux pris à l'ennemi. A ce moment, Marlborough lançait ses troupes fraîches sur le centre, fort dégarni au profit de l'aile gauche, et l'emportait. Boufflers avait pris le commandement : six fois il précipita toute sa cavalerie sur l'ennemi et grâce à ces magnifiques charges, la droite française se retira tranquillement vers le Quesnoy, et la gauche sur Valenciennes, sans que les coalisés les osassent poursuivre. L'armée emmenait ses canons, trente-deux drapeaux conquis contre neuf qui restaient aux mains des alliés; elle avait perdu 11.000 hommes, mais elle en avait tué ou blessé 22 039 « Si Dieu nous fait la grâce de perdre encore une pareille bataille, écrivit au Roi M. de Villars toujours un peu gascon. Votre Majesté peut compter que ses ennemi? sont détruits ! »
Sur ce, les négociations reprirent à Gertruydenberg. Mais les exigences des alliés restaient pareilles ; même, Louis XIV devait maintenant s'engager à détrôner son petitfils « avex ses seules forces, dans le ferme de deux mois ! » « Puisqu'il faut faire la guerre, j'aim*^ mieux la faire à mes
ennemis qu'à mes enfants », dit tristement le vieux Roi, et en demandant ses passeports aux Jl,tats généraux, l'abbé de Polignac eut ce mot : « On voit, Messieurs, que vous n'avez pas accoutumé de vaincre ! » (mars-juillet 1710).
En Espagne, les Castillans, toujours dévoués à leur roi Bourbon, faisaient aux Impériaux la guerre qui sauva plus tard leur pays des mains de Napoléon : un à un, les soldats étrangers étaient assassinés ou empoisonnés, et l'armée alliée fondait peu à peu. Louis XIV envoya quelques troupes à son petit-fils, avec Vendôme, et, le 10 décembre 1710, Stahrenberg fut complètement défait à Villaviciosa ; à peine put-il ramener quelques soldats dans la seule ville qui demeurât désormais au Habsbourg: Barcelone.
La fortune allait-elle tourner? En janvier 1711, un agent secret, l'abbé Gaultier, arrive à Versailles, portant des propositions de paix de la reine Anne. C'est qu'il s'est produit des changements en Angleterre : Marlborough et la duchesse, sa femme, ont été disgraciés, entraînant dans leur chute le ministère whig, partisan de la guerre. Puis, le 17 avril 1711, l'empereur Joseph P'' meurt sans laisser d'autre héritier que son frère l'archiduc Charles, prétendant au trône d'Espagne : faudra-t-il laisser se reformer la puissance de Charles- Quint?... Le 8 octobre 1711, la France et l'Angleterre signent les préliminaires de Londres, et la reine Anne menace les alliés de se retirer de la coalition s'ils ne reprennent les négociations.
Alors les pourparlers recommencèrent à Utrecht, en janvier 1712... Pure comédie : déjà Eugène se voyait à Pai'is. Le départ des forces britanniques ne l'atïaiblit guère : elles comprenaient 12.000 Anglais et 50.000 auxiliaires; les premiers partis, la Hollande acheta les seconds, et ce fut à 115.000 hommes environ, confiants, bien payés, bien nourris, bien armés, que durent s'opposer les 70.000 soldats misérables qui formaient, sous les ordres de Villars, la dernière défense du royaume de France.
L'ultime partie allait se jouer sur la seule ligne de places
qui couvrît encore la vallée de l'Oise : Arras, Cambrai et Landrecies. En juillet 1712, après s'être emparé du Quesnoy, Eugène vint investir Landrecies. Villars eut ordre de tout tenter pour sauver la ville. Il hésitait un peu sous l'effrayante responsabilité dont il était chargé : il perdit quelques jours, et il semble bien que ce soit la Cour qui lui ait donné l'idée stratégique qui allait faire sa gloire : du moins, une fois décidé, accomplit-il le plan avec une résolution et une adresse extrêmes. Le prince Eugène avait son centre de ravitaillement à Marchiennes, et il s'y reliait par le camp fortifié de Denain et par une ligne de retranchements que ses soldats nommaient insolemment la « route de Paris ». Villars marcha sur Landrecies et parut se préparer à attaquer les assiégeants du côté de la Sambre : toute la journée du 23 juillet, les troupes françaises se massèrent en bataille sur les bords du fleuve et préparèrent ostensiblement des ponts pour le lendemain. Mais tout à coup, dans la nuit du 23 au 24 juillet, l'armée royale décampe sans tambours ni trompettes, en dépit du mécontentement des soldats qui croient battre en retraite ; elle longe à distance, par une marche de flanc, les assiégeants de Landrecies, suit la rive gauche de la Selle, passe l'Escaut au delà de Bouchain, et, vers il heures du matin, harassée de fatigue, mais enthousiaste, s'élance à la baïonnette sur le camp retranché de Denain et s'en empai'e. A ce moment Eugène, averti de ce qui se passait sur ses derrières, arrivait en toute hâte de Landrecies. Trop tard. Il s'aiTêta, mordant ses gants de rage (24 juillet 1712).
Et ce fut ce petit combat de Denain qui sauva la France, f Coupé de ses communications, Eugène dut lever le siège ; de Landrecies. Puis Saint-Amand, Douai, le Quesnoy, Bouchain, qui lui avaient coûté tantd'eftorts, reçurent les Français. A la fin, les Hollandais se sentaient las d'une guerre interminable, et qui nuisait considérablement aux afi'aires... En avril-juillet 1713 et juin 1714 les traités, depuis si longtemps négociés, furent signés à Utrecht par la France et l'Espagne d'un côté, la Prusse, la Savoie, l'Angleterre (paix définitive) ,
et la Hollande de l'autre. Restait l'Empereur; mais le prince Eugène, privé des soldats anglais et hollandais, n'avait plus assez de forces pour tenir la campagne et Villars s'empara de Landau et deFribourg (septembre 1743). Des pourparlers s'engagèrent à Rastadt, qui durèrent deux mois et demi, entre le prince qui était très fin diplomate et notre maréchal qui l'était moins ; heureusement Louis XIV veillait : le 6 mars 1714 fut conclue avec l'Empire la paix honorable de Rastadt.
C'était l'Espagne qui payait le plus largement les frais de la guerre. D'abord Philippe V renonçait expressément à ses droits à la couronne de France, décision solennellement ratifiée par les Cortès. Si elle conservait les Indes, l'Espagne perdait tous ses domaines européens, y compris Minorque et Gibraltar qui demeuraient à l'Angleterre ; elle cédait les Pays-Bas et ses possessions italiennes à l'Empereur, sauf la Sicile qui revenait au duc de Savoie avec le titre royal. — ; La France, elle, abandonnait à l'Angleterre Terre-Neuve (où elle conservait un droit de pêche), l'Acadie, la baie et le détroit d'Hudson et l'île de Saint-Christophe des Antilles; de plus, Louis XIV reconnaissait formellement la maison protestante de Hanovre et promettait d'expulser de France le prétendant Jacques Stuart; enfin il s'engageait à raser les fortifications de Dunkerque. A la Hollande, le Roi abandonnait les Pays-Bas, à charge pour les Provinces-Unies de les remettre à l'empereur Charles VI quand elles se seraient accordées avec lui sur la fameuse Barrière. Avec le duc Victor-Amédée, Louis XIV échangeait une partie du Dauphiné, située sur le versant du Piémont, contre la vallée de Barcelonnette, située sur le versant français; en outre, il lui restituait Nice et la Savoie, et lui reconnaissait le titre de roi de Sicile.
L'Empereur obtenait le rétablissement de la frontière telle que l'avait fixée le traité de Ryswick, et le roi de Prusse la reconnaissance de son titre récent. L'archevêaue de Colo£:ne et l'Electeur de Bavière, fidèles alliés de la France, rentraient dans leurs Etats.
« Le Roi nons parla avec plaisir — note Dangeau en août lG9ii — sur ce que M. le duc de Bourgogne sera majeur dans six jours, qu'il n'y a point de minorité à craindre en France, et que, depuis la monarchie, on n'avait pas vu tout à la fois le grand-père, le père et le fils en âge de gouverner le royaume ». Avant l'ouverture de la succession d'Espagne, Louis XIV, appuyé sur sa famille comme sur son peuple, pouvait ainsi se croire le plus puissant monarque de la machine ronde. Douze ans plus tard, humilié dans sa gloire et frappé dans sa race, il n'avait plus, pour porter après lui sa lourde couronne, qu'un petit enfant de deux ans. Mais il faut voir à Versailles l'étonnant médaillon où x\ntoine Benoist fixa en 1702 l'apparence du Roi à soixante-quatre ans. « Le royal visage, modelé en une cire colorée qui semble prodigieusement vivante, montre, sous 1 abondante et sévère perruque, son profil org-ueilleux et sénile, au nez hautain, à la lèvre pendante en lippe. C'est bien là le vieux Louis, maniaque et superbe, endurci par cinquante années de règne, toujours grand, malgré le déclin de ses forces et de son astre ; celui dont la présence despotique emplit encore l'énorme palais qu'il a construit et qu'il semble toujours hanter de son ombre glorieuse et taciturne » ^H. de Régnier).
En 1701, Monsieur, frère du roi, avait trépassé d'une apoplexie, étant « vieux, usé de débauches et court de cou ». Louis aimait tendrement son frère; néanmoins. Monsieur était encore « tout chaud » que le Roi ordonnait déjà que l'on dressât les tables de jeu àMarly. De même, en 1702, au lendemain de la défaite navale de Vigo, Madame écrit : « On ne voit que mines allongées ici; le Roi seul paraît être tout à fait serein ». C'est ainsi que Louis XIV supportait d'un même courage les désastres de la France et les deuils de sa famille. . . A vrai dire, tant de stoïcisme nous inquiète un peu, et il ne
s'en faudrait guère que nous n'appelassions égoïsme et insensibilité la constance du grand Roi, si Saint-Simon lui-même n'attestait que Louis XIV « sentait profondément l'excès de tant de malheurs » ; que « ses ministres virent couler ses larmes » ; que « son plus familier domestique intérieur fut ; témoin de ses douleurs ». D'ailleurs, le xvii" siècle ignorait ^ cette « sensibilité » dont le xviii" et le xix® ont fait un si déplorable usage : ce qui semblait louable aux contemporains du vieux Louis, ce n'était pas de témoigner d'une âme « tendre » et de faire paraître un beau chagrin, c'était de surmonter virilement et chrétiennement sa douleur. Saint-Simon encore, le pire ennemi du grand Roi, n'a pu s'empêcher d'écrire :
Parmi des adversités si longues, si redoublées, si intimement poignantes, sa fermeté, c'est trop peu dire : son immutabilité demeura tout entière : même visage, même maintien, même accueil, mêmes occupations, mêmes voyages, le même cours d'années et de journées... Disons-le avec l'épanchement d'un vrai Français, naturellement si aise quand la vérité n'arrête pas ses louanges, c'est du fond de cet abîme de douleurs de toute espèce que Louis XIV a su mériter, du consentement de toute l'Europe, le nom de grand que les flatteurs lui avoient avancé devant le temps. Le nom de grand devint en ces derniers temps le nom justement acquis, le vrai nom, le nom propre de ce prince qui laissa voir avec simplicité la grandeur de son âme, sa fermeté, sa stabilité, son égalité, un courage à l'épreuve des plus épouvantables revers et des plus cuisantes peines, une force d'esprit qui ne se cache rien, qui ne se dissimule rien, qui voit les choses comme elles sont, qui, de là, s'humilie sous la main de Dieu, conserve son extérieur dans tout l'ordinaire de sa vie avec une égalité si simple et si peu affectée, que l'admiration qui en naissait à tous ceux qui le voyaient en public et en particulier leur fut tous les jours nouvelle.
En août 1704, la Cour avait reçu si tristement l'annonce de la défaite d'Hochstedt qu'elle n'avait point composé de chansons sur M. de Tallart, ce qui était inouï. Quant au Roi, comme le P. de La Chaise lui citait pour le consoler les revers du roi David, il lui demanda simplement « si David prit sa revanche ; que, pour lui, il l'aurait ». Et Primi de noter encore
(dans sa correspondance) cette réponse de Louis au Grand Dauphin et à Chamillart qui lui annonçaient Je désastre de Ramillies : « Il faut songer à réparer, attendre toute assistance de Dieu. Ce n'est pas la faute du maréchal, mais la mienne... » Cependant Mme de Maintenon écrivait : « J'avoue que la souffrance de voir le Roi souffrir est grande... »
En avril 1705, le petit duc de Bretagne, arrière-petit-fils du Roi (premier enfant, longuement attendu, de la duchesse de Bourgogne), était mort, âgé de moins d'un an. Le 14 avril 1711, Monseigneur, son grand-père, succombe subitement à la petite vérole. Le Roi « parle à tout le monde avec bonté », donne ses ordres avec sang-froid, mais « à tous moments ses yeux s'emplissent de larmes », note Madame, « je le plains de toute mon âme »... Par la mort de Monseigneur, le duc et la duchesse de Bourgogne sont devenus Dauphin et Dauphine. Or, le 12 février 1712, la nouvelle Dauphine, l'enfant chérie du Roi et de Mme de Maintenon, meurt. Et sept jours plus tard, le 19 février, le Dauphin meurt. Et, le 8 mars suivant, leur fils, le second duc de Bretagne, meurt...
C'était le temps où l'ennemi se préparait à marcher sur f Paris. Quelques jours avant les triples funérailles de ses enfants, le vieux Roi fît venir celui à qui il avait confié sa dernière armée, et lui tint ces propos magnanimes :
Il y a peu d'exemples des malheurs qui m'arrivent. et que î l'on perde dans la même semaine son petit-fils, sa petite-belle-fille et leur fils, tous de très grande espérance et très tendrement aimés. Dieu me punit, je l'ai bien mérité; j'en souffrirai moins dans l'autre monde... Voici ce que je pense, vous me direz après votre sentiment. Je sais tous les raisonnements des courtisans ; presque tous veulent que je me retire à Blois et que je n'attende pas que l'armée ennemie s'approche de Paris, ce qui lui seroit possible si la mienne étoit battue. Pour moi. je sais que des armées si considérables ne sont jamais assez défaites pour que la plus grande partie de la mienne ne pût se retirer sur la Somme. Je connois cette rivière, elle est très difficile à passer; il y a des places et je
conipterois de me rendre à Péronne ou à Saint-Quentin, d'y amasser tout ce que j'aurois de troupes, de faire un dernier effort avec vous et de périr ensemble ou de sauver lÉtat, car je ne consentirai jamais a laisser l'ennemi approcher de ma capitale. Voilà comme je raisonne : dites-moi présentement votre avis... (ViUars).
Nous venons de voir comment Villars, en exécutant le plan que lui sui^gérèrent le Roiet Voysin.sauvalaFrance àDenain ; mais Louis devait encore souffrir d'un dernier deuil. Puisque le duc d'Anjou^ devenu Philippe V, avait renoncé définitivement au trône de France, il ne restait plus que deux héririers directs de la couronne : le petit Dauphin, futur Louis XV, arrière-petit-fils du Roi, qui avait quatre ans, et le duc de Berrv, son oncle, troisième petit-fils du Roi. « M. le duc de Berrv étoit de la hauteur ordinaire de la plupart des hommes, assez gros, et de partout, d'un beau blond, un visage frais, assez beau, et qui marquoit une brillante santé ». Né vif, gai, indiscipliné, on l'avait soumis comme le Grand Dauphin, son père, à une éducation écrasante, qui l'avait dégoûté à jamais, lui aussi, de tout travail intellectuel, et qui l'avait rendu d'une timidité absurde à force de lui avoir persuadé qu'il n'était <( qu'un sot et qu'une bête propre à rien ». Au demeurant, c'était un prince « tout bon et tout rond », chasseur passionné, marcheur intrépide et brillant cavalier. Il mourut subitement, le 4 mai 1714, sans enfants, laissant ainsi la régence éventuelle et ses droits de succession au trône à son cousin germain, neveu du Roi, le duc d'Orléans.
Celui-ci jouissait d'une parfaite impopularité : l'opinion publique, en effet, ne l'accusait de rien de moins qu'avoir empoisonné tous les princes qui le séparaient du trône. Pour sa part, le Roi ne croyait certainement pas à ces abominations, non plus qu'aux bruits qui couraient sur les amours incestueuses du duc d'Orléans et de la ducliesse de Berrj. Il jugeait bien son neveu : « C'est un fanfaron de crimes », disait-il. Mais le débauché Philippe était notoirement « libertin » ; d'autre part, les partisans des réformes comp-
talent sur lui comme les adversaires des dévots et les ennemis de Mme de Maintenon; bref, chacun sentait que son avènement serait celui d'une politique tout opposée à celle du grand Roi. 11 ne faut donc point s'émerveiller si ce dernier s'efforça de l'écarter du trône, et appela, par l'édit de juillet 1714, le duc du Maine, le comte de Toulouse et leur postérité à succéder à la couronne à défaut d'enfants légitimes du Roi, puis, par le testament du 2 août suivant, institua un Conseil de régence dont le duc d'Orléans ne serait que le président et confia la garde de l'enfant royal à M. du Maine... Au fond, Louis XIV n'était pas trop persuadé que ses dernières volontés seraient mieux respectées que ne l'avaient été celles de son père et de son grand-père : « Vous l'avez voulu, aurait-il dit au duc du Maine, mais sachez que, quelque grand que je vous fasse, vous n'êtes rien après moi, et c'est à vous après à faire valoir ce que j'ai fait pour vous, — si vous le pouvez. . . » Et l'on ne devait pas tarder à voir que le duc du Maine ne le pouvait pas.
A ce moment, la santé du Roi déclinait à vue d'œil. Ayant toujours eu de mauvaises dents, Louis XIV avait toujours mangé « prodigieusement », et il ne mangeait pas moins prodigieusement depuis plusieurs années qu'il n'en avait plus : ce ne fut que dans les derniers temps de sa vie qu'il commença de se nourrir « fort médiocrement ». Or, le 9 août 1715, on remarqua qu'il paraissait fort abattu après avoir couru un cerf dans la petite calèche qu'il menait lui-même. Quelques jours plus tard, il se plaignit d'une sciatique à la jambe; bientôt des marques noires apparurent : c'était la gangrène. Louis avait soixante-seize ans : ayant très noblement vécu, il sut faire une très noble mort, et rester jusqu'à la fin le grand Roi à son ordinaire. Le 24 août, il soupa en robe de chambre, publiquement pour la dernière fois : « J'y observai qu'il ne put avaler que du liquide, dit Saint-Simon, et qu'il avoit peine à être regardé ». Le 25 août, il dicta au chancelier un codicille par lequel il ajoutait aux autres prérogatives de M. du Maine le commandement de la Maison
-Ai
du Roi. Puis il reçut les derniers sacrements; mais la mort ne pouvait venir à bout de ce tempérament : il vécut encore six jours, qu'il employa le plus tranquillement du monde à mettre en règle sa conscience, comme les afïaires de sa famille et celles de TlLtat, et à faire à chacun un petit discours parfaitement noble et royal. Aux courtisans, il dit :
Messieurs, je vous demande pardon du mauvais exemple que je vous ai donné. J'ai bien à vous remercier de la manière dont vous m'avez servi et de l'attachement et de la fidélité que vous m'avez toujours marqués. Je vous demande pour mon petit-fils la même application et la même fidélité que vous avez eue pour moi. C'est un enfant qui pourra essuyer bien des travers. J'espère que vous contribuerez tous à l'union et que, si quelqu'un s'en écartoit, vous aideriez à le ramener. Je sens que je m'attendris, et que ;je vous attendris aussi. Je vous en demande pardon. Adieu, Messieurs, je compte que vous vous souviendrez quelquefois de moi.
Ayant entendu les princesses qui « crioient » dans son cabinet, il les manda dans sa chambre, leur dit qu'il ne fallait pas pleurer de la sorte et leur fit des adieux dont Madame, la farouche Liselotte, à qui il parla très doucement, avoue qu'elle manqua s'évanouir. Il exhorta Condé et Conti à être soumis et unis. Il causa longuement et sans témoin avec le duc du Maine et le comte de Toulouse. Au duc d'Orléans, il fit bonne figure. Il recommanda que l'on conduisît le petit Dauphin à Vincennes dont il jugeait l'air favorable à la santé ; et, « peu après, il se souvint que Cavoye, grand-maréchal des logis de sa maison, n'avoit jamais fait les logements de la Cour à Vincennes, parce qu'il y avoit cinquante ans que la Cour n'y avoit été : il indiqua une cassette où on trouveroit le plan de ce château » .
Enfin, ayant prié Mme de Ventadour de lui amener le futur Louis XV, il donna à son arrière-petit-fils quelques conseils qu'on afficha plus tard sur une pancarte dans la chambre du petit :
Mon cher enfant, vous allez estre le plus grand roy du monde.
N'oubliez jamais les obligations que vous avez à Dieu. Ne m'imitez pas dans les guerres, tâchez de maintenir toujours la paix avec vos voisins, de soulager votre peuple autant que vous pourrez, ce que j'ai eu le malheur de ne pouvoir faire par les nécessités de -rÉtat. Suivez toujours les bons conseils, et songez bien que c'est à Dieu à qui vous devez tout ce que vous êtes. Je vous donne le père Le Tellier pour confesseur, suivez ses advis, et ressouvenez-vous toujours des obligations que vous avez à M™* de Ventadour 1.
La mort ne semblait pas terrible à son grand caractère. Madame l'entendit qui disait à Mme de Maintenon : « Je m'imaginais qu'il était plus difficile de mourir que cela: je vous assure que cela n'est pas une grosse affaire ; cela ne me paraît pas malaisé du tout. » Il causait de ses funérailles et donnait ses instructions comme s'il se fût agi pour lui de « pai'tir simplement pour un voyage », et il lui arriva de dire, en parlant du Dauphin : « le jeune Roi »...
Enfin, le 30 août, il perdit connaissance. Alors, sur les cinq heures du soir, Mme de Maintenon s'en alla : il l'avait priée de se retirer parce que sa présence l'attendrissait, et elle ne voulait pas être en spectacle à la Cour au moment où le trépas du Roi la replongerait « dans le néant » ; donc elle passa chez elle, distribua ses meubles à ses domestiques et se rendit à Saint-Cyr pour n'en plus sortir. Le 31, vers onze heures du soir, le « remède du feu abbé Aignan » qu'on avait essayé à tout hasard ayant rappelé le Roi à lui, « il récita les prières des agonisants d'une voix si forte qu'elle se faisoit entendre à travers celles du grand nombre d'ecclésiastiques et de tout ce qui étoit entré. A la fin des prières, il reconnut le cardinal de Rohan et lui dit : « Ce sont là les dernières grâces de l'Eglise ». Ce fut le dernier homme à qui il parla. Il répéta plusieurs fois : Niinc et in hora mortis, puis dit : « 0 mon Dieu, venez à mon aide, hâtezvous de me secourir ! . . . » Telles furent ses ultimes paroles. Il
1. On soupçonne à celte dernière phrase que cétait M°" de Ventadour elle-même, la gouvernante, qui avait recueilli les paroles de Louis XIV.
retomba sans connaissance, agonisa toute la nuit et expira le dimanche 1^'' septembre 1715, à huit heures du matin, âgé de soixante-dix-sept ans moins trois jours, après un règne de soixante-treize ans.
Ouvrages a consulter : Baudrillart, Philippe V et la Cour de France, t. I (1890). — Boislisle, Le grand hiver et la disette de 1700, dans Revue t/esquestions historiques (1903). — Marquis de Gourcy, La coalition de 1701 contre la France (1886). — Fortescue, History of the bristish army, t. 1 (1899). — E. Hubert, Les Pays-Bas espagnols et la république des Provinces-Unies depuis la paix de Munster jusqu'au traité d'Utrecht 1648-1713... (1907). — Legrelle, La diplomatie française et la succession d'Espagne (1893- 1900). — Marquis de Vogue. Villars (1888), et article dans le Correspondant (1904) ; Malplaquet et Denain (1892). — 0. Weber, Die Friede von Utrecht... (1891).